mardi, 12 novembre 2019
 

Pour rompre avec la Françafrique, il faut un gouvernement de gauche décomplexé !

Le discours du Président Hollande, prononcé le 12 octobre à Dakar au Sénégal, se présente comme un programme encadrant les relations de la France avec les pays africains. Certes, on est bien loin du discours de Sarkozy qui avait réussi le tour de force d’accumuler tous les poncifs racistes et colonialistes sur l’Afrique et les Africains, mais sur le fond, Hollande reste dans la continuité de la politique de son prédécesseur.

Ne pas toucher au grisbi

En effet, sur les questions économiques il reste favorable au maintien des APE (Accord de Partenariat Economique) même s’il concède que ces accords doivent être aménagés. Pourtant les APE, imposés par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), visent tout simplement à supprimer toutes protections économiques, notamment par les barrières douanières ou les politiques de quota et ainsi livrer, pieds et poings liés, les économies africaines aux multinationales avec comme conséquence les destructions des activités industrielles et agricoles des pays africains. Ces mesures amplifieraient le chômage, les faillites des paysans et porteraient un nouveau coup contre la sécurité et la souveraineté alimentaire. Une réelle politique de gauche, au contraire, aurait exigé la suppression des APE avec l’Europe. Hollande s’est fait un devoir, sous prétexte d’aide à l’Afrique, de favoriser la présence des multinationales françaises de l’agroalimentaire, des télécommunications et des services financiers. Ce sont précisément ces secteurs qui font l’objet d’une rude concurrence et le président français reprend à son compte, lorsqu’il parle de prédation, les mêmes réflexions que Sarkozy quand ce dernier expliquait que les pays émergeants (essentiellement la Chine), pouvaient être une opportunité pour l’Afrique à condition qu’ils ne pillent pas le Continent ! En matière de pillage ou de prédation, il est peu crédible de défendre les multinationales françaises qui, dans cette course, peuvent légitimement revendiquer la pôle position. Autre mesure avancée lors de ce discours, l’assistance de la France et de la Banque mondiale pour aider les pays africains à négocier avec les grandes industries extractives en finançant de grands cabinets internationaux de conseil. Difficile de penser que ces cabinets, grands serveurs du Capital et faisant parti du sérail de ces industries qui sont leurs principaux clients, vont défendre les intérêts des pays pauvres. Les grecs peuvent témoigner de la façon dont les experts financiers de la banque Goldman & Sachs les ont aidés ! La question de la monnaie est, là aussi, tout à fait révélatrice de la continuité sans le changement dans la politique française, puisque Hollande se prononce en faveur du renforcement du Franc CFA. Ainsi les pays qui utilisent cette monnaie se voient totalement dépossédés de leur souveraineté en matière de gestion monétaire, au profit de Bercy. La France continue ainsi de posséder un puissant levier économique vis-à-vis de ces (on serait tenté d’écrire « ses ») pays africains. Mais aussi levier politique, en effet, lors de la crise électorale en Côte d’ivoire, Paris a bloqué tous les comptes ivoiriens, gelé ses dépôts de devises et coupé les flux d’entrés de francs CFA ; ainsi en quelques jours le pays fut étranglé financièrement. Par contre on aurait pu s’attendre, de la part d’un gouvernement réellement de gauche, qu’il annonce l’annulation de la dette des pays africains, déjà largement remboursée, et surtout qui représente un véritable fardeau pour les budgets des pays avec des conséquences sociales et sanitaires désastreuses pour les populations mais aussi qu’il soutienne une économie autocentrée qui permette de répondre aux besoins sociaux des populations. La véritable aide vis-à-vis de l’Afrique serait d’abord de lui permettre de se déconnecter de la globalisation capitaliste qui la confine dans un rôle de simple réserve de richesse minérale. De reconstruire le tissu industriel mis à mal par des décennies de colonialisme et d’impérialisme. Le gouvernement de gauche aurait dû cesser ses exportations de produits agricoles subventionnés vers les pays africains qui asphyxient leur paysannerie. A titre d’exemple, la filière avicole a été détruite par l’industrie agroalimentaire française qui a exporté massivement ses restes de poulet, bas de gamme, et d’ailleurs souvent dans des conditions d’hygiène douteuses, à des prix tellement bas que les producteurs sénégalais n’ont pu résister ceci entraînant des faillites en série. A contrario, toujours au Sénégal, le gouvernement a interdit toutes importations des oignons, pendant six mois, ce qui a permis aux agriculteurs de pouvoir écouler leur production sur le marché national, de faire vivre leur famille, d’investir et diversifier leur production. Ce sont bien ces types de mesures qu’un gouvernement de gauche d’un pays riche doit soutenir dans toutes les instances internationales, comme il doit s’opposer à l’accaparement des terres par de grands groupes financiers et d’abord de son propre pays, qui expulsent les petits paysans et font une agriculture d’exportation peu respectueuse de l’environnement et des ressources hydrauliques avec, souvent, l’utilisation de semis génétiquement modifiés.

