vendredi, 16 novembre 2018
 

La fondation Gates, fer de lance du pillage néolibéral de l’agriculture africaine

La Fondation Bill et Melinda Gates (FBMG) est en train de fausser la direction du développement international d’une manière dangereuse et sans avoir de comptes à rendre à personne.

La fondation Gates, dont le monde pense globalement du bien, impose un modèle néolibéral de développement et de domination corporatiste qui ouvre l’agriculture africaine à la saisie de terres et de semences par l’agrobusiness mondial, écrit Colin Todhunter. Ce faisant, elle évince les véritables solutions : l’amélioration de la sécurité alimentaire, la souveraineté alimentaire et l’agroécologie.

Avec 43,5 milliards de dollars d’actifs, la FBMG est la plus importante fondation caritative au monde. Elle distribue actuellement plus d’aides pour la santé mondiale que n’importe quel gouvernement.

En conséquence, elle influence grandement les problèmes de santé mondiaux et d’agriculture.

L’accusation est portée dans un nouveau rapport de Global Justice Now (justice mondiale maintenant), intitulé « Gated Development [qu’on pourrait traduire par Développement gâté, pour garder le jeu de mot en anglais, gated signifiant muré, NdE] – la fondation Gates est-elle toujours une force du bien ? ». Le rapport affirme que ce que fait la FBMG pourrait finalement exacerber les inégalités mondiales et ancrer plus encore le pouvoir corporatiste mondial.

L’analyse de Global Justice Now des programmes de la FBMG montre que les cadres supérieurs de la fondation sont majoritairement issus des États-Unis corporatistes. Par conséquent, la question est la suivante : quels sont les intérêts défendus — ceux des États-Unis corporatistes ou ceux des gens ordinaires qui veulent la justice sociale et économique plutôt que la charité  ?

Selon le rapport, la stratégie de la fondation vise à renforcer le rôle des compagnies multinationales dans la santé et l’agriculture mondiales particulièrement, bien que ces corporations soient largement responsables de la pauvreté et de l’injustice qui infestent actuellement les pays du Sud.

Il finit par conclure que les programmes de la fondation possèdent une stratégie idéologique spécifique qui fait la promotion de politiques économiques néolibérales, de la mondialisation corporatiste, de la technologie que cela amène (comme les OGM) et d’une vision dépassée de la centralité de l’aide dans « l’assistance » des pauvres.

Financée par l’évasion fiscale, très proche des intérêts corporatistes

Le rapport présente une série de critiques, qui comprennent :

1) La relation entre la fondation et les pratiques fiscales de Microsoft. Un rapport de 2012 du sénat américain souligne que l’utilisation par Microsoft de filiales offshore lui a permis d’éviter 4,5 milliards de dollars de taxes, une somme plus élevée que l’attribution annuelle de la FBMG (3,6 milliards de dollars en 2014).

2) La relation étroite que la FBMG entretient avec de nombreuses corporations dont le rôle et la politique contribuent au maintien de la pauvreté actuelle. Non seulement la FBMG tire profit de nombreux investissements au sein d’une série de compagnies controversées, contribuant à l’injustice économique et sociale, mais elle soutient également activement plusieurs de ces compagnies à travers le globe, dont Monsanto, DuPont et Bayer, par le biais de diverses initiatives pro-corporations.

3) La promotion par la fondation de l’agriculture industrielle en Afrique, poussant à l’adoption des OGM, des systèmes de semences brevetées et des engrais chimiques, sachant que tout ceci nuit à l’agriculture paysanne de subsistance, déjà présente, qui participe largement à la sécurité alimentaire du continent.

4) La promotion par la fondation de projets à travers le globe incitant à la privatisation des systèmes de santé et d’éducation. De nombreuses agences s’inquiètent de ce que de tels projets peuvent exacerbent les inégalités et sapent la fourniture universelle des nécessités humaines élémentaires.

5) Le financement par la FBMG d’une série de programmes de vaccination ayant entraîné des maladies voire des morts, qui ont très peu attiré l’attention des gouvernements ou des médias officiels.

« La fondation Gates est rapidement devenue l’acteur le plus influent du monde en ce qui concerne la santé mondiale et la politique agricole, mais il n’y a aucune supervision et aucun contrôle de la gestion de cette influence », explique Polly Jones, qui dirige les campagnes et la politique de Global Justice Now.

« Cette concentration de pouvoir et d’influence est encore plus problématique considérant le fait que la vision philanthropique de la fondation Gates semble être largement basée sur les valeurs corporatistes des USA. La fondation fait inexorablement la promotion d’initiatives des grandes entreprises comme l’agriculture industrielle, la privatisation des soins de santé et de l’éducation. Mais tout cela exacerbe potentiellement les problèmes de pauvreté et le manque d’accès aux ressources élémentaires, ce à quoi la fondation est censée remédier. »

Le rapport explique que Bill Gates est en contact régulier avec les dirigeants mondiaux, et qu’il finance personnellement des centaines d’universités, d’organisations internationales, d’ONG et de médias.

