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Rwanda : Dans l’histoire, il est des massacres utiles... »

D 19 juin 2009     H 22:32     A Joëlle G     C 0 messages


Jacques Morel publie « Au secours des assassins ». Cette somme à paraître à L’esprit frappeur/Izuba fait le point sur les responsabilités françaises dans la catastrophe de 1994.

Qu’avez-vous appris après la Commission d’enquête
citoyenne (CEC) sur le rôle de l’Etat français dans le
génocide de 1994 ?

La commission a d’abord été une occasion de rencontrer les
personnes qui enquêtaient sur le génocide. C’est la seule fois
que j’ai vu Colette Braeckman.
J’ai appris deux choses
essentielles.
1) La coopération directe entre
les militaires français et les tueurs
qui ressortait des reportages
vidéos fraîchement ramenés par
Georges Kapler pour la CEC. Un
témoignage s’est révélé faux,
mais le reste a été confirmé.
Nous avons appris pire depuis.
2) L’existence de documents
d’archives, présentés à la CEC par
Medhi Ba qui ne font que
confirmer ce que nous
pressentions, la complicité
française avec les tueurs.

Il semble que l’attentat contre l’avion présidentiel soit
le fait de Français. Pourquoi ont-ils éliminé
Habyarimana ?

Il était jugé, usé et accusé d’avoir tout raté par
l’ambassadeur Georges Martres (TD* du 11 mars 1993 publié
par la MIP**). « Habyarimana est largement responsable du
fiasco actuel », dit Pierre Joxe dans une note à Mitterrand du 26
février 1993.
Les dirigeants français soutiennent la CDR (Coalition pour la
défense de la République) qui juge que les Tutsi sont des
féodaux chassés en 1959 qui, depuis octobre 1990, tentent de
reprendre le pouvoir. Jean-Bosco Barayagwiza et Ferdinand
Nahimana, les deux inventeurs de la RTLM***, sont très
appréciés tant à l’ambassade à Kigali qu’à l’Elysée. Les
dirigeants français n’ont jamais été hostiles à Habyarimana.
Leur ennemi, c’est le FPR**** et, comme on le lit dans des
archives de l’Elysée dès 1990, les Tutsi. Ils ne supportent pas
les accords d’Arusha, le partage des portefeuilles ministériels
avec le FPR et surtout la fusion des deux armées. Le départ des
troupes françaises le 15 décembre 1993 et l’arrivée des soldats
belges est une couleuvre qu’on ne peut pas avaler à Paris.
Habyarimana n’est plus la bonne carte. Il faut aider ces Hutu de
la CDR qui aiment tant la France et détestent tant le FPR, les
Tutsi et les accords de paix. À ce stade, certains se disent qu’ils
font de la géopolitique pas de la morale. Si Voulet et Chanoine
n’avaient pas tant massacré, Areva n’exploiterait pas l’uranium
du Niger. Dans l’Histoire, il est des massacres utiles.

L’armée française a appliqué au Rwanda la doctrine de
la « guerre révolutionnaire ». Le Rwanda a-t-il servi de
test ou n’est-ce qu’un moyen pour contenir l’« ennemi
FPR-Ouganda » ?

Si cette doctrine a été appliquée au Rwanda, c’est surtout
par les Belges. Par exemple, la notion de groupes d’autodéfense
date du début des années 1960. À mon sens, cela ne
saurait expliquer tout ce qui s’est passé. Et les Français n’ont
pas attendu les colonels Trinquier et Lacheroy pour massacrer
(voir Bugeaud, les Kanaks en 1878, la mission Voulet-Chanoine
en 1899…) Il y a au Rwanda une idéologie génocidaire qui n’a
pas été inventée par les militaires français mais par les
missionnaires catholiques et mise en pratique par les Belges.
a) Définition de races tutsi, hutu… ;
supériorité des Tutsi. Invention de
l’histoire de Tutsi (Hamites) venus
d’Ethiopie. Ces idées sont inculquées via
les écoles, toutes détenues par l’Eglise
catholique, les livres et la presse.
b) Marquage ethnique sur des sortes
de carte d’identité par les Belges (1931),
élimination des chefs tutsi.
c) Devant les velléités
d’indépendance de l’élite tutsi, les
missionnaires soutiennent les Hutu au
nom de la justice, ils inspirent le
Manifeste des Bahutu et Mgr Perraudin,
début 1959, déclare que les richesses du
pays sont détenues par une même race.
La « révolution » de 1959 est organisée par les Belges. Ils
soulèvent les Hutu contre leurs « colonisateurs ». En octobre
1990, les massacres de Tutsi reprennent comme en 1959 et
une gigantesque rafle est organisée après la fausse attaque de
la nuit du 4 au 5 (plus de 10000 arrestations).Ces massacres
horrifient les Belges qui retirent leurs troupes envoyées pour
protéger leurs ressortissants et soutenir Habyarimana. Grâce à
ces massacres, la France prend la place des Belges. Bien sûr
des techniques de Trinquier-Lacheroy ont été appliquées. Mais
c’est loin d’expliquer tout. Les mentions ethniques que la France
n’a pas fait enlever sur les cartes d’identité c’est du Trinquier-
Lacheroy ? Non c’est du nazisme, du pétainisme, du racisme
éradicateur. L’utilisation de la radio pour pousser les gens à tuer,
c’est quelque chose de totalement original.

Comment expliquer l’hostilité des Français au régime
Museveni ?

Elle n’est pas fondamentale. Mitterrand n’a pas de
sympathie pour lui mais pas d’hostilité. Le prétexte est
l’anglophonie. C’est totalement bidon puisque le Rwanda n’a
jamais été francophone. Museveni est un mauvais exemple
parce qu’il n’a pas demandé l’autorisation à Paris, qui appréciait
Idi Amin Dada, pour prendre le pouvoir. Museveni est
dangereux parce qu’il est, au moins à l’époque, un bon chef
d’Etat. Contrairement à l’Afrique de l’Ouest, la France n’a pas
une attitude offensive vis-à-vis des anciennes colonies anglaises
(Ouganda, Tanzanie). Elle ne cherche qu’à mettre la main sur
les anciennes colonies belges, essentiellement le Congo-Zaïre.
Elle ne souhaite que la neutralité des voisins anglophones. Les
dirigeants français savent très bien que le conflit est une guerre
civile, pas une guerre d’agression étrangère. Mais ils feignent
de croire ce que leur dit la DGSE, que c’est la NRA, l’armée
ougandaise qui attaque le Rwanda. Il est indubitable que le FPR
a des appuis en Ouganda mais c’est un mouvement politicomilitaire
rwandais.

Propos recueillis pour « Afriques en lutte » par Joëlle G.

* Télégramme diplomatique
** Mission d’information parlementaire
*** Radio Télévision Libre des Mille Collines, du Hutu Power
**** Front patriotique rwandais, parti créé par les exilés Tutsi

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