Ne pas toucher au kaki

Pas de changement non plus sur la question militaire. En effet la seule chose proposée par François Hollande est que les bases de l’armée française fassent l’objet d’un contrat signé. On peut légitimement s’interroger sur la portée d’un contrat concernant la base militaire au Gabon, signé par un Ali bongo qui ne doit son pouvoir qu’à une farce électorale concoctée par les sbires de la Françafrique de Sarkozy, en premier lieu le sulfureux Robert Bourgi. Si la présence militaire permanente se réduit sur le sol africain, ce n’est pas par soucis d’un respect de l’indépendance des pays, mais tout simplement pour des raisons d’économie et d’efficacité. Car la France continue d’être présente « provisoirement », depuis des années dans certains pays comme la Centrafrique. Une véritable politique de gauche aurait débarrassé immédiatement les militaires français du sol africain et aurait cessé toutes collaborations policières, militaires et sécuritaires avec les dictatures Africaines. Ainsi, il n’est pas acceptable qu’au Togo, où Faure Gnassimbé, fils du dictateur Eyadema se maintient au pouvoir à coup d’élections truquées, de répression de manifestations, d’arrestations d’opposant et d’utilisation de la torture, la France continue à fournir du matériel de répression et entretenir des relations policières et militaires via son ambassade. Du haut de l’Assemblée nationale sénégalaise, François Hollande, entre deux tirades emphatiques sur l’avenir de l’Afrique, a expliqué que : « Le futur de l’Afrique se bâtira par le renforcement de la capacité des Africains à gérer eux-mêmes les crises africaines. », mais qui sincèrement peut le croire ? La crise malienne est un exemple de l’interférence de la France dans les affaires africaines. Pour protéger ses intérêts stratégiques, notamment au Niger avec l’extraction de l’uranium par AREVA, la France ne cesse de développer une politique qui vise à mettre sous tutelle le Mali et à lui imposer une intervention militaire. L’occupation du nord du pays par des bandes mafieuses et islamistes est d’abord, et avant tout, le fruit d’une crise globale et profonde de ce pays. Sinon comment comprendre que quelques centaines de combattants, fussent-ils aguerris, puissent prendre possession des deux tiers du pays ? Comment comprendre qu’une mutinerie d’une caserne à Kati, en banlieue de Bamako la capitale, puisse faire tomber le gouvernement en quelques heures presque sans coup férir. Le gouvernement français, et ses alliés de la CEDEAO, organisme qui regroupe les pays de l’Afrique de l’Ouest, préfèrent ignorer cette situation et mettre en place un gouvernement d’union nationale composé des mêmes personnages corrompus, souvent complices des bandes mafieuses du Nord du Mali. La France prend la tête d’une croisade pour une intervention militaire étrangère qui, non seulement ne règlera en rien la crise malienne, mais aggravera les conditions sanitaires des populations et risque même de déboucher sur des conflits armés entre les différentes communautés arabes, peules, touarègues, songhaï, etc… Il est indigne d’un gouvernement, qui dit respecter l’indépendance africaine, de saboter les initiatives de la gauche malienne, des syndicats et des associations. Ceux-ci visaient, à partir d’une conférence nationale, à mettre à plat les problèmes du pays, refonder une politique qui réponde aux aspirations des différentes populations et à mette en place une structure pour un gouvernement de transition capable de mener ce changement politique qui est la condition sine qua non de la réussite de la reconquête militaire du Nord, éventuellement avec l’aide logistique d’autres pays.

En regard du discours du Président Hollande, notre tâche en France reste celle de poursuivre notre travail de solidarité et de lutte contre l’impérialisme de la France en Afrique, C’est ce qu’entreprend, avec d’autres forces politiques et associatives, le Front de Gauche.

Paul Martial

 
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