mercredi, 20 septembre 2017
 

Afrique : bouleversements sociopolitiques et espoirs pour les libertés politiques

Les États postindépendances ont géré la crise de ces dernières décennies avec une souveraineté de plus en plus restreinte par la mondialisation. Ils ont vu leurs modèles comprador cités en exemples - Côte d’Ivoire, Tunisie, Egypte, Burkina-Faso…- devenir séniles et affairistes. Les autocraties locales, de par leur enrichissement outrancier et du fait du règne de l’arbitraire et de l’impunité, répondent par la répression aux légitimes demandes populaires de plus en plus pressantes.

En Tunisie, la résistance contre le régime Ben Ali, durant ces vingt dernières années, a été menée avec courage par plusieurs figures de l’opposition contraintes à la clandestinité, à l’exil, au dénuement et la répression. Le Groupe de Recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (GRILA) en a relayé les efforts. Ceux–ci, suite aux dernières tentatives du régime Ben Ali de se pérenniser, ont contribué à semer les graines d’une contestation citoyenne et des classes laborieuses. Le sacrifice de Mohamed Bouazizi a permis l’éveil populaire, surtout de la jeunesse qui, malgré la répression, a balayé l’élite au pouvoir.

L’effet domino a été immédiat dans l’espace maghrébin et arabe du Proche–Orient, en raison des fortes demandes démocratiques et du rejet des régimes impopulaires et illégitimes inféodés à l’ordre dominant. La Tunisie a ainsi réhabilité, à l’échelle continentale, l’impératif révolutionnaire initié par les luttes de décolonisation et entravées par l’impérialisme. Le défi pour la Tunisie est de concrétiser les aspirations populaires, de procéder à un audit de la dette et de recouvrer les sommes détournées. Il s’agit surtout d’éviter que les forces de la réaction et du statu quo, en jonction avec des forces de l’extérieur, n’entravent ou n’infléchissent le processus démocratique en raison de la question de la dette, de la reprise de la croissance, des investissements étrangers, des difficultés de tenue des échéances électorales ou de l’enjeu sécuritaire.

En Egypte, la pression populaire, symbolisée par la place Tahrir, a eu le dessus, malgré la brutale répression, sur un régime autocratique et sénile, vitrine du néolibéralisme sous ajustement structurel. Sa légitimité historique nationaliste s’est effritée et il ne perdurait que grâce à l’ouverture – infitah – sous perfusion de l’impérialisme, l’importance stratégique et les ramifications affairistes et militaro-policière, l’intégration de courants islamistes rétrogrades sur des domaines sociaux malgré une rhétorique sécuritaire et anti-terroriste.

La volonté de se perpétuer de l’ancien régime persiste, malgré les efforts en vue de la transition populaire sur laquelle l’emprise des militaires reste dominante. La lutte contre l’impunité et une plus grande indépendance de la magistrature peuvent être garantes de cette transition démocratique que plusieurs forces rétrogrades et extrémistes veulent contrarier. L’issue du référendum constitutionnel du 19 mars et la poursuite judiciaires de tenants du régime entrouvrent des perspectives de transition révolutionnaire. Elles peuvent être compromises par la frange réactionnaire (bourgeoisie comprador et paysannerie aisée) et les enjeux culturalistes et autres tensions confessionnelles attisées.

Ces bouleversements politiques et sociaux ont partout occasionné un regain d’espoir pour les droits et libertés politiques, notamment en Algérie, au Maroc et au Sahara occidental. Pays atypique de la sous-région, la Jamahiriya Libyenne a longtemps résisté à l’ordre dominant sur les enjeux de souveraineté et procédé, malgré son autocratie répressive, à une redistribution sociale de la manne pétrolière. Mais l’ouverture et la libéralisation forcenée de la dernière décennie, au nom de l’enjeu sécuritaire anti-terroriste et du contrôle migratoire vers l’Europe, ont freiné l’expérience populiste et provoqué une dérive affairiste dans le sérail dirigeant.

