lundi, 19 février 2018
 

Actualité de Frantz Fanon dans le contexte de polycrises

Après un demi-siècle, le bilan des indépendances africaines et du monde arabe n’est pas mitigé, il est sans appel : que ce soit sur les plans social, économique ou politique, l’échec est total. Ces indépendances n’ont pas libéré les peuples de la misère, de l’injustice et de l’abandon dont ils pâtissaient sous la férule coloniale. La prise de pouvoir par les bourgeoisies « nationales », dont Fanon avait très clairement identifié les signes avant-coureurs notamment dans « Les mésaventures de la conscience nationale » de son livre « Les Damnés de la Terre », a abouti à un détournement tragique de la lutte anticolonialiste.

Il y décrit, avec des années d’avance, la pathologie néocoloniale, comme la perpétuation de la domination par la soumission de gouvernements nationaux corrompus et antipopulaires aux intérêts des anciennes métropoles coloniales.

« …La bourgeoisie nationale qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial est une bourgeoisie sous-développée. Sa puissance économique presque nulle, et en tout cas sans commune mesure avec la bourgeoisie métropolitaine à laquelle elle entend se substituer. Dans son narcissisme volontariste, la bourgeoisie nationale s’est facilement convaincue qu’elle peut facilement remplacer la bourgeoisie métropolitaine. Mais l’indépendance qui la met littéralement au pied du mur va déclencher chez elle des réactions catastrophiques et l’obliger à lancer des appels angoissés en direction de l’ancienne métropole. (…) Elle est toute entière canalisée vers des activités intermédiaires. Etre dans le circuit, dans la combine, telle semble être sa vocation profonde. La bourgeoisie nationale a la psychologie d’hommes d’affaires non de capitaines d’industrie. … ». (1)

Dans ce même chapitre, si Fanon considérait que l’ère coloniale était irrévocablement dépassée, la question essentielle était celle de l’évolution des Etats libérés. La construction d’une société juste et prospère devait passer par la libération intégrale des hommes et des femmes du legs du colonialisme. Ainsi il était fondamental d’identifier les carences et d’éliminer les séquelles d’une présence dévastatrice.

Les indépendances n’ont pas abouti à la libération et à la désaliénation des peuples opprimés. Les sociétés sont restées orphelines d’Etats qui n’ont pu naître, les réseaux néocoloniaux imposant des potentats qu’ils changent au gré des intérêts et des conjonctures. Si les structures néocoloniales n’expliquent pas à elles seules l’échec des indépendances, ce demi-siècle a été la démonstration impitoyable de l’efficacité des bombes à retardement léguées par les puissances coloniales.

Il y décrit, avec des années d’avance, la pathologie néocoloniale, comme la perpétuation de la domination par la soumission de gouvernements nationaux corrompus et antipopulaires aux intérêts des anciennes métropoles coloniales.

L’évolution anticipée par Fanon dans « Les Damnés de la terre » s’est largement réalisée. Les luttes pour le pouvoir, les tribalismes et régionalismes alimentés par les anciennes puissances coloniales et menées par des anti-élites militaires ou civiles ont défiguré les indépendances. Les milieux dirigeants et les nouvelles bourgeoisies, soutenues par les ex-métropoles, ont, avantageusement pour ces dernières, remplacé les administrateurs coloniaux. La mainmise sur les ressources, en ce moment sur les terres, et la captation des rentes par les castes au pouvoir - civiles ou militaires - ont bloqué ces pays dans une situation de délitement continu. Le retrait des puissances coloniales de l’administration directe des territoires autrefois colonisés n’a pas réellement changé l’existence d’une vaste majorité de la population.

Les élites ont appliqué le modèle de leur ancien colonisateur ; dès lors a triomphé une culture d’affairistes qui semble bien n’être que la caricature des mentors occidentaux, avec pour conséquence la transformation des mouvements de libération en parti unique, « forme moderne de la dictature bourgeoise, sans masque, sans fard, sans scrupule et cynique ». (2)

Force est de constater qu’en l’absence de perspectives réellement nationales, la voie a été ouvertes à des « dictatures tribales » ; il était facile de jouer sur les découpages territoriaux pensés pour empoisonner durablement les relations entre Etats naissants, sur des séparations ethniques entretenues sinon délibérément créées et « héritées » du colonialisme. Cela a empêché la formation d’Etats dignes de ce nom au service de leurs populations. Fanon avait peur que si les nouveaux pouvoirs continuaient à être portés par les maîtres d’hier, alors ils finiraient par provoquer le délitement des nouveaux États.

