L’Afrique et l’actualité de la théorie de la révolution permanente
29 août 2026 05:30 , , 0 messages
Rédigé en novembre 2025 par le Mouvement révolutionnaire des travailleurs (MRT), organisation sœur de Révolution permanente au Brésil, ce texte a été présenté et discuté à l’occasion de la XIVᵉ conférence internationale du Courant Révolution permanente de la Quatrième Internationale (CRP-QI), en décembre 2025. Il revient sur la théorie de la révolution permanente à partir de la situation sur le continent africain. Cette réflexion nous apparaît d’autant plus urgente que la brutale agression impérialiste de Trump contre le Venezuela, le bombardement du Nigeria, ainsi que la menace agitée contre Cuba, la Colombie, le Mexique et le Groenland remettent au premier plan l’importance de la lutte anti-impérialiste et internationaliste.
La XIVᵉ conférence du Courant Révolution permanente, qui s’est tenue du 15 au 20 décembre 2025 à São Paulo, à la suite d’un grand meeting internationaliste et anti-impérialiste, a débattu des principaux éléments de la situation politique internationale : la concurrence entre les impérialismes et les grandes puissances, les principaux phénomènes politiques et de lutte de classes ; ainsi que l’actualité du marxisme et les tâches des communistes révolutionnaires – à commencer par la construction d’une internationale révolutionnaire. Parmi les résolutions adoptées par la conférence, figurait ce texte :
Depuis longtemps dans l’histoire, le continent africain est pillé par les puissances impérialistes, sur la base d’un racisme brutal contre les peuples noirs et arabes. Aujourd’hui, le continent se trouve au centre des rivalités entre les États-Unis et la Chine, traversé par des processus de lutte de classes. Aussi la XIVᵉ conférence du CRP s’engage de toutes ses forces dans la lutte internationale contre l’impérialisme sur le continent africain et contre tous les gouvernements qui le soutiennent, pour l’annulation des dettes extérieures des pays africains ; tout en dénonçant son pillage par la Chine et le rôle de la Russie. Nous défendons le droit à l’autodétermination des peuples africains. Nous luttons pour la seule perspective réaliste pour le triomphe des luttes anticoloniales, à savoir la lutte contre l’impérialisme, et pour l’indépendance de la classe ouvrière face aux bourgeoisies africaines complices. Halte au massacre en République démocratique du Congo. Monusco, hors du Congo. Halte au génocide au Soudan. À bas l’agression du Maroc contre le peuple du Sahara occidental ! Liberté pour tous les révoltés incarcérés au Kenya, en Angola et en Guinée-Bissau ! Solidarité avec les luttes des communautés immigrées contre la xénophobie partout dans le monde ! Pour l’égalité juridique complète des immigrés en droits politiques, civils et du travail !
L’Afrique dans l’économie mondiale et la concurrence entre les puissances
Le continent africain, on le sait, a été, pendant des siècles, la cible du pillage de ses richesses, en particulier de la part des puissances capitalistes européennes. Les débats sur l’autodétermination des colonies et des semi-colonies ont constitué une composante essentielle des discussions stratégiques du marxisme au XXᵉ siècle. Lénine a défini l’impérialisme comme une époque qui n’est plus celle de l’exportation de marchandises, mais de capitaux, et de l’exploitation des ressources par les puissances au-delà de leurs propres territoires. L’une des caractéristiques fondamentales du passage à la phase impérialiste du capitalisme s’est exprimée dans l’exacerbation de la lutte pour le partage du monde, dont la conférence de Berlin de 1884-1885 et le « partage de l’Afrique » constituent l’un des épisodes les plus emblématiques. La réactualisation de l’époque impérialiste confirme cette définition, centrée sur le rôle de l’exportation de capitaux et de l’exploitation des ressources. La lutte pour le contrôle des ressources naturelles stratégiques, de la force de travail, des marchés et des routes commerciales s’approfondit dans un contexte d’épuisement de l’hégémonie néolibérale, de déclin de l’hégémonie nord-américaine et d’intensification de la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine (et son partenaire russe).
La lutte pour les ressources naturelles, étroitement liée à la compétition technologique, constitue un enjeu central de la guerre commerciale en ces puissances. Elle concerne notamment le cobalt et le coltan, indispensables à l’industrie électronique. Le sol de la République démocratique du Congo (RDC) abrite à lui seul 70% des réserves de cobalt de la planète.
