jeudi, 23 novembre 2017
 

La tragédie du nouveau quartier général de l’Union africaine

Le 28 janvier 2012, les pays africains vont chuter collectivement dans l’échelle globale de la souveraineté étatique, l’intégrité territoriale et la véritable indépendance des nations. Ce jour-là, le président chinois Hu Jintao sera à Addis Ababa, en Ethiopie afin d’inaugurer le nouveau quartier général de l’Union africaine qui a coûté 124 millions de dollars et qui a été construit par la Chine qui en fait don au continent. Désigné comme " le cadeau de la Chine à l’Afrique", l’édifice a été construit par la China State Construction Engineering Corporation avec une main d’œuvre à 90% chinoise.

Qu’un bâtiment aussi symbolique que le quartier général de l’Union africaine soit dessiné, construit et entretenu, en 2012, par une puissance étrangère - peu importe laquelle - est une honte pour l’Union africaine et pour chaque pays qui en fait partie

L’histoire ancienne et moderne de la donation de bâtiments et d’infrastructures, d’une nation à une autre, est tissée d’intrigues, de subterfuges, de conquêtes, d’embrouilles diplomatiques, d’espionnage et de contre-espionnage, de manipulations diplomatiques, de déclarations politiques et de domination. On se souviendra de l’Odyssée d’Homère, du cheval de Troie "donné" par les Grecs à l’ancienne ville de Troie après 10 ans d’escarmouches interminables.

Lors de la construction de la Basilique St Pierre à Rome - désignée comme la plus grande église de la chrétienté - les contributions des fidèles ont été soulignées plutôt que celle de pays amis. Même le don de la Statue de la Liberté, offerte par la France aux Etats-Unis lorsque ceux-ci ont accédé à l’indépendance, a été un effort collectif dans lequel 120 000 Américains, entraînés par Joseph Pulitzer, ont contribué les fonds pour la construction du piédestal en 1885.

Dans un rare aperçu sur la question, le livre " Architecture of Diplomacy" , de Jane C. Loeffler, révèle les manœuvres diplomatiques sous-jacentes et les ramifications politiques qui fournissent le cadre pour la construction de toutes les ambassades américaines dans le monde. L’auteur déclare que la construction d’une ambassade requiert "autant de diplomatie que de dessins". Loeffler énumère les facteurs à considérer sérieusement lors de la construction d’une ambassade américaine et ceci inclus "la politique mondiale, l’agenda américain, la politique architecturale, des considérations culturelles, la sécurité" ainsi que plusieurs autres éléments.

Le bon sens dicte, qu’à une époque où les ressources naturelles de l’Afrique sont de plus en plus convoitées par des puissances étrangères, y compris la Chine, l’Union africaine, plutôt que de donner des signes d’une apparente soumission en acceptant la construction de son quartier général par la Chine, devrait - au contraire - être l’organisation qui se fait championne de l’équité dans les relations existant entre le continent et les puissances globales.

Si on considère la sécurité, alors se pose la question de savoir comment des chefs d’Etat africains et de gouvernements vont pouvoir délibérer confidentiellement dans un bâtiment dont ne sait rien des installations électriques Quelle garantie pour les chefs d’Etats que chaque mot prononcé dans le nouveau quartier général à Addis Ababa ne sera pas entendu à Beijing ? Quelle preuve pour faire taire les soupçons que toutes les activités dans le bâtiment nouvellement achevé ne seront pas transmises sur un grand écran dans les locaux des services secrets à Beijing ?

La culture bantoue indigène abhorre la dépendance des autres pour subsister. Un proverbe swahili favori de Mwalimu Julius Nyerere était " Mgeni siku mbili ; siku ya tatu mpe jembe". Ce qui se traduit par "traitez votre invité comme un invité pendant deux jours. Le troisième jour donner lui une houe". De façon générale, la tradition indigène africaine déteste la dépendance, de quelque nature qu’elle soit. C’est mal vu pour un homme de ne pas mettre de chaume sur son toit bien avant la saison des pluies ou de rester sans rien faire cependant que les autres vont travailler la terre, sauf s’il est malade au lit. Ajoutez à cela la logique présentée dans "Architecture of diplomacy" et l’on peut raisonnablement conclure qu’il est inacceptable pour les Africains de recevoir un bâtiment de la Chine pour abriter ce qui est un symbole fort des réalisations du continent et de ses aspirations pour le futur.

Clairement, les fonctionnaires de l’Union africaine ont manqué de jugement en acceptant l’offre de la Chine pour un nouveau quartier général. Les dirigeants de l’Union africaine ont dévié de l’idéal des pères fondateurs comme Kwame Nkrumah, et d’autres grands dirigeants africains dans les années ‘60’, qui voulaient établir une organisation qui protégerait la continuité géographique et l’intégrité territoriale des nations africaines. L’empereur Haïlé Sélassié, dans son discours historique de 1963, a clairement déclaré que l’organisation a été fondée parce que "l’Afrique est re-née comme un continent libre et les Africains sont re-nés comme des hommes libres. Le sang versé et la souffrance endurée sont aujourd’hui les garants de liberté et l’unité".

Contrairement aux engagement pour la liberté perpétuelle du continent par rapport aux forces impérialistes de ses prédécesseurs, le président éthiopien Meles Zenawi- aujourd’hui accusé de vendre d’immenses territoires éthiopiens à des puissances étrangères -, lors de l’inspection des nouvelles installations, s’est vanté d’avoir à lui tout seul convaincu les représentants chinois de construire le nouveau quartier général et comment il a exonéré de taxes tout le matériel de construction importé.

Heureux de l’occasion fournie aux chefs d’Etats africain de s’adonner à leur style de vie ostentatoire lors de réunions ou de rencontres au sommet, Fantahun Hailemikael, le directeur de projet de l’Union africaine, rapporte que parmi les aménagements luxueux du bâtiments il y a "un héliport pour les transferts des dignitaires en visite depuis l’aéroport ". Naturellement on épargnera aux dignitaires la vision des bidonvilles qui constituent une bonne partie d’Addis Ababa. Ils iront par voie des airs au bâtiment de l’Union africaine et de là au Sheraton d’Addis dont il est dit qu’il est le meilleur du monde dans sa catégorie.

L’Union africaine pense avoir réalisé un gain en s’installant dans ces bâtiments ultra modernes, le fait est que le continent a énormément perdu dans tous les domaines qui méritent une sérieuse attention. Les efforts pour inverser la perception négative de l’Afrique et des Africains par les non Africains ont subi un sérieux revers. Le résultat sera la pérennisation des manipulations politiques et économiques et la domination de la région par l’Occident, et maintenant la Chine, et bientôt par le reste du monde non africain

Source : http://pambazuka.org

* Chika Ezeanya a un blog à ChikaforAfrica – Texte traduit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger

1 commentaire
  • Il ne faut pas oublier que Khadafi mettait de sa poche pour payer les arrières de certains pays. Il a été lâche par ses pairs. Si les états africains ne sont pas capables de payer leurs participations aux fonctionnement de l’union, comment peuvent-ils payer un nouveau siège. La chinafrique est en marche, elle pourrait être pire que la francafrique ou en gageant que la Chine soit sincère et mise sur l’Afrique, espérons que les relations seront saines. Arrêtons de crier au loup, ce don de la Chine est aussi une reconnaissance par la Chine d’une Afrique bientôt émergente.

 
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