mardi, 17 octobre 2017
 

Tunisie : une élection présidentielle dans la continuité des législatives

Sur le sol tunisien, le taux de participation des inscrits a été de 64,6 %. Le pourcentage de personnes en âge de voter inscrites sur les listes électorales est par ailleurs de 54,7 % (contre 51,1 % en 2011). La participation au scrutin est particulièrement faible parmi les jeunes et les couches sociales les plus défavorisées.

Avec 39,5 % des voix, Beji Caïd Essebsi est arrivé en tête, comme l’était aux législatives Nidaa Tounes dans lequel se sont recyclés un certain nombre d’anciens membres du parti de Ben Ali (1). Les candidats benalistes affichés (2) se sont par contre ramassés une nouvelle claque avec respectivement 1,3 % et 0,7 % des voix. Le Front populaire, qui regroupe l’essentiel des forces de gauche et une partie des nationalistes arabes, accentue sa poussée : Hamma Hammami arrive en troisième position avec 7,8 % des voix. Le milliardaire Slim Riahi obtient 5,6 %, (3) et l’homme d’affaires Hechmi Hamdi 5,8 %. (4)

La principale différence avec les législatives est que le président sortant Marzouki arrive à la deuxième place, alors que son parti, le CPR, n’arrivait qu’en sixième position avec seulement 4 députés, contre 29 en 2011.

Pourquoi Marzouki est-il arrivé en second ?

La principale raison est qu’Ennahdha avait choisi de ne pas présenter de candidat aux présidentielles, sans doute par peur d’accentuer la visibilité de son recul.(5) Même si la direction d’Ennahdha n’avait donné aucune consigne de vote pour le premier tour, la plupart de ses membres et électeurs ont voté pour Marzouki qui avait servi de force d’appoint au gouvernement islamiste en 2012-2013.

Le transfert de voix islamistes en faveur de Marzouki a été amplifié par le fait que ce dernier s’est volontiers présenté comme le rempart contre le retour de l’ancien régime et ses hommes, dont un certain nombre se sont recyclé au sein de Nidaa Tounès. L’époque noire est en effet loin d’être oubliée par de nombreux Tunisiens, notamment parmi les islamistes.

Grâce à ces voix tombées du ciel, Marzouki, dont le parti n’avait récolté que 2 % des suffrages aux législatives, en a recueilli 30 % aux présidentielles. Marzouki sera donc présent au deuxième tour, où les Tunisenn-e-s auront à choisir entre la peste et le choléra. Durant sa campagne de premier tour, Marzouki a été violemment attaqué par la gauche qui l’a traité de Tartour (clown), de sous-traitant des islamistes, de protecteur des terroristes islamistes, etc... Maintenant qu’Hammami est écarté de la course à la présidence, Marzouki espère un deuxième tour plus prometteur pour lui.

Les véritables enjeux de ce premier tour

En fait, le Président dispose de pouvoirs réduits. Cette élection a donc pour principale fonction de peser sur la composition du futur gouvernement. La partie de billard pour le constituer pourrait durer jusqu’en février 2015. Quelle que soit la composition du gouvernement formé par Nidaa, sa politique se placera dans la poursuite de la politique économique et sociale néo-libérale à l’œuvre sous Ben Ali, ainsi que lorsqu’Essebsi et Marzouki se sont succédés au pouvoir après le 14 janvier 2011.

L’épreuve de vérité pour le Front populaire

Au cas où Ennahdha participait au futur gouvernement, le Front ne le soutiendra pas et n’y participera pas. Sa position est moins claire dans le cas contraire. Un débat interne est prévu à ce sujet, ainsi que sur le vote au deuxième tour des présidentielles.

* Le petit courant social-démocrate « Kotb-Le Pôle », qui n’a obtenu aucun député, a déjà répondu qu’il était pour répondre positivement aux avances de Nidaa (6). Plus inquiétant, le député PPDU Mongi Rahaoui (7) a déclaré : « Nous sommes disposés à travailler avec ceux qui prendront en considération les éléments les plus importants de notre programme » (8).

* La Ligue de la gauche ouvrière (LGO) (9) s’oppose par contre à ce que le Front vote la confiance ou participe à un gouvernement qui se prépare à combattre les revendications économiques et sociales de la grande majorité de la population.