Ces mises en garde étaient prononcées à l’aube des indépendances, fêtées dans l’enthousiasme et la ferveur. L’analyse lucide de Frantz Fanon alertait de manière étonnamment prémonitoire sur les dérives susceptibles d’affecter les États postcoloniaux. De fait, la période néocoloniale s’achève sur une recolonisation sous des formes inédites du continent africain et de l’arc arabo-musulman.

Parce que les dérives vers tous les autoritarismes se sont accompagnées d’une gestion socio-économique catastrophique, les intérêts des anciens colonisateurs ont été préservés et sont plus présents que jamais ; sur le plan stratégique, les accords de défense ont permis l’installation de bases et de facilités aéroportuaires sur tout le continent où, dans les principaux aéroports, les systèmes de contrôles policiers sont sous supervision étrangère, ce qui en dit long sur l’état de subordination. Ajoutons à cela que les dérives vers tous les autoritarismes se sont accompagnées d’une gestion socio-économique catastrophique.

En Afrique, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, Fanon apparaît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour tous les militants de la liberté et des droits humains, car l’émancipation est toujours l’objectif premier des générations qui arrivent à l’âge de la maturité politique. Beaucoup d’hommes et de femmes ont appris que ce combat pour la liberté, la démocratie et les droits humains est mené contre les potentats locaux mais aussi contre les tenants de l’ordre néocolonial qui les protège, les utilise pour piller les ressources et les éjecte quand ils ont fait leur temps.

Mais la transfiguration de la colonisation ne s’arrête pas là, ainsi l’ingérence humanitaire, qui a pris une tournure de guerre ouverte en Libye, a permis l’installation à demeure d’ONG qui suppléent, de fait, la carence des Etats et installent les populations, en particulier dans les zones rurales, dans un rapport d’assistanat structurel. Force est de constater que beaucoup de ces ONG, fermées aux compétences locales, dépendent en fait de financements alloués par leurs gouvernements et n’éprouvent pas le besoin de transférer des savoir-faire. Ce qui à terme accentue les formes caritatives de dépendance.

En définitive, la domination renouvelée s’effectue en toute bonne conscience néocoloniale : l’ingérence économique directe s’accompagne d’un discours humanitaro-politique dissimulant mal des intentions hégémoniques ; mais c’est bien la guerre « éternelle » et généralisée contre le terrorisme qui a justifié l’arrivée sur le terrain de forces militaires extracontinentales chargées en fait de veiller à la sauvegarde des intérêts des multinationales, les régions les plus affectées par cette dynamique recélant de potentiels miniers stratégiques peu ou non-exploités, le Niger, la Guinée, récemment la Libye.

De guerres civiles en coups d’Etats, les indépendances ont vu la décomposition d’Etats à peine constitués au profit de bureaucraties « intermédiaires » qui sont restées au service des anciens colonisateurs. Plus ou moins rapidement, les Etats postcoloniaux se sont transformés en Etats néocoloniaux où l’incurie, la corruption et la prééminence des intérêts particuliers sont devenues la règle dans des systèmes où les bureaucraties d’Etat ont très largement basculé dans l’informel.

Organisée autour du pillage des ressources, de l’accaparement des richesses et de la fuite des capitaux, la gouvernance économique, quel qu’ait pu être le modèle proclamé –socialiste ou libéral- s’est soldée sur l’ensemble du continent et dans le monde arabe par le creusement vertigineux des inégalités, la paupérisation massive et par la faillite des Etats postcoloniaux. Au bout du compte, les dictatures ont permis le redéploiement belliciste de l’impérialisme, comme on a pu le voir en Irak et en Libye et peut-être demain en Syrie. Tout comme le terrorisme que l’on prétend combattre s’est précisément développé dans les Etats dictatoriaux et obscurantistes alignés sur et protégés par les Occidentaux.