Alors que Kadhafi finançait de façon louable, mais intéressée, un projet panafricain volontariste, il délaissait certaines de ses régions nationales, toujours rétives, qui ont profité du printemps révolutionnaire régional pour se rebeller. L’impérialisme a instrumentalisé ces demandes légitimes de libertés politiques et provoqué la partition du pays et une véritable guerre civile. La France qui proposait son expertise pour mater la révolution tunisienne, choisissait de mener l’expédition punitive contre le régime libyen.

La résolution 1973, qui a argué défendre des populations civiles, dont aucune enquête sérieuse n’a pu démontrer l’ampleur de l’exaction, s’est avérée être un subterfuge de l’OTAN pour renverser le régime de la Jamahiriya. L’ONU, qui depuis le Congo de Lumumba n’en est pas à sa première ambiguïté en Afrique, contrevient à l’article 2 (7) de sa charte qui proscrit l’intervention dans les affaires internes d’un pays, sauf si la paix et la sécurité internationales sont menacées.

Il y a toujours deux poids, deux mesures ; il n’y a jamais eu de zone d’exclusion aérienne pour aller à la rescousse des millions de civils morts de la dernière décennie de pillage et de guerre en RD Congo. La rapacité de l’ordre dominant s’échine à faire main basse sur le pétrole libyen, mais aussi à séquestrer plus de 96 milliards de dollars de fonds souverains – Fonds d’investissement libyen et non la fortune des Kadhafi – dispersés dans plusieurs multinationales européennes et américaines et quelques projets d’investissement et d’intégration (dont ceux en Afrique, autour de 6 milliards).

Le soutien des grandes puissances occidentales à l’insurrection du Conseil national de transition libyen, lié aux services de renseignements étrangers ayant longtemps soutenus des régimes répressifs africains, hypothèque les légitimes demandes populaires de démocratisation de la société libyenne. Les insurgés resteront redevables de leurs parrains impérialistes. Face aux convoitises des lobbies pétroliers qui lorgnent les riches réserves libyennes, la vigilance impose d’alerter l’opinion panafricaniste quant au risque d’implosion de ce pays

L’instrumentalisation de l’ordre multilatéral est aussi flagrante dans le cas de la Côte d’Ivoire. Ce pays a connu dans les vingt dernières années une forte déstructuration de son modèle néocolonial et clientéliste de plantation par les plans d’ajustements structurels de la Banque mondiale et du FMI. L’incapacité du régime Boigny-Bedié de le reproduire, l’intermède de Guei et son instrumentalisation de l’ivoirité, cautionnée lors de l’élection du FPI, ont ouvert une boîte de Pandore. En ne se distanciant pas de ce concept d’ivoirité, le modèle de refondation du FPI voulait se détourner du libéralisme autoritaire de l’Houphouëtisme et la dépendance néocoloniale. Mais il est resté piégé dans ce nationalisme d’exclusion. Contre cette refondation et prétextant cette exclusion, les tenants de la françafrique, en complicité avec le régime Compaoré du Burkina, vont déstabiliser le pays en 2002. Cette déstabilisation a empêché le projet souverain et redistributif du régime Gbagbo, sommé à une cohabitation avec les rebelles et les intérêts économiques extérieurs. Ultérieurement, cette situation a obligé à aller à des élections, sans que les protagonistes ne désarment.

L’issue électorale aurait dû, compte tenu des contentieux nombreux, permettre un recomptage ou une autre élection. L’ONU a pris parti pour l’un des camps, et ses derniers, au mépris des arrangements électoraux et constitutionnels, ont imposé chacun son chef au pouvoir. La zizanie s’est accrue et avec elle les exactions de part et d’autre. Dans cette cacophonie, l’essentiel des régimes compradores africains se sont alignés sur les desiderata de l’ordre mondial, sa résolution 1975 et son étranglement économique du pays. La France en a profité pour parachever sa guerre de 2004 et littéralement bombarder les tenants du régime Gbagbo, jusqu’à la capture de ce dernier. Les enjeux du café-cacao et du pétrole du golfe de Guinée qui se profilent derrière le fratricide ivoirien et la justice sommaire et partiale qui s’instaure, compromettent la réconciliation nationale.

