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Mauritanie : “Le combat pour l’application de Dakar est loin d’être perdu”

D 5 août 2010     H 16:55     A Samba Camara     C 0 messages


Mohamed El Moustapha Ould Bedredine est l’un des vice-présidents de l’UFP, député à l’Assemblée nationale et parlementaire panafricain. Ses interventions méthodiques et souvent bien étayées au parlement ont fait de lui, aux yeux de tous, le député qui évoque tous les problèmes sans exagération et sans complaisance. Il a réussi transformé son image dans l’opinion et à effacer beaucoup de préjugés qui circulaient autour de sa personne et son engagement politique. Consacrant toute sa vie au combat politique, il n’a rien perdu de sa verve et reste toujours égal à lui-même et prêt à ‘’dégainer’’ le premier, n’hésitant jamais à dire ce qu’il pense et à dénoncer ce qui lui semble être contraire à l’intérêt du pays.
Biladi l’a accroché et lui a posé quelques questions sur la situation politique, la lutte contre le terrorisme entre autres questions de l’actualité brûlante.

Biladi : Jusque-là la Coordination de l’opposition démocratique (C.O.D) a fait part de son attachement à l’accord cadre de Dakar. Mais il apparaît clairement que le document signé dans la capitale sénégalaise est considéré comme une question secondaire pour certaines formations affiliées à la C.O.D. Est-ce à dire que le combat pour l’application de l’accord de Dakar est désormais perdu ?

Mohamed El Moustapha Ould Bedredine : Les militaires auteurs du putsch du 6 août cherchaient à reproduire le scénario de changement de régime auquel le pays s’est habitué depuis 1978. C’est-à-dire un coup d’Etat qui est généralement applaudi par le peuple ou légalisé par un simulacre d’élection. L’accord de Dakar qui est le fruit du combat engagé par les forces politiques organisées au sein du FNDD et du RFD est venu contrecarrer leur dessein, en mettant fin au processus électoral unilatéral qui visait à légaliser leur coup d’Etat. Mais l’attitude du premier Ministre Ould Laghdhaf n’a pas permis l’application de cet accord. L’article 4 de cet accord, en son paragraphe 7, stipule que les parties signataires doivent continuer après la présidentielle à discuter pour résoudre les problèmes liés à l’enracinement de la démocratie, du rôle de l’armée dans un système démocratique, de la possibilité d’éventuelles élections anticipées... Depuis, une année est passée sans qu’aucun progrès n’ait été réalisé dans le sens de l’application de l’accord de Dakar. Mais pour autant le combat pour l’application de Dakar est loin d’être perdu. Trois facteurs incitent à l’optimisme. Le premier est la position de la C.O.D. La C.O.D est constituée de plusieurs partis qui ont chacun sa spécificité du point de vue de la ligne politique, du programme…
Ces partis, tout en étant d’accord sur le dialogue avec le pouvoir pour surmonter la crise politique que traverse le pays, peuvent avoir des approches différentes quant à la façon de mener concrètement ce dialogue. L’essentiel est qu’au niveau de l’opposition tous sont conscients de la nécessité de surmonter la crise à travers le règlement des problèmes relatifs à l’instauration de la démocratie, à l’ouverture de médias publics, au rôle de l’armée, à la reforme du code électoral pour permettre à tous les partis politiques de participer aux élections prochaines d’une façon équitable, à la gouvernance, à l’unité nationale... Et pour le moment le règlement de ces problèmes cités constitue une plateforme minimale pour toute l’opposition.
Le second facteur est lié à la disposition du président au dialogue. On ne doit pas ignorer que depuis quelques semaines, Ould Abdel Aziz fait des pas dans le sens de l’application de l’accord en convoquant tour à tour des leaders de l’opposition. Il avait reçu en audience messieurs Ould El Waghf, Boidiel Ould Houmeid et récemment monsieur Ahmed Ould Daddah.
Le troisième facteur est lié à l’attitude du gouvernement qui, par la voix du PM, avait affirmé publiquement, en répondant à mon interpellation au niveau de l’Assemblée nationale, la volonté du gouvernement à engager le dialogue avec l’ensemble de forces de l’opposition. Ces pas limités et encore très lents, effectués par le président et le PM, peuvent être considérés comme une nouvelle volonté de normaliser les relations entre le gouvernement et l’opposition.

Biladi : Lors d’un débat organisé à l’hôtel El Khater, le 18 juillet passé, on a entendu le président de l’UFP, Mohamed Ould Maouloud, charger le PM, épargner le président Ould Abdel Aziz. Est-ce à dire que l’UFP évolue vers une reconnaissance des résultats de la présidentielle du 18 juillet ?

