dimanche, 22 octobre 2017
 

Le peuple est concerné, car c’est lui qui paye

En juillet 2013, lors d’une rencontre internationale des militants du CADTM (Comité pour l’Annulation du Tiers Monde), le Togolais Samir Abi a prononcé une phrase qui a résonné longtemps aux oreilles de chacun. « Je suis désolé de me réjouir que les populations du Nord comprennent enfin ce que nous, populations du Sud, subissons depuis des décennies ». Il parlait de la Grèce qui était dans l’œil du cyclone depuis 3 ans. Il parlait de l’impact socio-économique de la dette publique. Il parlait des plans d’ajustement structurel. Il parlait des services publics qui disparaissaient les uns après les autres en Grèce. Il parlait de la dette illégitime qui accable tant de pays africains.

Aujourd’hui, tous les yeux sont rivés sur la Grèce. Le gouvernement Tsipras a opté pour le referendum. Il a demandé son avis au peuple. Répondre oui ou non à un referendum n’est pas chose aisée. Il faut souvent beaucoup de réflexion pour comprendre et se décider. Celui qui pose la question au peuple lui demande son aval pour agir. La dernière fois que le peuple français a été consulté par voie référendaire remonte à 2005, sous Jacques Chirac. Le peuple devait autoriser ou non la ratification du projet de Constitution européenne. Le texte de ce projet était long et difficile. 70% des Français se sont pourtant exprimés. 54,68% des votants ont rejeté le traité. En 2008, le parlement a voté un projet de loi qui modifiait la constitution française et permettait de passer outre le résultat du vote populaire.

Dans la foulée, le Traité européen simplifié a été ratifié par Nicolas Sarkozy et son gouvernement. La voix du peuple venait d’être bafouée. Demander aux gens concernés de donner leur avis signifie fonctionner de façon démocratique. Au niveau le plus simple, quand les gens d’un groupe ont une décision à prendre, ils en discutent et optent pour ce qui convient au plus grand nombre. À un niveau plus complexe, souvent il y a un chef qui a été choisi pour prendre seul les décisions qui concernent tout le monde. Quand le chef n’en fait plus qu’à sa tête, oubliant que sa mission première est de s’occuper au mieux des intérêts de son groupe, ses gens peuvent d’abord le rappeler à l’ordre. S’il persiste, ils sont en droit de le démettre de ses fonctions.

Dans un régime politique démocratique, un individu est investi des pouvoirs par une majorité d’électeurs convaincus qu’il saura leur assurer le meilleur. Les parlementaires, élus par le peuple pour agir en son nom, ont pour mission de veiller à ce qu’il n’y ait aucune dérive. Le Premier ministre leur présente sa Déclaration de Politique générale, les parlementaires décident alors de lui accorder ou non leur confiance. Le peuple est concerné par tout ce qui est décidé par ses élus car il y va de son bien-être socio-économique. Le peuple est concerné par les dépenses décidées par ses élus, car c’est lui qui paye. Le peuple est concerné quand ses élus décident de faire un emprunt, car c’est lui qui paye. Le peuple est concerné quand sa dette publique augmente, car ce sont ses enfants qui paieront.

Si les emprunts servent à construire des hôpitaux publics, des écoles publiques, si les emprunts servent à amener le goudron, l’eau et l’électricité dans chaque maison, jusque dans le plus petit village, alors le peuple est d’accord, il rembourse ses dettes. Elles sont légitimes puisque ses conditions de vie sont améliorées. Si par contre, des emprunts sont contractés en son nom pour n’améliorer la vie que d’une poignée de gens, là le peuple doit refuser, car cette dette est illégitime. Si un père et une mère empruntaient de l’argent pour construire et meubler une belle maison où eux seuls auraient le droit d’habiter, laissant leur petit coucher dehors sur une natte sans moustiquaire, leurs enfants trouveraient-ils légitime de rembourser l’emprunt qui a servi à construire la maison ? Non, cette dette n’est pas la leur.

On nous apprend, quelle que soit notre culture, qu’il faut rembourser nos dettes. Nous le faisons tous le plus vite possible quand nous avons décidé nous-mêmes de nous endetter, car nous savions alors que c’était nécessaire pour nous-mêmes et nos proches. Pourquoi le peuple devrait-il accepter le poids de la dette publique quand il n’a bénéficié de rien ? Pourquoi devrait-il le faire quand il a souffert et souffre encore de l’austérité imposée afin de rembourser cette dette pour le seul bénéfice des autres ? Ces autres, ce sont les élus et décideurs locaux, les FMI et Banque mondiale, les multinationales, les anciennes puissances coloniales qui continuent à percevoir le remboursement de la dette imposée aux jeunes Etats au moment des indépendances.

Pourquoi le peuple n’est-il pas plus vigilant lorsqu’il dépose son bulletin de vote dans l’urne ? Pourquoi le peuple n’est-il pas plus vigilant quand ses élus lui annoncent avec fierté que telle institution financière internationale accorde un « don » au pays, ou que tel partenaire lui « offre » un nouveau complexe industriel ? Qui peut-être assez naïf pour croire que quiconque fait de tels cadeaux pour rien ? C’est au peuple de vérifier ce que ces « dons » et « cadeaux » vont lui coûter à lui et à ses enfants. C’est au peuple d’accepter ou non le poids qu’ils ajouteront à la dette publique. C’est au peuple de vérifier si ces « dons » et « cadeaux » ont bien pour objectif d’améliorer le bien-être de tous. S’il en est sûr, alors le peuple acceptera de payer et ses enfants seront fiers de lui.

Françoise WASSERVOGEL

 
A propos de Afriques en Lutte

Afriques en lutte est un collectif de militant(e)s anticapitalistes membres ou non de plusieurs organisations politiques. Ce site présente les articles parus dans le bulletin (envoi gratuit sur simple demande) ou d’autres publications amies. Notre objectif est de diffuser, à partir d’un point de vue militant, un maximum d’informations (politiques, économiques, sociales et culturelles) sur le continent africain et sa diaspora.

Si les articles présents sur ce site reflètent une démarche volontairement ouverte et pluraliste, leurs contenus n’engagent, bien évidemment, que leurs auteur-e-s. Tous les commentaires sont bienvenus. La rédaction se réserve toutefois le droit de les modérer : les propos injurieux, racistes, sexistes, homophobes, diffamatoires, à caractère pornographique, pédophile, ou contenant des incitations à la haine ne seront pas publiés.

Pour nous contacter : afriquesenlutte@gmail.com

Thèmes