Le cas du Soudan est instructif quant au danger de l’implosion qu’engendre la partition. Bien avant que le Darfour ne fasse l’actualité, le Soudan était ravagé, pendant plus de vingt ans, par une guerre civile entre le gouvernement du Soudan et le Sudan People’s Liberation Movement/Army (SPLM/A), jusqu’à la signature du Comprehensive Peace Agreement (CPA), le 9 janvier 2005. Mais les négociations à Naivasha (au Kenya), où a été signé le CPA, ont aussi été précédées d’une campagne de mobilisation publique, surtout aux États-Unis, qui s’appuyait sur les liens avec les sociétés civiles en Europe. Ceci ne réduit en rien l’issue démocratique et majoritairement unanime du référendum des populations du sud, légitimement excédées et aspirant à une autre option nationale.

La façon dont ces deux conflits ont été inscrits à l’agenda international illustre largement l’instrumentalisation du conflit soudanais par les lobbies pétroliers, de concert avec des mouvements évangélistes étasuniens et sionistes. Cette campagne médiatique, éludant la nature profondément politique de ce conflit, en donne une vision unilatérale et simpliste schématisée autour des enjeux religieux et ethniques. Le bruit de bottes à Abyei est préoccupant. Les appels à ladite « communauté internationale » pour restaurer la paix doit cependant nous inviter à la plus grande vigilance. Ces appels contrastent avec le sort réservé aux populations meurtries en République Démocratique du Congo et avec les atermoiements pour différer, depuis 1994, le référendum pour l’autodétermination du Sahara-Occidental. Au Soudan, comme ailleurs sur le continent, il y a fort à craindre que l’enjeu véritable soit l’appât pétrolier et gazier et le forcing face aux intérêts de plus en plus importants de la Chine dans ce pays.

L’année 2011 a été marquée par d’autres événements. Au Burkina Faso le régime comprador de Compaoré, toujours talonné par la Campagne Internationale Justice pour Sankara, a été secoué par une vague sans précédent de fronde sociale de tous les segments de la société. La répression et le système de patronage ont permis pour l’instant d’y éteindre la pression populaire.

Au Tchad, un simulacre électoral a reconduit le régime en place, sans que les grands enjeux pétroliers ne soient questionnés.

Au Niger, il faut saluer la transition qui s’est déroulée de façon démocratique, mais les retombées de la filière uranium restent sécurisées autour du monopole français.

Au Bénin, l’opposition a crié en vain à la fraude. Plusieurs compétitions électorales contentieuses sont prévues sur le continent, dans un contexte de ponction accrue des ressources et de plus grande productivité, hélas toujours mal redistribuée socialement.

Les situations précédentes évoquées ne sont que quelques bouleversements ayant marqué le continent.

Le GRILA :

- interpelle, en cette journée solennelle du 25 mai, l’Union Africaine, de cesser d’être un syndicat de chefs d’État, de prendre ses responsabilités et d’assumer résolument un leadership quant à la souveraineté et la libération totale du continent sur tous les enjeux fondamentaux (dont le pillage des ressources, l’accaparement des terres, la libération des Chagos, et Mayotte, le référendum au Sahara Occidental, la construction effective de l’intégration continentale…)

Le GRILA :

- enjoint les peuples d’Afrique et de sa diaspora, de résister davantage localement et globalement, de s’unir sur la base de l’internationalisme et du panafricanisme, au-delà de leurs différences présumées. Il n’y a pas lieu de singulariser la Côte d’Ivoire ; à l’instar de l’Afrique du Sud ou de la Libye et ailleurs, on a vu, en contexte de crise économique, au nom d’une frilosité nationaliste, la chasse des Africains d’autres contrées. L’impérialisme attisera ces formes d’exclusion dont il ne dépend que de nous qu’elles n’adviennent plus jamais.

- Condamne le rôle de la « communauté internationale » en Libye et en Côte d’Ivoire. Il exige, à l’instar de nos forces vives, le retrait des forces impérialistes et de leurs soutiens subalternes de nos pays.