En tant que voix la plus influente du développement international, la stratégie de la Fondation est un challenge majeur pour les acteurs du développement progressistes et les activistes du monde entier, qui voudraient voir l’influence des corporations multinationales diminuer ou être éliminée des marchés mondiaux.

Non seulement la fondation finance des projets dans lesquels les corporations pharmaceutiques et agricoles sont les principaux bénéficiaires, mais elle investit souvent dans les compagnies qu’elle finance, ce qui signifie que la fondation a intérêt à ce que ces corporations engrangent des profits.

Selon le rapport, il s’agit d’un « carrousel de corporations où la FBMG agit toujours en faveur de leurs intérêts. »

Déraciner les agricultures indigènes en faveur de l’agro-business mondial

Le rapport souligne que les relations étroites de la FBMG avec le géant de la semence et de la chimie Monsanto sont bien connues. Elle possédait auparavant des parts de la compagnie et continue à faire la promotion de plusieurs projets dont Monsanto est le bénéficiaire.

Parmi eux, et non des moindres, le projet entièrement inapproprié et frauduleux d’OGM soutenant une solution miracle technique pour résoudre les problèmes structurels qui entraînent la faim, la pauvreté et l’insécurité alimentaire. Mais comme le souligne le rapport, la FBMG est partenaire de plusieurs multinationales de l’agro-business.

Le rapport met en lumière plusieurs cas de ce genre. Par exemple, la fondation travaille avec le courtier US Cargill dans un projet de 8 millions de dollars pour « développer la chaîne de valeur du soja » en Afrique du Sud.

Cargill est le premier acteur mondial de la production et du commerce du soja, avec d’importants investissements en Amérique du Sud où des monocultures de soja GM ont déplacé des populations rurales et entraîné d’importantes dégradations environnementales. Selon Global Justice Now, le projet financé par la FBMG permettra probablement à Cargill de mettre la main sur le marché du soja africain et d’introduire à terme le soja GM sur le continent.

Les débouchés pour ce soja sont des compagnies en relation avec la marque de fast food KFC, dont l’expansion en Afrique est facilitée par ce projet.

Des exemples spécifiques soulignant le soutien de la FBMG d’autres projets impliquant d’autres corporations de l’industrie chimique et de l’industrie de la semence dont DuPont Pioneer, Syngenta et Bayer, sont donnés.

Selon l’étude, la FBMG fait la promotion d’un modèle d’agriculture industrielle, de l’utilisation accrue d’engrais chimiques, de semences coûteuses et brevetées, de la privatisation des services de vulgarisation, et met l’accent sur les cultures génétiquement modifiées. La fondation finance l’Alliance pour une Révolution Verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa, AGRA) dans sa promotion de l’agriculture industrielle.

Les graines de la destruction

La politique semencière est un domaine clé de l’AGRA. Le rapport souligne que plus de 80% des semences d’Afrique proviennent de millions de petits paysans qui recyclent et échangent des semences d’année en année. Mais l’AGRA fait la promotion de la production commerciale de semences et soutient donc l’introduction d’un système commercial de semences, ce qui risque de permettre à quelques grosses corporations de contrôler la recherche et le développement semencier, la production et la distribution.

Afin que les compagnies commerciales de semences investissent dans la recherche et le développement, elles exigent en premier lieu la protection de leur « propriété intellectuelle ». Selon le rapport, cela requiert une restructuration fondamentale des lois semencières pour autoriser des systèmes de certifications qui protégeront non seulement les variétés certifiées et les royalties qui en sont tirées, mais criminaliseront toutes les semences non-certifiées.

Le rapport souligne qu’au cours de ces deux dernières décennies, un long et lent processus de révision des lois nationales sur les semences, sponsorisé par l’USAID et le G8 ainsi que par la FBMG et d’autres, a permis aux corporations multinationales de s’impliquer dans la production de semences, y compris dans l’acquisition de chaque entreprise semencière substantielle du continent africain.

Parallèlement, l’AGRA fait la promotion d’intrants coûteux, en particulier d’engrais, bien que de nombreuses preuves suggèrent que l’utilisation d’engrais chimiques entraîne des risques importants pour la santé des ouvriers agricoles, qu’elle augmente l’érosion du sol et peut piéger les petits exploitants agricoles dans un cercle vicieux de dette insoutenable. La FBMG, à travers l’AGRA, est l’un des plus importants promoteurs d’engrais chimique au monde.