Nouvelle étape de l’impérialisme, la mondialisation consiste en l’ouverture des marchés des pays les moins avancés aux multinationales. Mais la stratégie d’ancrage des pays africains et arabes au marché mondial, en tant que source d’approvisionnement en matières premières, est cependant contestée par l’apparition de nouveaux acteurs. Les économies émergentes viennent troubler le tête-à-tête néocolonial et l’on voit alors l’ordre fondé sur des régimes vassaux se metre à vaciller sous les coups des soulèvements populaires comme en Tunisie et en Egypte, ainsi que l’on peut le voir, depuis quelques années au Venezuela, en Bolivie...

Cette donne contraint, dans le cadre des relations internationales, les puissances occidentales à reformuler leurs relations avec ce qu’elles considèrent comme leur périphérie : après la guerre éternelle contre le terrorisme qui a valu le soutien aux pires dictatures, l’éthique de ces mêmes relations s’est « enrichie » du droit d’ingérence au nom de la protection des populations civiles relooké sous la légendaire « responsabilité de protéger » qui fonctionne, comme on peut le voir en ce moment en Syrie, selon la règle bien connue du deux poids deux mesures.

LE DISCOURS DE LA NOUVELLE POLITIQUE DE LA CANONNIERE

Au ton paternaliste des années postindépendances a succédé, avec la montée du néo-conservatisme en Occident, un soi-disant « parler-vrai » qui récemment s’est présenté comme le discours d’une droite « décomplexée » n’hésitant pas à exprimer publiquement des thèses aux fondements racistes évidents. L’ingérence économique directe s’accompagne d’un discours humanitaro-politique qui dissimule mal des intentions hégémoniques. Mais c’est bien la guerre « éternelle » et généralisée contre le terrorisme qui a justifié l’arrivée sur le terrain de forces militaires extracontinentales chargées en fait de veiller à la sauvegarde des intérêts des multinationales. Les régions les plus affectées par cette dynamique sont celles qui recèlent de potentiels miniers stratégiques peu ou non-exploités.

« Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de proclamer qu’elle n‘était inquiète que de l’homme, nous savons aujourd’hui de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit ». (3) - Les Damnés de la terre.

C’est au nom de cette donne de départ – acceptée pour vraie - que peu à peu la hiérarchie des races s’est trouvée remplacée par la soi-disant « guerre des civilisations », l’ingérence humanitaire et la propagation de la foi démocratique par les drones. L’histoire devenant le champ de bataille des nouveaux propagandistes de l’exclusion et de l’exploitation. La mémoire sélective, l’oubli et le martèlement incessant des principes du capitalisme dominant visent à conditionner l’opinion en forgeant une représentation de l’autre, le musulman, l’arabe, le noir, en tant qu’ennemi génétiquement imperméable aux valeurs universelles, et donc, en tant que barbare inassimilable, exclu de facto de l’Humanité – en cela le discours de Dakar restera une étape importante . (4)

Pour les théoriciens du racisme relooké et modernisé, l’échec des indépendances n’est pas imputable à l’héritage empoisonné du colonialisme, ni aux influences destructrices des anciennes métropoles ni au maintien de dictatures auxquelles les anciens maitres ont confié les clés du pouvoir, mais à l’incapacité de prendre son destin en main par des peuples figés dans leurs archaïsmes. « Peau noire, masques blancs » est un jalon fondamental dans la lutte antiraciste, du décryptage des mécanismes de la ségrégation et de ses enjeux politiques. Analysant les ressorts du colonialisme et ses impacts sur les dominés, Fanon conteste le concept de négritude forgé par Senghor et Césaire, lui, articule la lutte contre le racisme dans un mouvement universel de désaliénation des victimes du racisme et des racistes eux-mêmes.

Face à ces offensives, loin d’être paralysés, les peuples continuent d’avancer et n’ont pas abdiqué la lutte pour la dignité, la justice et une vie meilleure. Que ce soit sur le front des luttes syndicales, de la liberté de la presse ou celui de l’autodétermination des peuples, partout à travers le continent, des voix s’élèvent ; des femmes et des hommes s’engagent dans la lutte politique pour l’émancipation citoyenne et pour rejeter le modèle néolibéral. Les mythes fondateurs des luttes pour les indépendances ne sont pas morts. C’est sous cet angle qu’il faut appréhender les révoltes populaires dans le monde arabe. Réduire ces mouvements à l’expression d’un malaise social ou à des émeutes de la faim est une mystification.