- Dénonce l’instrumentalisation des organismes multilatéraux et le rôle des nouvelles formes de régulation hégémonique, comme le G20 et l’OTAN. Il soutient les efforts visant à réformer démocratiquement l’ONU, le Conseil de sécurité et les institutions de Bretton-Woods.

- Dénonce énergiquement les tentatives d’ancrer l’AFRICOM et les entreprises privées de mercenariat sur le continent africain et la mise sous tutelle de nos armées nationales par les grandes puissances, sous le fallacieux prétexte de logistique et d’encadrement. Demande le démantèlement des bases américaines et françaises sur le continent ( incluant ses composantes de l’Océan Indien).

- Enjoint les forces du processus révolutionnaire en Tunisie, en prévision de l’Assemblée constituante et des joutes électorales, de prêter une attention particulière à la question de l’annulation de la dette odieuse ; à procéder à un audit et au retour des sommes d’enrichissement illicite ; de compléter la lutte contre l’impunité par le démantèlement des structures répressives du ministère de l’intérieur et des cercles affairistes mafieux. Les mises sous tutelle par la Banque mondiale et le FMI et leurs conditionnalités doivent être scrupuleusement évitées.

- Encourage le peuple égyptien à faire preuve de sagesse, à parachever le travail contre l’impunité et à contenir les épanchements des forces rétrogrades religieuses qui veulent dévoyer le processus révolutionnaire. L’armée nationale doit y laisser toute latitude au peuple et à ses représentants pour le faire aboutir.

- Demande le cessez-le-feu, le retrait de l’OTAN et autres mercenaires de la Libye et la formation d’un gouvernement de salut national, pour assurer une transition vers la reconstruction et la démocratisation populaire. Recommande que la confusion soit levée entre les fonds nationaux séquestrés à l’étranger et ceux de la famille et du régime Kadhafi qui devraient être soumis à un audit rigoureux. Exige la transparence et le respect de la souveraineté nationale dans la gestion et l’exploitation des ressources pétrolières du pays. Exige qu’aucune base étrangère ne s’installe dans ce pays à l’issue de ce conflit.

- Exige la fin des exactions et des règlements de comptes ; la libération du président Laurent Gbagbo ; l’instauration d’une commission africaine d’enquête impartiale sur les exactions de part et d’autre des protagonistes ; recommande un gouvernement d’union nationale reflétant les rapports de forces quasiment égaux à l’échelle du pays. Dénonce le rôle de la Françafrique, des lobbies chocolatiers et pétroliers dans la reprise économique de la Côte d’Ivoire.

- Demande aux dirigeants africains et à l’Union Africaine d’entamer, une fois pour toutes, un plan d’intégration continentale en remplacement du NEPAD et une politique proactive pour remplacer le volontarisme libyen, en créant un fonds continental pour financer tous les projets continentaux qui étaient prévus (armée continentale, parlement, fonds d’investissement des infrastructures, monnaie continentale, etc.)

- Encourage le réseautage par les médias sociaux et citoyens et recommande la plus grande vigilance vis-à-vis de mots d’ordre extérieurs visant à téléguider nos luttes, ou à les infléchir à d’autres desseins que les nôtres ; préconise que les informations sensibles d’organisations populaires et citoyennes y soient le moins possibles véhiculées afin d’en préserver l’efficacité et la discrétion.

- Demande à toutes les forces de bonnes volontés de soutenir, par tous les moyens nécessaires, le mouvement populaire au Maghreb ; de s’en inspirer pour une repolitisation démocratique de nos masses.

- prescrit de mettre en déroute les visions consuméristes et aliénantes qui affectent nos jeunesses, et encourage les schémas de solidarité favorisant la construction nationale et panafricaine axée sur un développement autocentré progressiste, non sexiste et écologiquement supportable.

Le Groupe de Recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (GRILA)

* Aziz Fall est membre du Grila-Canada. Cette déclaration a été publiée le 25 mai, à l’occasion de la Journée de la libération l’Afrique, par le Groupe de Recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique (Le titre est de la rédaction)

Source : http://pambazuka.org

 
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