* Reste à savoir comment se positionnera le Parti des travailleurs qui constitue la principale force du Front, avec notamment 6 de ses 15 députés. (10)

* S’allier à Nidaa serait d’autant plus catastrophique que les luttes se multiplient contre une politique économique et sociale que Nidaa se propose d’agraver : le nombre de jours de grèves pour 2014 a déjà dépassé en octobre le chiffre record de toute l’année 2011. L’écroulement des partis qui s’étaient placés dans l’orbite d’Ennahdha (CPR et Ettakatol) ou de Nidaa (Massar et Joumhouri), prouve par ailleurs que le refus de s’allier à Nidaa est une question clé pour l’avenir même du Front. (11)

LEROUGE Dominique

Notes :

1. Bien que membre du parti de Ben Ali (le RCD), Essebsi, n’y avait plus de responsabilités depuis 1991. Nidaa Tounès, le parti qu’il avait crée en 2012, a accueilli de nombreux anciens membres du RCD. Nidaa a obtenu 37,6 % des voix aux législatives du 26 octobre 2014 et Essebsi 39,5 % au premier tour des présidentielles.

2. Mondher Zenaidi, 7 fois ministre de 1994 à 2011 (et également membre du Bureau politique du RCD), n’a obtenu que 0,74 % des voix. Kamel Morjane, 2 fois ministre entre 2005 et 2011, a obtenu 1,27%. Quant à Abderrahim Zouari, qui a été 7 fois ministre entre 1991 et 2011 (ainsi que secrétaire général du RCD en 1999-2000), il avait prudemment retiré sa candidature au dernier moment.

3. D’après le quotidien Le Temps (30 octobre) Slim Riahi, serait l’homme le plus riche en Tunisie, avec une fortune estimée 2,7 milliards de dollars ramenés de Lybie après la chute de Khadafi. Il est notamment propriétaire d’une prestigieuse équipe de foot-ball. http://www.letemps.com.tn/article/8.... Lors des législatives, les listes UPL avaient obtenu 16 sièges (7,4 %). L’UPL n’est pas véritablement un parti mais un regroupement clientéliste sous la coupe de Slim Riahi. « L’essor de ce parti a été favorisé par Ennahdha, l’argent et le football. Il incarnera désormais une nouvelle tradition populiste au Parlement, le populisme de droite, avec des accointances islamistes » explique le politologue Hatem M’rad dans La Presse (31 octobre) http://www.lapresse.tn/01112014/900...

4. Hechmi Hamdi est un richissime homme d’affaires résidant à Londres. En 2011, sa liste « Pétition » avait obtenu 12 % des sièges sur la base de promesses démagogiques. En octobre 2014, son « Parti de l’amour » (sic !) n’a obtenu que 0,9 % des sièges aux législatives.

5. Aux législatives d’octobre 2014, Ennahdha aurait perdu 36,8 % des voix obtenues en 2011. Une partie de la population a exprimé ainsi son rejet des deux ans de gouvernement Ennahdha et des violences islamistes qui les ont accompagnés. Ne plus avoir été au pouvoir depuis janvier 2014 a toutefois permis au parti islamiste de limiter les dégâts. Ayant perdu 22,5 % des sièges obtenus en 2011, Ennahdha n’est cependant plus le premier parti à l’Assemblée et ne sera donc pas chargé de diriger le futur gouvernement. Mais avec 31,8 % des sièges (au lieu de 41,5 %), Ennahdha conserve un pouvoir de nuisance important, et aura la capacité de bloquer les lois nécessitant une majorité des deux-tiers... au cas où Ennahdha ne participerait pas au gouvernement. (cf. l’article de Dominique Lerouge dans Inprecor n°609 - novembre 2014).

6. Riadh Ben Fadhl (La Presse du 29 octobre) http://www.lapresse.tn/04112014/899...

7. Le Parti des patriotes unifiés (PPDU) est le parti d’origine marxiste-léniniste dont était membre Chokri Belaïd, assassiné le 6 février 2013. Le PPDU a 4 des 15 élus du Front populaire.

8. Déclaration du député PPDU Mongi Rahaoui http://www.realites.com.tn/2014/11/...

9. La Ligue de la gauche ouvrière (LGO) est l’organisation liée à la IVe internationale et a deux députés : Nizar Amami et Fathi Chamkhi.

10. Le Parti des travailleurs (PdT) est un parti d’origine marxiste-léniniste dont le militant le plus connu est Hamma Hammami qui est également le porte-parole du Front populaire. Le PdT a 6 des 15 députés du Front.

11. Le CPR n’a en effet plus que 4 députés contre 29 en 2011 ; Ettakatol, la section de l’Internationale socialiste, zéro député contre 20 en 2011 ; Joumhouri d’Ahmed Nejib Chebbi n’a plus qu’un seul député contre 16 en 2011 (sous le nom de PDP) ; La coalition autour de Massar (lointain héritier du PC tunisien) a zéro député contre 5 en 2011 dans le cadre d’une coalition comparable.

 
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