samedi, 15 décembre 2018
 

Travailler est un droit, le revendiquer est un crime

Le droit à l’emploi était la première revendication des insurgés du bassin minier de Gafsa. Pour l’avoir revendiqué, ils sont des centaines à avoir été emprisonnés. Beaucoup ont été torturés, certains sont morts dans les manifestations. A la suite d’une mobilisation locale et internationale, les personnes détenues ont bénéficié d’une libération conditionnelle en novembre 2009. Mais les ex prisonniers n’ont pas retrouvé leur travail, dont un certain nombre dans la fonction publique. Et les poursuites n’ont pas été abandonnées. Plusieurs condamnés par défaut ont fait opposition à leur jugement et se sont présentés à la justice, au terme de plus d’un an de clandestinité : Hassan Ben Abdallah, coordinateur du comité des chômeurs diplômés de Redeyef, a été incarcéré à la prison de Gafsa le 24 février dans l’attente de son procès devant le Tribunal de Première Instance (TPI) qui a examiné le 17 mars son opposition à la peine prononcée en février 2009 par défaut le condamnant à dix ans d’emprisonnement et l’a condamné à quatre ans et un mois d’emprisonnement. Idem pour des jeunes de la ville de M’dhilla qui ont fait opposition à leur condamnation par défaut et ont, pour certains d’entre eux, été arrêtés et incarcérés dans l’attente de leur procès. Quant à Fahem Boukaddous, correspondant de la chaîne El Hiwar Et Tounsi, condamné en première instance le 13 janvier 2010 par le TPI de Gafsa à quatre ans d’emprisonnement pour avoir couvert les événements du bassin minier, c’est libre qu’il attend son procès en appel le 27 avril. … et sa réplique de La Skhira La revendication d’un emploi s’était étendue à d’autres régions et malgré la répression, elle demeure explosive. Le 1er février 2010, des centaines de jeunes diplômés au chômage se sont rassemblés dans le complexe industriel de La Skhira, une ville de dix mille habitants dans le Golfe de Gabès, avant de déferler dans les rues pour protester contre la politique de recrutement d’une société (TIFERT) qui n’avait pas attribué le nombre de postes convenus au préalable aux jeunes de la région, ceux-ci restant minoritaires. Cette unité de production d’acides phosphoriques est une société tuniso-indienne (Tunisian Indian Fertilizers) d’engrais créée dans le cadre d’un partenariat entre la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) le Groupe Chimique Tunisien (CGT) et deux société indiennes, la Gujarat State Fertilizers and Chemicals et Coromandel Fertilizers Limited. Elle a été construite par le groupe para pétrolier français Technip et a bénéficié d’un prêt de la Banque Européenne d’Investissement. Toute la production sera exportée en Inde. La population, qui souffre de la pollution due à cette industrie s’est jointe aux manifestants. La réponse fut sécuritaire : Bouclage des accès de la ville, renforts venus de Sfax et Gabès, gaz lacrymogènes, poursuites des manifestants, et des dizaines d’interpellations qui se sont soldées par l’enrôlement de jeunes en âge de s’acquitter du service militaire, tandis qu’une dizaine d’autres étaient déférés devant la justice, dont quatre en état d’arrestation (Ruchdi Hamidet, Mohammed Marzougui, Khaled Manaï et Abdelkader Moubarek ) accusés d’outrage et agression de fonctionnaire en exercice, d’entrave à la liberté du travail et de projection de matières solides. Leur procès s’est ouvert le 22 février devant le TPI de Sfax. Luttes individuelles et collectives, sociales et politiques Les luttes collectives pour l’emploi se doublent de protestations individuelles : rien qu’en ce début de mars, Samir et Abdessalam Seddiki manifestaient à Nefta, Ghezala M’Hamdi et Zakia Dhifaoui ont observé une journée de jeûne le 8 mars à Gafsa et Abdessalam Trimech se faisait harakiri devant la municipalité de Monastir. Ses funérailles qui ont réuni des milliers de personnes le 12 mars, ont tourné à la manifestation contre les autorités. Le même jour, des jeunes chômeurs de Mdhilla bloquaient des autocars de la CPG. Quatre d’entre eux, Adel Amaïdia, Amine Khaldia, Aymen Amaïed et Fethi Amaïed ont été arrêtés et accusés d’ »entrave à la liberté du travail ». Le 1er avril, ils ont été condamnés par le Tribunal de Première Instance de Gafsa à six mois et demi d’emprisonnement. L’emploi, loin d’être une simple « question sociale » est devenu une question politique au sens plein du terme. Le chômage n’est pas seulement structurel : interdit professionnel, il est également une arme aux mains du régime pour faire taire ses opposants, le régime allié à la bureaucratie syndicale : des syndicalistes du bassin minier qui n’ont pas été réintégrés dans leur emploi à leur sortie de prison sont depuis deux mois, selon Adnane Hajji (syndicaliste de l’enseignement primaire de Redeyef ayant bénéficié d’une libération conditionnelle depuis novembre 2009) également privés du pécule mensuel que leur versait l’Union Générale Tunisienne du Travail au titre de la solidarité. En février, lui-même ainsi que les syndicalistes Tarek Halaïmi, Taïeb Ben Othmane, Hafnaoui Ben Othmane, Adel Jayyar et Abid Khelaïfi ont publié une déclaration qu’ils concluent par des propositions : « La libération des détenus qui croupissent toujours en prison et l’arrêt des procès et des poursuites en cours, la clôture du dossier judiciaire et l’annulation de la mesure de libération conditionnelle par la promulgation d’une amnistie qui nous permet de recouvrir nos droits légitimes, la réintégration des anciens détenus renvoyés de leur travail et la proposition d’un emploi pour les autres, la création de projets de développements viables permettant d’alléger le poids de la misère et du chômage, l’ouverture d’une enquête sérieuse sur les dossiers de corruption et de malversations financières et la poursuite des responsables du pourrissement de la situation »

Luiza Toscane

 
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