Mais ce demi-siècle perdu pour le développement et la construction de sociétés de progrès est celui de la décantation et de la clarification politique. En effet, les prismes dogmatiques n’ont plus cours et les seules grilles d’analyses fonctionnelles sont celles fondées sur le principe de réalité.

Penser à partir de Fanon les conditions des pays autrefois sous domination coloniale est un exercice de confrontation avec la réalité débarrassée d’œillères idéologiques et libérée de tout dogme. A cet égard, contrairement à ceux qui souhaitaient ou qui voudraient qu’il soit iconifié ou oublié, Fanon est plus pertinent que jamais. Tout à la fois psychiatre, moudjahid algérien, révolutionnaire panafricain, ambassadeur itinérant et combattant de l’émancipation de tous, y compris de ceux qui croyaient appartenir au monde dominant.

Rappelons-nous les dernières phrases de « Peau noire et masque blanc » : « Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose, que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme où qu’il se trouve ».

Soumis à la critique libératrice de Fanon, les systèmes de pouvoir se révèlent pour ce qu’ils sont : des systèmes d’oppression et de pillage à l’origine de tous les blocages économiques, sociaux et culturels. Les indépendances vidées de leur contenu démocratique exposent leur vulnérabilité : les acquis des luttes de libération ne sont point irréversibles.

La liberté pour laquelle des peuples se sont soulevés a été confisquée par des pouvoirs soutenus par l’ancien colonisateur. La domination a seulement changé d’apparence et l’émancipation reste à venir.

Pour Fanon, « la libération de l’individu ne suit pas la libération nationale. Une authentique libération nationale n’existe que dans la mesure où l’individu a amorcé irréversiblement sa libération ». (5) Or, à rares exceptions, les sociétés libérées du joug colonial sont des sociétés sans citoyens.

L’objectif, à l’aube de la seconde phase des indépendances, consiste à redonner un contenu politique dans lequel se reconnaitront enfin les populations et sans lequel l’indépendance formelle n’est qu’une caricature. La libération de l’homme est un combat universel et le sens politique de la lutte pour le primat de l’humanité sur l’exploitation est fondé sur la défense des libertés publiques et privées, la primauté de l’intérêt général, la réduction des inégalités, la reddition de comptes par les élus et la souveraineté du Droit.

La libération réelle en tant que poursuite du processus enclenché par les luttes pour les indépendances, ne peut s’envisager qu’au moyen de cadres institutionnels démocratiques réels, représentatifs et forts. Les libertés démocratiques sont l’unique voie pour que ces pays sortent de l’impasse de la domination et de la misère. C’est également la condition nécessaire et préalable à la modification du rapport de forces international et son rééquilibrage en faveur des pays du sud. Mais cela concerne aussi les anciens pays colonisateurs, passés sous le joug des marchés.

Dans le cadre des relations internationales, les dirigeants, sans autre légitimité que la force des armes et le soutien extérieur, ne pèsent d’aucun poids dans le concert des nations. Il serait temps que les grandes puissances, qui se donnent pour des démocraties à l’intérieur de leurs territoires, cessent de vouloir, envers et contre tout, maintenir leur hégémonie sur les pays moins avancés.

L’opiniâtreté de Fanon et sa détermination montrent qu’il n’existe aucune fatalité de l’échec pas plus que le drame ne saurait être le mode habituel de vie des peuples. Les solidarités de progrès et les convergences des luttes, la résistance aux dictatures et aux hégémonies néocoloniales et impériales sont les jalons de la voie du redressement. La solidarité et l’internationalisme, et celui de Fanon en est un modèle inaltérable, donnent une dimension encore plus humaine à la lutte des peuples.

Fanon a mis en lumière, en sa qualité de psychiatre, d’essayiste et de militant l’unité du monde colonisé pourtant fortement différencié et traversé de contradictions. Ainsi pour le moudjahid Fanon, il n’y a guère de différences dans le combat mené par les peuples dominés que ce soit aux Antilles, en Afrique ou en Amérique latine. On peut même prolonger l’analyse fanonienne : la mondialisation a pour effet de transférer vers son aire d’expansion originelle les modes d’organisation que le libéralisme a imposé au sud du monde, et cela est maintenant vrai pour le nord.