Après la restauration bourgeoise dans les anciens États ouvriers, les États-Unis ont concentré leurs forces sur l’avancée de leurs intérêts dans l’ex-URSS et en Europe de l’Est, ainsi que dans la « guerre contre le terrorisme » au Moyen Orient. Le Printemps arabe, première vague de lutte de classe de l’après-2008, a balayé nombre des gouvernements fantoches soutenus par les États-Unis. Aujourd’hui, ces derniers cherchent à reprendre le contrôle de leurs intérêts sur le continent Africain, dans un contexte de déclin de leur hégémonie et de rivalité accrue avec la Chine (premier partenaire commercial des pays africains depuis 2013). Joe Biden s’était rendu en Angola à la fin de son mandat des projets d’infrastructures liés Corridor de Lobito, destiné à faciliter l’exportation des minerais de la ceinture du cuivre congolaise à la côte Atlantique. Trump entend pour sa part faire peser menaces et sanctions, comme l’illustre le bombardement du Nigeria, tout en cherchant à se poser en « médiateur de conflits » entre la RDC et le Rwanda, ou dans la guerre civile au Soudan (dans les deux cas, les tentatives de cessez-le-feu ont échoué plusieurs fois en raison de la nature même des conflits). Le rapprochement des États-Unis avec le gouvernement soudanais d’Abdel al-Burhan (après une longue rupture des relations sous la dictature d’Omar al-Bashir, accusé de « soutenir le terrorisme ») s’inscrit dans cette tentative de reconquérir une influence en Afrique. Le Soudan, important producteur de pétrole et d’or, occupe en outre une position stratégique, tant par sa proximité avec le golfe Persique que dans le cadre de la concurrence avec la Chine autour des nouvelles routes de la soie. Les États-Unis demeurent néanmoins l’une des principales puissances militaires étrangères sur le continent, sinon la plus grande, avec 29 bases réparties dans 15 pays ; ils mènent notamment des opérations conjointes en Somalie, pays clé en raison de sa position géographique.
La Chine a progressé ces dernières décennies dans de nombreux pays du continent africain [1]. Elle y déploie d’importantes infrastructures, articulant construction, extraction de ressources naturelles et exploitation de la force de travail. L’Afrique est ainsi devenue une étape des nouvelles routes de la soie. La Chine a consolidé sa présence économique dans des pays comme l’Éthiopie, le Soudan, l’Angola, la Zambie et la Tanzanie, ainsi que dans des pays alliés des États-Unis comme l’Égypte. Elle est également le principal détenteur de la dette bilatérale de nombreux pays africains, parmi lesquels l’Angola ; et contrôle une part conséquente des mines de cobalt au Congo. On observe un approfondissement des relations économiques et politiques avec des pays comme le Zimbabwe, et, dans une moindre mesure, le Nigeria. Bien qu’elle ne dispose pas encore de l’influence politique et militaire que les États-Unis et les puissances européennes ont construite au cours de siècles de domination coloniale, Pékin a élargi sa projection géopolitique à travers des infrastructures stratégiques, des crédits conditionnés et des interventions armées visant à protéger ses investissements. L’établissement de la première base militaire chinoise à l’étranger à Djibouti en 2017 (où plusieurs pays disposent de bases, en raison de la position stratégique du détroit de Bab el-Mandeb) marque un point d’inflexion dans sa politique extérieure. Ces dynamiques mettent en évidence les contours d’une politique chinoise qui opère chaque fois plus clairement selon des logiques de projection extérieure, de contrôle des ressources et de formation de dépendances structurelles – autant de traits toujours plus impérialistes de la Chine.
Nous considérons que la perte relative des positions de l’impérialisme français en Afrique constitue une donnée importante du déclin de l’impérialisme européen, marqué par ses divisions internes, sa stagnation et sa position subordonnée dans les rivalités mondiales, comme le souligne le document consacré à la situation internationale issu de la Conférence. Le système néocolonial connu sous le nom de Françafrique est né à l’issue du référendum constitutionnel de 1958, quand la majorité des territoires d’Afrique occidentale et centrale administrés par la France ont voté pour leur maintien dans la Communauté française nouvellement créée à cet effet. Malgré les indépendances formelles du début des années 1960, Paris a continué à exercer un fort contrôle économique au moyen des zones du franc CFA et de sa présence militaire (aujourd’hui en recul) ; en plus des réseaux politiques et économiques qui ont durablement orienté la politique intérieure de ses anciennes colonies.