M.O.B : La déclaration formulée par le président de l’UFP vis-à-vis du premier Ministre, n’est pas un acharnement contre la personne de monsieur Moulaye Ould Mohamed Laghdhaf. Ce n’est pas un signe de réconciliation entre l’UFP et le président de la république, si conflit il y a. Elle s’explique purement et simplement par les manquements constatés dans l’application de l’accord de Dakar dont la responsabilité incombe au premier Ministre. En sa qualité de chef de gouvernement d’union nationale Monsieur Ould Laghdhaf avait pour mission de veiller au respect de l’accord de Dakar. Il a failli à sa mission. A titre d’exemple, il a pris le décret convoquant le collège électoral de façon unilatérale et sans l’aval de son gouvernement.

Biladi : Vous vous êtes levés contre le récent raid mené conjointement par les forces armées mauritaniennes et françaises contre une position terroriste au Mali. Pourquoi un tel tollé face à une ‘’victoire’’ de notre armée ?

M.O.B : Il faut que l’opinion sache que la France est bien présente militairement dans notre pays. Cette présence se manifeste de trois sortes. D’abord à travers l’existence des conseillers militaires français sur le territoire national. Ensuite par l’existence dans le pays des sociétés privées françaises à caractère militaire. Enfin par les convois militaires français qui viennent de temps en temps en Mauritanie. Les conseillers militaires sont au nombre de sept et sont éparpillés sur le territoire national. Quant aux sociétés privées, leur rôle est de fournir des services aux forces de l’ordre mauritaniennes. Ces sociétés ne sont régies par aucune législation connue.
L’arrivée de convois militaires est certainement liée à l’encadrement de nos troupes. Cette présence militaire n’est régie par aucun accord légal approuvé par le parlement. Parce que les accords militaires entre l’hexagone et la Mauritanie ont été abolis dans les années 70 et depuis, ils n’ont jamais été rétablis. En 87, un accord a été convenu entre les deux gouvernements. Il a été ratifié par la France mais jamais approuvé par le parlement mauritanien. Cette présence militaire est donc illégale et est aussi contraire à l’intérêt suprême du pays et à son indépendance.
Le raid mené récemment au Mali avait un seul objectif : libérer un ressortissant français. Ce qui détermine la nature d’une opération c’est son objectif et du moment que l’objectif est français, l’opération est française. Le rôle de l’armée mauritanienne dans le raid consistait à aider les français dans la réalisation de leur objectif. C’est pourquoi au niveau de l’opposition nous nous sommes levés contre cette opération.
A travers cette opération et la présence dont j’ai parlé, nous constatons le retour en force des français pour dominer notre pays et instrumentaliser notre armée. Quant à la lutte contre Al Qaida, nous avons une autre stratégie. Celle-ci prend appui sur deux éléments. Le premier est nos forces armées et de sécurité. Le second est la coordination étroite avec les pays de la sous-région, le Mali, l’Algérie, le Niger, le Burkina-Faso. Cette stratégie avait bien commencé à fonctionner avec la création d’un état-major commun à Tamanrasset. L’aide des autres pays ne peut-être utile que si elle est sollicitée par les pays de la sous-région.
C’est pourquoi nous appelons le gouvernement et toutes les forces politiques du pays à s’engager en faveur de cette stratégie et rompre avec celle qui place notre armée dans un rôle d’auxiliaire.

Biladi : Lorsque le parlement a adopté le projet de loi antiterroriste, l’opposition a fait recours au Conseil constitutionnel pour son annulation. Et lorsque le texte a été réaménagé puis voté, elle a fait part de son intention de faire recours une nouvelle fois. Et elle n’a jamais proposé pas de solution de rechange. Finalement n’avez-vous pas le sentiment que l’opposition dont vous faites partie, fait preuve d’une attitude contre-productive en matière de lutte contre le terrorisme ?

M.O.B : En ce qui concernait le projet de loi anti-terroriste formulé par la majorité, l’attitude de l’opposition consistait à lutter contre les articles qui bafouaient les libertés publiques et individuelles tels que les articles relatifs à la détention préventive qui pouvait s’étendre jusqu’à quatre ans. Dans ce même projet de loi anti-terroriste, le procès verbal de la police n’était pas susceptible d’être attaqué devant les tribunaux. On permettait aussi à la police de procéder à des écoutes téléphoniques sur toutes les personnes et en tout temps, d’effectuer des visites nocturnes dans leur domicile. On permettait enfin aux autorités judiciaires d’emprisonner les enfants comme les retraités.
Voila ce contre quoi l’opposition s’est levée. Nous avons attaqué les articles anti-constitutionnels contenus dans le projet de loi et le conseil constitutionnel nous a donné raison en procédant à l’annulation pure et simple du texte. A notre grande surprise, le gouvernement a ramené la même mouture devant le parlement.
Pour tout dire, notre attitude à l’opposition est loin, très loin d’être contre-productive. Nous avons demandé tout simplement de s’en tenir à la décision du Conseil constitutionnel. Sans quoi la loi sur le terrorisme sera anti-constitutionnelle. Malheureusement les autorités avaient un agenda qui, à leurs yeux, prime sur la constitution et sur les intérêts du pays.

Propos recueillis par Samba Camara

Source : www.rmibiladi.com le 03/08/2010