samedi, 25 mai 2019
 

De part et d’autre d’une frontière africaine

Quelques leçons apprises de la récente caravane citoyenne ayant traversé le corridor Abidjan – Lagos pour réclamer une libre circulation effective dans l’espace CEDEAO.

L’escale de Lomé à mi-parcours de la caravane a été l’occasion de rencontrer les agents d’immigration ghanéenne et togolaise pour essayer de comprendre les raisons des nombreuses tracasseries subies par les voyageurs à la frontière d’Aflao (séparant Lomé du Ghana). Lomé offre ce charme d’être la capitale au monde la plus proche d’une frontière. À cela s’ajoutent les relations « mi-figue mi-raisin » ayant marqué l’histoire entre le Ghana et le Togo depuis l’indépendance, qui font de la frontière d’Aflao une des frontières les plus sécurisées d’Afrique de l’ouest. Et pourtant, tout au long de ces barbelés de fer parsemés de piquants, séparant des familles entières ayant l’Ewé (langue locale parlée au Togo, au Ghana et au Bénin) en partage, nombreux sont les passages hors de contrôle par lesquels les populations transitent pour diverses activités allant de la participation aux funérailles de cousins aux trafics en tout genre. Les citoyens de l’espace plongés dans une contradiction frappante entre les textes adoptés par les chefs d’États de la CEDEAO et la réalité des frontières toujours difficiles de passage ne cessent de demander des explications sur ces faits. Après des heures de passionnantes discussions voici deux explications avancées par les agents d’immigration qui semblent intéressantes de partager.

La langue

De part et d’autre, la première raison avancée qui explique toutes les barrières encore solides contre une liberté totale de mouvement dans l’espace est la langue. La colonisation a réussi son œuvre d’assimilation en faisant de communautés entières ayant des cultures en partage des ennemies à cause de la langue. Ainsi, la communication est rendue difficile entre les agents d’immigration de part et d’autres de la frontière. Les agents d’immigrations du côté ghanéen accusent leurs homologues togolais de ne jamais faire cas des textes exigeant le passeport comme document officiel de circulation dans l’espace CEDEAO. Pour leur part, les togolais, considérant le caractère spécial de Lomé, obligent à des concessions sur le texte pour faciliter le passage des riverains. En tout état de cause la communication passe mal, les uns accusant les autres de ne pas faire suffisamment l’effort de comprendre leur langue officielle. Le panafricanisme des pères de l’indépendance est foulé au pied de la langue aussi étrangère soit elle.

La monnaie

L’argument monétaire nous a été servi par les agents d’immigration ghanéenne. Au moment où sont célébrés avec faste les cinquante ans de la zone UEMOA et de sa monnaie le Franc CFA, cet argument résonne et éclaire quelques aspects des difficultés d’une réelle intégration africaine. Pour la petite histoire, bien avant la francophonie, le Franc CFA est le premier instrument de néo-colonisation inventé par la France pour maintenir ses anciennes colonies d’Afrique de l’ouest et du centre sous son joug. La création de la zone UEMOA est venue fragiliser l’effort d’intégration ouest africaine opposant ainsi les intérêts de la France à ceux des géants de la région notamment le Nigéria et le Ghana. Cette dernière intervention d’Eric, l’agent ghanéen, en est l’illustration : « Penses-tu que la France laissera vos pays francophones adopter une monnaie unique de l’Afrique de l’ouest en laissant le Franc CFA ? »

L’intégration ouest africaine a encore un long chemin devant elle.

Samir Abi

Source : http://cadtm.org

 
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