Mais ces dernières années, cette architecture a commencé à s’effondrer. Entre 2020 et 2023, le Mali, le Burkina Fasso et le Niger ont ouvertement rompu avec la France, à la suite de coups d’État militaires qui ont bénéficié d’un soutien populaire en raison de la profondeur du sentiment anticolonial dans ces pays. Quant au Tchad, il a connu une transition militaire après la mort d’Idriss Deby, en 2021, qui a exposé la fragilité de cet ordre régional. La République centrafricaine conteste la tutelle française depuis le milieu des années 2010, tandis que le Sénégal et Madagascar sont également traversés par des tensions sociales et politiques qui traduisent l’érosion de l’influence française. En juillet 2025, la France enfin a retiré ses dernières troupes du sol sénégalais.
Cet effondrement entraîne un recul accéléré de la présence militaire et politique française au Sahel, combiné à une perte d’accès et de privilèges économiques, liée notamment à la révision de contrats miniers, remettant en cause le rôle historique de la France dans l’exploitation de l’uranium au Niger (essentiel pour son industrie nucléaire) ainsi que dans le secteur aurifère au Burkina Faso. Les nouveaux gouvernements sahéliens recomposent leurs alliances régionales en direction d’autres acteurs, à commencer par la Russie et, sur le plan économique, la Chine. La crise politique de la Ve République, ébranlée par la lutte de classes de la dernière décennie, est indissociable de la crise de son système (néo)colonial. Celui-ci a toujours constitué un pilier de l’impérialisme français qui, dès après la Première Guerre mondiale, cherchait à compenser son retard industriel vis-à-vis de l’Allemagne par l’exploitation de son vaste empire colonial.
Si la France représente un cas aigu de la crise de domination de l’impérialisme européen en Afrique, cette crise mérite d’être étudiée en détail. De plus, l’influence de parfois d’un siècle ou plus de colonisation ne saurait être occultée, en sorte que l’Europe reste, bon gré, mal gré un acteur majeur dans la politique africaine, comme le montrent les exemples suivants : soutien français de l’intervention rwandaise en RDC ; rôle de Total dans la guerre qui sévit dans la province de Cabo Delgado, dans le Nord du Mozambique ; participation de puissances comme le Royaume-Uni à la guerre civile au Soudan ; coup d’État d’Umaro Sissoco Embaló en 2025 en Guinée-Bissau (allié de l’extrême droite internationale, dans un pays qui conserve le franc CFA) ; ou encore participation à l’intervention de l’Otan en Lybie durant le Printemps arabe (bien que cet événement soit déjà plus ancien). À cela s’ajoutent les accords réactionnaires sur l’immigration passés entre l’Union européenne et les pays d’Afrique du Nord, et notamment avec le Maroc (fermeture des frontières et répressions des migrant·es) ; ainsi que la coopération entre l’État espagnol et la monarchie marocaine dans l’oppression du peuple sahraoui, qui n’est toujours pas indépendant.
D’autres puissances régionales tentent aussi leur chance en Afrique, dans la lutte pour acquérir une autonomie relative face à la concurrence mondiale. La Russie a ainsi renforcé son influence, d’abord sur le plan militaire, à travers les interventions de l’ancien groupe paramilitaire Wagner dans des zones de conflit sous couvert de « lutte contre le terrorisme ». C’est dans les pays du Sahel que cette présence a été la plus marquée, allant parfois jusqu’à une quasi-intégration aux forces de sécurité nationales, tout en participant à des circuits illégaux d’exploitation de l’or et en collaborant aux violences de masse perpétrées par les Forces de soutien rapide au Soudan. Cependant, la Russie reconfigure désormais son mode d’intervention sur le continent africain en intégrant à l’appareil d’État ce qui subsistait du groupe Wagner après l’élimination de son chef Evgueni Prigojine en 2023. Le Kremlin a officiellement dissous cette organisation paramilitaire pour créer l’« African Corps », consolidant ainsi une présence qui combine outils militaires, diplomatiques et économiques : accords officiels de coopération, vente d’armes, concessions minières et campagnes de propagande.
