Vous êtes ici : Accueil » Afrique du Nord » Tunisie » Tunisie : une adolescente de 17 ans risque la prison pour des statuts (...)

Tunisie : une adolescente de 17 ans risque la prison pour des statuts Facebook

D 6 janvier 2016     H 05:35     A     C 0 messages


Afraa Ben Azza, jeune fille un peu bohême, aux larges boucles châtain, devrait passer son bac l’an prochain. Son intérêt pour la philosophie et l’histoire l’a conduite à la filière littéraire. Mais l’adolescente tunisienne de 17 ans, originaire du Kef, à deux cents kilomètres à l’ouest de la capitale, a d’autres soucis en tête. Elle risque la prison pour des publications sur Facebook.

Accusée d’outrage à agent et atteinte à l’institution sécuritaire, elle doit comparaître le 31 décembre devant le juge pour enfants. Les charges qui lui sont reprochées pourraient, selon l’article 125 du code pénal, lui valoir jusqu’à un an de prison et 55 euros d’amende. Etant mineure, elle pourrait toutefois être condamnée à une peine symbolique si sa culpabilité était reconnue par le tribunal.

L’adolescente n’est pas la première à être poursuivie pour des publications sur les réseaux sociaux. En 2013, Yassine Ayari, blogueur et opposant sous Ben Ali, avait été condamné à 3 ans de prison par un tribunal militaire.

Abus policiers

Les problèmes d’Afraa Ben Azza ont commencé le 17 décembre, lors des célébrations du cinquième anniversaire du déclenchement de la révolution en Tunisie. La jeune fille participait à une manifestation contre la destruction d’un café historique du Kef quand elle a été arrêtée par un policier en civil et emmenée au commissariat. L’agent lui reproche d’avoir insulté et traité de terroriste ses collègues. Il la soupçonne également de « sympathie pour le terrorisme ». Elle est libérée dans la soirée.

En quelques heures, la jeune militante, anonyme jusqu’alors, est érigée en symbole des abus commis par les forces de l’ordre. L’indignation sur les réseaux sociaux pousse le ministère de l’intérieur à réagir. Des inspecteurs sont dépêchés au poste de police pour enquêter sur les conditions de son arrestation. Le président de la République, Béji Caid Essebsi, s’est lui aussi exprimé sur le sujet : « Que peut bien faire une jeune fille de 17 ans ? Qu’elle ait tort ou raison, ce n’est pas le problème. Mais lui faire passer une nuit dans une cellule est inadmissible ! »

Revenant sur son interpellation, Afraa Ben Azza raconte l’humiliation subie au commissariat, les insultes, les menaces, le harcèlement sexuel… « Des policiers m’ont demandé si je faisais la prière, mais l’un d’eux m’a traitée de mécréante, confie-t-elle. Ils m’ont laissée sans eau et sans nourriture toute la nuit, dans le froid. Mais ce n’est rien comparé au traitement réservé aux autres détenus. Car, ils ne m’ont pas frappée. » L’adolescente affirme avoir été témoin de scènes de violences physiques sur des personnes en garde à vue.

Enfant de la révolution

Quand la révolution éclate en 2010, la jeune fille n’a que 12 ans, un âge où l’on n’est plus tout à fait enfant et pas encore adolescent. Elle grandit avec les visages des martyrs, les manifestations, la chute du dictateur Zine El-Abidine Ben Ali. « Ma révolution à moi a commencé contre ma famille », en dénonçant « les valeurs du patriarcat », se souvient-elle.

Très vite, elle s’engage dans le collectif Manich Msameh (« Je ne pardonnerai pas ») contre la loi de réconciliation économique. Cette initiative présidentielle, présentée l’été dernier, était censée faire rentrer des liquidités dans le pays par une amnistie des exilés fiscaux et autres fraudeurs de l’ancien régime. Afraa Ben Azza se fait arrêter à deux reprises lors de manifestations. Toujours sur le même registre, elle milite dans le mouvement Hasebhom (« Jugez-les »), une campagne qui sera officiellement lancée en janvier contre les violences des forces de sécurité. « Depuis, je m’attendais à être de nouveau arrêtée », affirme-t-elle. « La Tunisie est un Etat policier, où la mafia sécuritaire gouverne. (…) Cette histoire n’est pas seulement mon histoire, c’est celle de milliers de personnes dont on ne parle pas ».

Source : Le Monde