vendredi, 6 décembre 2019
 

L’imaginaire occidental et l’invention du sauvage

L’exposition « Exhibitions » met en lumière l’histoire d’hommes, de femmes et d’enfants, venus d’Afrique, d’Asie et d’Océanie ou d’Amérique, exhibés dans des foires, des cirques, des revues de cabarets ou de zoos humains. Au moyen d’une scénographie pédagogique, elle place le visiteur face à ses propres préjugés sur l’« Autre ». Le titre, choquant en soi, montre bien le rapport malsain qui a été établi entre les peuples colonisés et les « colonisateurs ».

Les racines du mal remontent au XVe siècle. C’est le 8 janvier 1454 que l’Église, dans la bulle papale de Nicolas V, officialisera la première traite négrière organisée par les Portugais entre le golfe de Guinée et l’île de Sao Tomé. Au même moment, les expéditions maritimes transatlantiques sont lancées en quête de nouvelles routes maritimes. En partance pour l’Asie, Colomb, mettra le pied aux Antilles croyant être en Inde. Ainsi les Arawak et Karib seront dénommés « Indiens », puis « Amérindiens ». Cette période verra l’exploitation et le génocide des Amérindiens et le début de la traite négrière.

L’Église sera également l’institution qui partagera le monde en deux. Le traité de Tordesillas, 1494, attribuera au Portugal l’Afrique, l’Asie et le futur Brésil, et à l’Espagne le reste de l’Amérique.

C’est à cette époque que l’on va inventer le sauvage qu’il va falloir civiliser aux fins de le sortir de sa condition inhumaine. Ainsi, pour ce qui concerne les Noirs, le théologien Bellon de Saint-Quentin, spécialiste des textes bibliques réinventant le mythe de Cham, ancêtre de Koch, verra dans la malédiction de Cham par Noé, son père, la justification de l’esclavage des Noirs d’Afrique. Ainsi donc naîtra le mythe du Noir sauvage dont le corps sera l’objet de toutes les exploitations et de tous les fantasmes qui marqueront l’imaginaire occidental.

Bien sûr les intellectuels ne tarderont pas à s’emparer d’un tel sujet de prédilection. La controverse de Valladolid (1550-1551) opposera le prêtre Sepúlveda pour qui réduire les Indiens et les Noirs en servitude est normal, puisqu’ils croient en l’ordre naturel du monde au dominicain Las Casas qui limite le pouvoir de l’Église au domaine du spirituel et rejette l’idée de barbarie intrinsèque. Toutefois l’ecclésiastique justifiera l’esclavage des Noirs car « plus résistants, dociles et naturellement créer pour travailler ».

Avec l’expansion de l’empire colonial, le processus de mélange des races est inéluctable. C’est en 1853 que le Bordelais Joseph de Gobineau publiera son Essai sur l’inégalité des races humaines. En six livres il s’interroge sur la différence hiérarchique entre les races. Selon lui, seules les nations blanches ont une histoire, une civilisation. Il leur appartient donc de soumettre les nations non blanches et de les maintenir sous leur joug. Évidemment les pharaons « kémites », à l’origine de la première civilisation égyptienne bien avant l’émergence de la civilisation hellénique, seront ignorés et l’histoire falsifiée au profit de la civilisation européenne. Le savant cheikh Anta Diop 1, soutiendra dans son oeuvre l’antériorité des civilisations nègres.

Durant toute la période esclavagiste et coloniale, les tenants de la pensée occidentale n’auront de cesse de débattre de l’appartenance du non-Blanc à l’espèce humaine. On assistera à des mesures des crânes dont le volume déterminera le degré d’intelligence d’une catégorie par rapport à une autre. Ainsi, commenceront les expositions humaines, dont l’un des fleurons sera la Vénus hottentote, Saartjie Baartman, livrée de son vivant à toutes les horreurs possibles (démonstrations et viols) et disséquée après sa mort, aux fins d’observer son vagin. Elle restera exposée au Musée de l’Homme de Paris, jusqu’en 1974. Ses restes seront ensuite archivés jusqu’en 1998 quand l’Afrique du Sud obtiendra leur retour en terre africaine. La dernière exposition coloniale aura lieu en 1931, et il faudra démontrer les « bienfaits de l’oeuvre civilisatrice de l’Empire sur les peuples inférieurs ». On montrera ainsi à l’humble visiteur que, malgré sa propre misère, il sera toujours supérieur au reste de l’humanité.