La Turquie et les Émirats arabes unis (EAU) cherchent également à étendre leur influence, depuis un certain temps, notamment à travers le conflit au Soudan – les EUA afin de faire main basse sur l’extraction d’or, la Turquie, en poursuivant des objectifs de projection géopolitique. Quant à l’État d’Israël, face à la pression et à un certain isolement international en raison du génocide à Gaza, il cherche à se ménager de nouveaux accès aux ressources du continent africain « oublié », notamment auprès d’alliés historiques comme le Cameroun, tout en s’appuyant sur la collaboration de certaines bourgeoisies arabes d’Afrique du Nord, en particulier en Égypte et au Maroc.
L’Afrique est aujourd’hui devenue un enjeu majeur du conflit entre les États-Unis et la Chine ; tandis que l’hégémonie européenne recule et que les puissances intermédiaires cherchent à étendre leur influence. Mais cette dynamique ne peut être ramenée aux seules relations entre États. La concurrence géopolitique est étroitement liée à la lutte de classes dans chaque pays, qui contraint l’impérialisme à s’engager auprès de ses partenaires régionaux, non sans difficultés. En ce sens, les États-Unis ne font pas seulement face à la concurrence chinoise : ils subissent aussi des revers liés aux mobilisations de la jeunesse, qui, dans plusieurs pays, se sont opposées frontalement aux politiques néolibérales et à l’austérité imposée par le FMI, ces dernières années. Les mobilisations massives au Kenya en 2024 en ont été l’expression la plus aboutie. Aussi la concurrence impérialiste pour l’Afrique se joue-t-elle non seulement entre puissances rivales, mais également entre des élites locales alignées sur l’impérialisme, et des populations qui se soulèvent contre la précarité et la dépendance, reconfigurant le terrain politique sur lequel ces puissances interviennent.
À nos yeux, cette conjoncture exprime avant tout un approfondissement du chaos systémique de l’ordre mondial. Cela ne signifie pas pour autant que l’impérialisme ait perdu ses positions stratégiques sur le continent, qu’il continue de préserver grâce à des États pivots, qui assurent le relais et l’implantation de ses intérêts. Parmi ces alliés figurent notamment le Rwanda, qui intervient militairement et économiquement dans l’Est de la RDC, au cynique prétexte de protéger les communautés tutsi alors qu’il s’agit en réalité d’appuyer le groupe armé M23. La présence militaire rwandaise, dans le but de se garantir le contrôle des routes minières, approfondit le conflit et alimente les massacres des deux côtés de la guerre. Le Rwanda a joué le rôle d’intermédiaire dans la réorganisation des intérêts nord-américains dans la région. L’Ouganda demeure un allié militaire de longue date. Le Kenya (qui a connu des mobilisations massives malgré la rhétorique populiste de William Ruto) se projette aujourd’hui comme l’agent des programmes de sécurité internationaux, avec notamment le commandement de la mission multinationale à Haïti. Et l’Angola (sous la diplomatie de João Lourenço, actuel président de l’Union africaine) cherche à équilibrer les pressions qui proviennent d’une double dépendance avec la Chine et les États-Unis, sans rompre les liens avec ces derniers. Enfin, il faut ajouter des pays d’Afrique Nord, comme l’Égypte et le Maroc, en plus de régimes hautement dépendants comme le Cameroun, la Guinée équatoriale et la Libye, laquelle est devenue un État fantoche. Dans tous ces pays, on observe la permanence de liens structurels (économiques, politiques et militaires) notamment avec les États-Unis. De la même manière, malgré sa perte relative d’influence au Sahel, l’impérialisme européen cherche toujours (non sans difficultés) à regagner de l’influence face à la Chine, à la Russie et aux États-Unis eux-mêmes. On l’a ainsi vu tenter de mener des sabotages pour réhabiliter ses anciens alliés (comme au Burkina Fasso) qui ont servi pour justifier des sauts répressifs ; c’est également le sens de la récente rencontre de dix-huit gouvernements européens avec vingt chefs d’État africains à Luanda à la fin de l’année 2025.