Les fractures politiques et sociales caractéristiques de l’exploitation et de l’exclusion tendent à unifier le monde soumis à des intérêts extrêmement minoritaires. Le traitement imposé à la Grèce, confrontée à un endettement extérieur constitué avec la complicité des ultralibéraux de l’Union Européenne et des banques, est le révélateur des stratégies de démantèlement des avancées sociales mises en œuvre dans les pays les plus riches. La société de surveillance construite au nom de la lutte anti-terroriste contribue à la criminalisation de ses exclus et de ses déshérités.

Le traitement médiatique des récentes émeutes en Angleterre rappelle celui déployé en France lors des révoltes des quartiers populaires en 2005. Par glissements successifs, facilités par la superposition de catégories sociales et ethnico-culturelles - les pauvres, les noirs, les arabes, les musulmans -, les régimes occidentaux réinjectent le discours colonial dans leur discours de politique intérieure. Par un paradoxe dont l’histoire a le secret, l’« indigène » est omniprésent non seulement dans son aire d’origine mais également dans ce que Fanon appelait les « villes interdites » où s’exercent les formes renouvelées de discrimination, il remarque dans « Les damnés de la terre » que « le monde colonisé est un monde coupé en deux (...) La zone habitée par les colonisés n’est pas complémentaire de la zone habitée par les colons. Ces deux zones s’opposent mais non au service d’une unité supérieure (...) Ce monde compartimenté en deux est habité par des espèces différentes. L’originalité du contexte colonial c’est que les réalités économiques, les inégalités, l’énorme différence des modes de vie, ne parviennent jamais à masquer les réalités humaines ».

On l’a vu, si ses modes opératoires ont changé, l’oppression et la domination des peuples sont pérennes. Elles se sont même élargies à des catégories les plus fragiles des populations jusqu’alors « protégées » des pays dominants. Les formes de l’aliénation ont changé, mais les soubassements idéologiques de l’exploitation restent invariants et deviennent des éléments de la mondialisation qui uniformisent la planète ; la crise économique est une crise du capitalisme occidental. Pour les peuples d’Afrique et du Monde arabe, si la recolonisation -sous des apparences humanitaro-militaires- n’invoque plus « la mission civilisatrice » mais la « responsabilité de protéger » – à géométrie très variable – de la soi-disant « communauté internationale », elle conserve sa nature oppressive, aliénante et son caractère dépersonnalisant.

Pour ceux qui veulent occulter le passé colonial et le présent de l’injustice et de la dépossession, l’œuvre de Fanon serait dépassée et ne serait qu’apologie de la violence. Ses détracteurs se recrutent parmi les « intellectuels » néoconservateurs qui lui ont intenté un procès en sorcellerie. Lecture mensongère et représentation biaisée qui traduit ainsi leur méconnaissance de l’œuvre de Fanon et leur mauvaise foi raciste. La violence défendue par Fanon -en tant que moyen ultime de reconquête de soi par ceux qui sont niés, exploités et réduits à l’esclavage- est celle de la légitime défense des opprimés qui subissent une violence encore plus grande, celle de la domination, de la dépossession et du mépris.

Mais, au delà des manipulations et de la propagande, la réalité est têtue, les mécanismes qui régissent les relations entre anciens colonisés et anciens colonisateurs sont toujours à l’œuvre. Le refus de la soumission et du mensonge, l’esprit de résistance qui imprègnent l’œuvre de Fanon inspirent ceux qui luttent pour le droit à travers le monde. En Palestine et partout ailleurs, chez les peuples qui se lèvent contre l’oppression la pensée en action de Frantz Fanon est actuelle et cela, malgré l’évolution du monde. La dépossession, l’aliénation et l’injustice ont elles quitté ce monde ?

Il appelle à résister et à ne pas abandonner.

NOTE 1) page 544, Frantz Fanon, Œuvres, éditions La Découverte, 2011 2) Pages 544 et suivantes, Frantz Fanon, Œuvres, éditions La Découverte, 2011 3) Voir note 2 4) Discours du président de la République française, Dakar, juillet 2007 5) Pour la révolution africaine

* Mireille Fanon-Mendès France est présidente de la Fondation Frantz Fanon www :frantzfanonfoundation-fondationfrantsfanon.com

Source : http://pambazuka.org

 
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