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ESCLAVAGE : Quelle commémoration ? Quels enjeux ?

D 19 mai 2009     H 22:22     A Fred OLAS     C 0 messages


Chirac avait fait du 10 mai la « date de commémoration
de la traite négrière, de l’esclavage et de ses abolitions
 ». La Traite fut la 1ère expérience de déportation
massive, avant Hitler. Et l’esclavage un régime d’exploitation
totalitaire-raciste. « L’esclave était juridiquement un bien
meuble, un animal à produire, transmissible… (cf. Code Noir).
Et on pouvait à n’importe quel moment … le rouer de coups, le
tuer - parfaitement le tuer - sans avoir de
compte à rendre à personne, sans avoir
d’excuses à présenter à personne » (A.
Césaire). Donc oui, il faut commémorer la
Traite Négrière et l’esclavage. Commémorer les
abolitions, ne serait-ce pas une reconnaissance
envers les « bons papas-blancs » qui auraient
« accordé » l’abolition ? Car avant d’accorder
l’abolition, ce furent ces « papas-Blancs »
qu’étaient les Etats et colons qui mirent les
Nègres dans les fers. Donc c’est l’esclavage et
la traite qu’il faut commémorer, pour se
souvenir que ces enfers furent consolidés par
des Etats à la sauce « Droits de l’Homme »(1).
Ne minimisons pas les combats des
abolitionnistes. Mais le plus important, c’est
que les esclaves n’ont jamais attendu les
abolitions pour se rebeller, marronner, mener
des luttes collectives, essayer de créer des
communautés autonomes de Marrons. Certains
créèrent un Etat rebelle, la République de
Palmares(2). Souvent, les abolitions furent les
conséquences directes ou indirectes des luttes
de classes des esclaves (exemples : Haïti, Martinique).

Mais s’il y eut crimes contre l’humanité, hypothéquant le
développement ultérieur des pays concernés, on doit poser la
question des « réparations ». Le crime innommable ne pourra
jamais être réparé. De plus les victimes sont mortes depuis
longtemps(3), les auteurs aussi. En tout cas il faut commémorer,
et ériger des mémoriaux non platoniques. Mais les questions
des « réparations matérielles » doivent être posées. Concernant
les colons, les coupables ne sont pas les actuels békés. Mais se
désolidarisent-ils de leurs ancêtres, autrement que par des
déclarations antiracistes ? Car la grande richesse békée s’est
constituée sur la base de l’accumulation de capital résultant de
l’esclavage. N’oublions pas, en général, leur refus raciste
maintenu de se mélanger avec la population noire. Ici,
question-clé : pour contribuer à « réparer », accepteraient-ils à
titre de « restitution » aux descendants d’esclaves, la
socialisation sans indemnité de leurs moyens de production, en
vue d’un développement économique autocentré dans l’intérêt
du peuple ? Non. Leur résistance de classe sera certaine !
En France, l’enrichissement des ports de Nantes, Bordeaux,
La Rochelle s’est fait via la traite. Cela contribua largement au
développement économique et à l’enrichissement du pays. Les
pays ouest-européens ont une dette énorme vis-à-vis des
peuples issus de l’esclavage et de l’Afrique saignée par la
traite. S’il y eut des complicités africaines actives, l’impulsion
déterminante vint d’Europe. Buts : peuplement massif des
colonies américaines et exploitation esclavagiste. Si paiement il
doit y avoir, qui doit payer ? Les Etats ex-esclavagistes ? Les
villes qui se sont enrichies de la Traite ? Et ce dédommagement
par seuls flux financiers directs, il devrait s’effectuer en
direction de qui ? De tel Etat
bourgeois/néocolonial(4), de tel Conseil Régional
de colonie(5) ? On peut douter que les peuples
victimes de la traite ou issus de l’esclavage
voient la couleur de cet argent. Donc a priori ce
n’est pas de cette seule manière que les
réparations matérielles peuvent s’opérer. Voici
quelques autres pistes.
- Soutenir en particulier les luttes des peuples
issus de l’esclavage pour rompre les dominations
coloniales et néocoloniales ; pour conquérir leur
souveraineté économique y compris la
socialisation des biens des békés, pour planifier
un développement autocentré dans l’intérêt
populaire, y compris avec des financements
gratuits des Etats du Nord, sans conditions.
- Travailler à la mise en place de structures
populaires de solidarité durable avec ces
peuples, à commencer par celui d’Haïti, que la
France obligea à payer financièrement son
indépendance.
- Arrêt du soutien aux régimes néocoloniaux
créés avec l’appui matériel et financier des pays « excolonisateurs
 » et réprimant les anti-impérialistes.
- Annulation de la « dette », quel que soit le pays.
- Arrêt du pillage du Sud : annulation des programmes
d’ « ajustement structurel » du FMI ; arrêt de l’échange inégal
et de la DTE.
- Suppression de l’OMC, de la Banque Mondiale, du FMI.
- Lutter contre la politique xénophobe des Etats occidentaux
vis-à-vis des ressortissants des pays qu’ils colonisèrent ou néocolonisent
(y compris Haïti, Jamaïque, Trinidad-Tobago…) ; arrêt
des chasses aux « sans-papiers »…
Tout cela s’intègre à la lutte anticolonialiste et antiimpérialiste.
Mais la question des « réparations » impose une
militance spécifique.

Fred OLAS

(1) Exemples : déclaration des droits de L’Homme pour la France,
Bill of Rights pour l’Angleterre.
(2) Brésil, Pernambouc. En 1640-1694. Elle résistera jusqu’en 1694.
(3) Millions d’Africains déportés par la France ; déportés se suicidant
pendant la déportation ou y mourant du fait des mauvais traitements ;
morts de la répression dans la colonie.
(4) Bénin, Sénégal, Jamaïque, Haïti, etc.
(5) Guadeloupe, Martinique …