mardi, 26 septembre 2017
 

INTERVIEW AFASPA : Le changement, toujours pas pour maintenant

Michèle Decaster, secrétaire générale de l’Afaspa (Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique[1]) a répondu à nos questions.

D’abord, commençons par une présentation de l’Afaspa…

L’Afaspa a été créée il y a 40 ans par des militants anticolonialistes et anti-impérialistes, historiens, avocats, syndicalistes, scientifiques… qui voulaient étendre le mouvement de solidarité internationale, qui s’exprimait à l’époque à l’égard du peuple vietnamien, au continent africain qui subissait l’apartheid et dénoncer les manœuvres des anciennes puissances coloniales pour préserver leurs domination politique et économique sur les jeunes Etats indépendants.

Depuis, elle agit pour faire connaître, en France, les réalités historiques, sociales et sociétales africaines au travers de divers outils (sa revue trimestrielle Aujourd’hui l’Afrique, des expositions, son site Internet, des projections-débats, des conférences). Elle met en relation des collectivités locales, des comités d’entreprises, des associations, des syndicats, des professionnels, etc. avec les forces démocratiques et des animateurs du mouvement social sur le continent ; elle soutient les luttes d’émancipation des peuples africains et mène des campagnes de solidarité à partir de leurs revendications ; elle interpelle les institutions françaises et internationales sur leurs responsabilités à propos des mesures économiques qui obèrent le développement durable des pays, l’état de guerre permanent dans ceux dont le sous-sol regorge d’immenses richesses.

Le mois dernier s’est tenue votre assemblée générale, peux-tu nous en dire quelques mots ?

Nous avons discuté des enjeux économiques que représente l’Afrique au regard de la mondialisation capitaliste et des conséquences pour l’avenir du continent. A ce sujet nous avons analysé la stratégie de déstabilisation, de fragilisation des Etats et des sociétés qui s’est traduite par l’intervention franco-britannique en Libye, la situation que connaît aujourd’hui le Sahel et le développement de conflits dans les régions de richesses minières comme la RDC et la Centrafrique.

Nous avons aussi débattu des accaparements de terres par des Etats et des multinationales pour l’agrobusiness (sols, sous-sol et accès à l’eau) qui auront des conséquences dramatiques sur l’avenir de la paysannerie africaine et l’alimentation de populations déjà confrontées à la spéculation sur les denrées. Un débat s’est instauré sur l’intervention de la Chine en Afrique : s’agit-il d’un impérialisme comme les autres ? C’est une question que nous allons approfondir et qui fera l’objet d’un dossier dans un prochain numéro d’Aujourd’hui l’Afrique.

Nous avons discuté et enrichi le document d’orientation qui servira de base au plan de travail pour les mois à venir.

L’Afaspa était présente au FSM de Tunisie, quel bilan en tirez-vous ?

Huit membres de l’association ont participé à cette grande rencontre internationale des peuples qui se tenait dans une Tunisie à la croisée des chemins. Nous y avons organisé trois ateliers qui ont connu une bonne fréquentation : « Déstabiliser les Etats pour poursuivre le pillage des ressources » ; « les multinationales à l’assaut de l’Afrique », co-organisé avec l’Union syndicale Solidaires en partenariat avec les syndicalistes tunisiens de l’UGTT Télécom et le syndicat marocain des Télécom auquel ont participé des camarades de la CGT services et des syndicalistes sud-africains et le « Règlement des conflits en Afrique, quelle place et quels rôles pour les femmes » co-organisé avec le Mouvement de la paix et en partenariat avec une association de femmes du Sud-Kivu (RDC) et des Tunisiennes du Réseau Dynamique Femme & FSM.

Nous avons aussi eu des discussions très intéressantes autour d’un point rencontre improvisé durant ces trois jours devant l’amphi de la fac de droit. Les uns et les autres de notre délégation ont assisté à des débats très riches. Ces forums sociaux sont des moments essentiels pour le développement de luttes communes que nous avons à mener ensemble, peuples du monde en butte aux prédateurs de la planète, qui n’ont que faire de l’humanité.

Quelle est votre position sur l’intervention française au Mali ?

Au Mali, la France aurait prétendument voulu stopper l’avancée de mouvances du même acabit que celles qu’elle soutenait en Libye, un an plus tôt… Nous avons été contre cette intervention, comme nous étions contre celle en Libye et toutes celles qui ont suivi les indépendances des pays d’Afrique, qui se chiffrent à 54 avec des durées plus ou moins longues – celle du Cameroun étant la guerre la plus longue : cinq ans avant l’indépendance et 10 ans après. Voilà des pyromanes qui se reconvertissent en pompiers et prétendent aux médailles de sauvetage ! Toutes les conditions d’affaiblissement de l’État malien ont été réunies au travers de mesures économiques prédatrices comme la dette, la dévaluation du franc CFA, les plans d’ajustements structurels, la mainmise sur une grande partie des réserves monétaires, la corruption. Les interventions militaires n’ont qu’un but : la maîtrise politique… L’insistance des dirigeants français pour faire des élections en juillet, alors que des dizaines de milliers de réfugiés ne pourront s’exprimer et qu’une partie du territoire n’est pas accessible aux institutions de l’État est bien significative : on se demande où est la souveraineté du peuple malien ? Cette intervention atteste que la présence militaire de la France en Afrique se renforce.

Plus généralement, quelle est votre appréciation sur la première année du gouvernement Hollande concernant les relations de la France avec l’Afrique ?

Il y a une grande continuité avec la politique précédente avec la même promesse de mettre un terme à la Françafrique. Le PS avait, en son temps, approuvé l’intervention en Libye et on ne l’a jamais entendu proposer de modifier les modalités des rapports économiques avec les anciennes colonies françaises… Il s’apprêtait à présenter l’ancien directeur du FMI pour le fauteuil présidentiel : c’est tout dire !

Dix jours après son élection, le nouveau président François Hollande a reçu le roi du Maroc venu frapper à sa porte pour s’assurer que la France continuerait bien à soutenir sa colonisation du Sahara occidental et peut-être aussi recommander un poste ministériel pour Najat Vallaud-Belkacem, qu’il avait nommée au sein du conseil de la communauté marocaine à l’étranger en 2007. Il est aujourd’hui rassuré sur les deux sujets.

La réception rapide du quatuor de sous-traitants régionaux de la Françafrique, Bongo-Déby-Sassou-Biya, a valu à chacun de ceux-ci reconnaissance, réhabilitation et légitimation… Depuis, effectivement, les troupes tchadiennes étaient bien à l’œuvre au Mali et Déby lui-même vient de contribuer en mars dernier au changement de marionnette au pouvoir en Centrafrique (l’islamiste Djotodia à la place du chiraquo-débyen Bozizé) en vue de la mainmise sur le pétrole de la RCA.

Décidément, le changement des relations entre la France et les Etats indépendants d’Afrique ce n’est toujours pas maintenant !

Propos recueillis par Paul Martial

[1] afaspa@wanadoo.fr / www.afaspa.com

 
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