dimanche, 27 mai 2018
 

Non au prétendu « Choc des cultures »

Début septembre 2012 fut publiée, sur Internet, la traduction en arabe égyptien d’un extrait de film intitulé « L’innocence des musulmans ». Il n’en existe d’ailleurs, en réalité, probablement que cet extrait et aucun autre partie. D L’extrait en question est marqué par une bêtise quasiment indescriptible. Mohammed, le prophète de l’islam, est montré dans plusieurs scènes comme un personnage à la limite de la folie, homosexuel et obsédé sexuel. Loin de présenter une quelconque critique rationnelle de la religion musulmane, ce pseudo-film est un unique cri de haine.

Son réalisateur est un Américain d’origine égyptienne chrétienne nommé Makoula Baziley Makoula. Ce personnage est proche d’un prêtre, Zakaria Botros, qui prône le séparatisme copte – la création d’une région purement chrétienne en Égypte - et critique la religion rivale, l’islam, sur des fondements purement réactionnaires : son prophète aurait été homosexuel. Le producteur du pseudo-film était aidé, dans sa fabrication et diffusion, par un réseau de la droite évangélique nordaméricaine, autour d’un personnage nommé Steve Klein. Un vétéran de la guerre du Vietnam proche des milieux d’extrême droite.

Une fois que le film était connu, des réactions parfois « radicales » par la forme s’enchaînèrent pendant une à deux semaines. Des manifestations et par endroits des attaques en règle, dirigées contre les ambassades de certains pays occidentaux, furent organisées à Tunis, au Caire ou à Khartoum. En apparence spontanée, ces démonstrations de colère étaient en réalité, la plupart du temps, l’oeuvre de groupes politiques organisés.

Le noyau dur, militant, de ces mobilisations appartient la plupart du temps à la mouvance salafiste. Ce sous-courant de l’islam politique, néofondamentaliste et qui se veut « gardien du dogme » à l’heure où les principales formations islamistes – d’En-Nahdha en Tunisie aux Frères musulmans égyptiens en passant par le PJD marocain – pratiquent la « Realpolitik » en participant au gouvernement, est très minoritaire. Ses militants étaient pour l’occasion mêlés à des jeunes chômeurs frustrés des résultats sociaux du gouvernement, à Tunis, ou encore à des « ultras » du club de football Zamalek (ayant un grand nombre de comptes à régler avec la police) au Caire.

A Benghazi, en Libye, où fut tué l’ambassadeur des États-Unis dans la nuit du 11 au 12 septembre, il s’agissait d’une attaque par une milice structurée, apparemment planifiée à l’avance. Or, dans la nuit du 21 au 22 septembre, des manifestants issus de la population locale ont délogé des milices salafistes des casernes qu’ils occupaient, jusque-là avec l’accord du ministère de la Défense. Depuis les récents événements, elles sont davantage sur la défensive, sous la pression à la fois des nouvelles autorités qui cherchent à se consolider et de la population qui a ras-le-bol du règne de l’impunité des groupes et bandes armés.

Pour eux, c’était une occasion tout trouvée de se placer sur la scène politique, pour tenter de prendre la place jusqu’ici occupée par les grandes formations islamistes, désormais confrontées aux contradictions inhérentes à la participation au gouvernement. Les salafistes tentent de se placer en « avant-garde » militante. Leur discours combine une radicalité de ton dans la dénonciation de l’Occident (sans avoir cependant aucune notion d’impérialisme, le problème n’était à leurs yeux que celui de « l’affrontement culturel » et nullement socio-économique), l’absence total de projet social – en dehors d’un discours moralisateur qui s’offusque de la « corruption », morale tout autant que financière – et le rêve de retour à un « âge d’or » situé dans le passé.

La situation peut arranger certains acteurs, notamment des pays tels que l’Arabie Saoudite et le Qatar. A l’heure actuelle, des fonds importants de provenance saoudienne et qatarie sont alloués aux groupes salafistes dans différents pays (tout comme aux jihadistes au nord du Mali). Il s’agit pour les monarchies du Golfe d’évacuer tout contenu social, démocratique et émancipateur des révolutions arabes, au profit d’une pseudo-confrontation avec les « mécréants » (chrétiens, juifs, ou encore la minorité alaouite à laquelle appartiennent les détenteurs du pouvoir en Syrie). Ce qui arrangerait aussi les défenseurs de l’Occident contre la prétendue « menace musulmane »…

Pour nous, il est hors de question de laisser se mettre en place ce « jeu » dangereux. Il faut barrer la route à tous ceux qui veulent s’y livrer, en condamnant les provocations haineuses tout autant que leur instrumentalisation politique à des fins réactionnaires.

Bertold du Ryon

 
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