La photographie, la littérature, le théâtre, le cinéma, seront des vecteurs de cet imaginaire. Les productions cinématographiques américaines, françaises mais aussi allemandes, véhiculeront les aventures coloniales des Blancs dans une Afrique vierge (jungle pour décors) ou les seuls Noirs présents à l’écran seront les porteurs qui disparaissent en général au bout de 5 minutes. Ainsi, depuis l’origine des premières traites négrières jusqu’au milieu du XXe siècle, tous les supports médiatiques ont été utilisés aux fins de déshumaniser le non-Blanc. La littérature du XIXe siècle, fourmille d’indice sur ce sujet. Le fiancé d’Eugénie Grandet, va faire fortune aux Antilles, sous-entendu grâce à l’esclavage.

Le grand Victor Hugo, prononcera un discours mémorable au cours d’un banquet républicain : « l’Afrique prenez-la, prenez-la comme une vierge ». On notera au passage la misogynie et le racisme paternaliste du bonhomme, pourtant membre de la « Société des amis des Noirs », équivalent français de celle créée par W. Wilberforce. Cette société, à laquelle appartenait V. Schoelcher, oeuvrait pour une émancipation graduelle des Noirs, pendant qu’aux Etats-Unis les Africains-Américains F. Douglas, H. Tubmann et E. Dubois siégeait au Sénat pour le premier, organisait l’évasion des esclaves pour le deuxième, oeuvrait pour l’éducation des siens, pour le dernier. En France, ce sera Antênor Firmin 2, le premier anthropologue afro-haïtien qui démontrera le rôle de la race noire dans l’histoire de la civilisation.

Toutefois, la sauvagerie ou l’infantilisation du Noir a la peau dure. Les marques publicitaires ont bien compris le créneau depuis 1904. Son image est utilisée à toutes les sauces pour des savons blanchissants, du chocolat, les produits laitiers (qui évoque sa puissance sexuelle supposée) et dernièrement, une automobile, ou l’on voit un Noir dansant avec envie autour d’une voiture apparemment vide, dont surgit une famille blanche qui fait fuir l’intrus. Les associations humanitaires internationales jouent également sur cette sensibilité. Leurs campagnes françaises, mettent en scène des enfants, hommes ou femmes noires, victimes de guerres, de la faim ou de maladie « moyenâgeuse ». Sans nier la réalité de ces situations en Afrique, pourquoi ces campagnes ne sont pas en direction des pays de l’Est ou actuellement la lèpre reparaît ? Simplement parce qu’elles jouent sur deux faits : Premièrement la culpabilisation des Occidentaux vis-à-vis de la colonisation. Deuxièmement, le Noir, sera toujours cet éternel assisté qu’on doit éternellement aider. C’est l’imagerie coloniale qui persiste sous d’autres formes.

Les récents propos de Guerlain, les affirmations sur l’origine des délinquants, des footballeurs-voyous, les attaques incessantes d’une partie de la gente politique à l’encontre des immigrés, démontrent que l’autre sera toujours notre « sauvage ». Que nous sommes toujours le sauvage de quelqu’un.

Avec Afriques en lutte, construisons un support de réponse, de connaissance des luttes des peuples africains. C’est aussi par ce biais-là que nous construirons des rapports d’amitié et de solidarité entre les peuples et que nous déconstruirons les « imaginaires coloniaux ».

Mariam SE RI SIDIBE

(1) Cheikh Anta Diop, égyptologue sénégalais, Antériorité des civilisations nègres : mythe ou réalité, Présence Africaine, Paris, 1967

(2) Antenor Firmin, anthropologue (1850-1910), De l’égalité des races. Anthropologie positive, Paris, F. Pichon, 1885

 
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