Certaines subventions offertes par la FBMG à l’AGRA, avaient pour but spécifique « d’aider l’AGRA à mettre en place la chaîne d’approvisionnement en engrais » de l’Afrique. Le rapport décrit comment un des dons les plus importants, d’une valeur de 25 millions de dollars, reçu par l’AGRA, a été utilisé pour aider à la mise en place du Partenariat Africain des Engrais de l’Agrobusiness (African Fertiliser Agribusiness Partnership, AFAP) en 2012, dont le but est « d’au moins faire doubler l’utilisation totale d’engrais » en Afrique.

Le projet de l’AFAP est poursuivi en partenariat avec le centre international de développement d’engrais, un organe qui représente l’industrie des engrais.

Un autre programme clé de l’AGRA depuis son avènement a été le soutien aux réseaux de revendeurs de produits agricoles – de petits distributeurs privés issus de compagnies transnationales de produits chimiques et de semences qui vendent ces produits à des exploitants agricoles dans plusieurs pays d’Afrique. Ceci augmente la dépendance des agriculteurs aux intrants chimiques, et marginalise les alternatives agricoles soutenables, sapant la notion selon laquelle les agriculteurs exercent leur « libre choix » (comme les évangélistes néo-libéraux aiment le raconter à tout va) dans l’adoption de certaines pratiques agricoles.

Saper les alternatives agroécologiques

Le rapport conclut que l’agenda de l’AGRA est la menace la plus importante du mouvement grandissant de soutien à la souveraineté alimentaire et aux méthodes agroécologiques de cultures en Afrique. Ce mouvement s’oppose aux produits chimiques, aux semences coûteuses et aux OGM et propose à la place une approche qui permet aux communautés de contrôler la manière dont leur nourriture est produite, vendue et consommée.

Il vise à créer un système alimentaire conçu pour aider le peuple et l’environnement plutôt que pour alimenter les profits des corporations multinationales. La priorité est alors de faire la promotion d’une agriculture saine et d’une nourriture saine en protégeant le sol, l’eau et le climat, et en faisant la promotion de la biodiversité.

De récentes preuves apportées par Greenpeace et par l’Oakland Institute montrent qu’en Afrique, l’agroécologie peut augmenter significativement les récoltes (souvent plus que l’agriculture industrielle), et qu’elle est plus intéressante pour les petits exploitants. En 2011, le rapporteur spécial de l’ONU sur le Droit à l’Alimentation, Olivier de Schutter, a appelé les pays à réorienter leurs politiques agricoles, et à faire la promotion de systèmes soutenables – dont l’agroécologie – afin de permettre le droit à l’alimentation.

De plus, l’Évaluation Internationale des Sciences et Technologies Agricoles pour le Développement (EISTAD) (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development, IAASTD), représente l’aboutissement du travail de plus de 400 scientifiques durant 4 ans. Elle a été examinée à deux reprises par des pairs, et stipule que nous devons nous orienter vers la petite agriculture traditionnelle pour assurer la sécurité alimentaire des pays du tiers-monde, à travers des systèmes agroécologiques soutenables.

Dans un article du Guardian de janvier 2015, le directeur de Global Justice Now a expliqué que le « développement » était autrefois considéré comme un processus d’affranchissement de l’exploitation coloniale et du transfert du pouvoir des pays du « premier » monde sur les ressources vers le « tiers-monde », impliquant une lutte révolutionnaire pour les ressources du monde.

Cependant, le paradigme actuel repose sur l’hypothèse selon laquelle les pays en développement doivent adopter des politiques néolibérales et selon laquelle l’argent public sous forme d’aide devrait faciliter cela.

Si ce nouveau rapport nous apprend quelque chose, c’est que la notion de « développement » a été détournée par les riches corporations et par un philanthrocapitalisme des super-riches (dont les pratiques corporatistes sont pour le moins douteuses, comme le souligne le rapport).

En effet, le modèle de « développement » promu va de pair avec l’idéologie et avec les relations de pouvoir structurelles incrustées dans un capitalisme d’exploitation mondialisé.

La FBMG représente le fer de lance des ambitions des États-Unis corporatistes et de la ruée sur l’Afrique de l’agrobusiness mondial.

NdT : La liste des compagnies minières dans lesquelles la Fondation Gates possède des intérêts est un annuaire du monde ténébreux de l’industrie extractive en Afrique (BP, Vale SA, Rio Tinto). Bill Gates pense que le désinvestissement des combustibles fossiles est une « fausse solution » – une croyance étayée par le fait que sa fondation possède 1,4 milliard de dollars d’ actifs financiers dans des entreprises de combustibles fossiles, comme l’a récemment rapporté le Guardian. (Does the Bill and Melinda Gates Foundation Help Big Corporations More than Poor People ?, par Oscar Rickett )

Source : http://partage-le.com

Traduction : Nicolas Casaux

 
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