La théorie de la révolution permanente et la lutte de classes sur le continent africain
Nous souhaitons revenir ici, à partir des formations socio-économiques et des processus de lutte de classes récents, sur les usages possibles de la théorie de la révolution permanente et sur la question de son « élargissement » au continent africain.
Plusieurs pays d’Afrique disposent de pôles économiques urbains importants, caractérisés par une croissance démographique rapide. C’est là l’une des caractéristiques centrales de la forme que prend le développement inégal et combiné sur le continent, par ailleurs marqué par de fortes disparités régionales. Parmi les pays que l’on peut identifier comme des pôles économiques de premier plan et au taux d’urbanisation élevé ou en croissance rapide figurent l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Nigeria, le Maroc, l’Angola, l’Égypte, le Kenya et la RDC. Cinq d’entre eux – en tête desquels le Nigeria – comptent parmi les trente plus grands producteurs de pétrole.
Les frontières actuelles des pays d’Afrique ont été, pour la plupart, tracées à la fin du XIXe siècle, lors du partage colonial du continent. Bien que le panafricanisme ait historiquement porté l’aspiration à unir les pays du continent après les indépendances, l’échec ou l’abandon de ce programme a conduit à la reproduction, dans la majorité des cas, des frontières coloniales.
Les processus de décolonisation ont été le résultat d’une combinaison tendue entre révoltes sociales, négociations encadrées par l’impérialisme et conflits géopolitiques liés à la guerre froide. À mesure que la domination coloniale européenne s’affaiblissait – sous l’effet conjugué de défaites militaires, de l’essor des luttes anticoloniales et des mobilisations du « tiers-monde » –, la France, l’Angleterre et les États-Unis ont ajusté leurs stratégies. Dans certains territoires, comme au Ghana et au Soudan, ces puissances ont accepté des indépendances accélérées afin de contenir toute éventuelle radicalisation. Dans d’autres, comme en Algérie, au Kenya ou en Angola, elles ont fait face à des guerres de libération prolongées. La stratégie impérialiste a consisté à administrer la transition : ouvrir un espace à des directions « modérées », coopter les élites locales et, si nécessaire, soutenir des coups d’État destinés à bloquer des processus jugés trop radicaux, comme celui qui a conduit à l’assassinat de Patrice Lumumba en RDC (1961).
Les indépendances gagnées dans ce genre de scenarios ont été marquées par de fortes ambiguïtés. Bien qu’elles aient exprimé de profondes aspirations populaires, beaucoup ont été dirigées par des projets nationalistes-bourgeois, fréquemment adossés à des idéologies telles que la négritude ou le « socialisme africain », dont le point commun était de placer l’unité nationale au-dessus des antagonismes de classe. Les expériences se revendiquant du « socialisme scientifique », comme en Angola et au Mozambique, ont été portées par des partis-armées influencés par le stalinisme, qui ont substitué un dirigisme étatique centralisé à l’auto-organisation populaire. Malgré une rhétorique et une idéologie stalinienne comparables à celle d’autres États ouvriers déformés, et la nationalisation de secteurs de l’économie abandonnés par les colons, ces processus ont été incapables de nationaliser les bastions du capital international, comme la centrale électrique de Cahora Bassa, au Mozambique, ou le secteur pétrolier, en Angola. Avec la restauration bourgeoise, les directions nationalistes – qu’elles relèvent du « socialisme africain » ou se revendiquent du « socialisme scientifique » – ont mobilisé le capital politique issu des luttes de libération pour diriger l’adhésion au néolibéralisme, et rejoindre elles-mêmes les rangs de la bourgeoisie ascendante. Un bon nombre de ces pays a également traversé des décennies de guerres civiles à l’époque de la guerre froide, et les transitions démocratiques pluripartidaires bourgeoises n’ont pas pacifié les sociétés instantanément.
À partir de ce processus contradictoire, les formations étatiques africaines se sont consolidées selon des configurations diverses, mais toujours marqués par une combinaison entre dépendance externe, centralisation politique et limites structurelles au développement autonome. Dans certains cas, comme l’Afrique du Sud de l’apartheid (le principal agent des guerres civiles en Afrique australe), la Rhodésie (actuel Zimbabwe) ou l’Égypte, les nouveaux régimes ont été directement fonctionnels aux intérêts impérialistes, pour assurer le rôle de pivots régionaux de contention et de répression. Dans d’autres cas, c’est un prétendu « socialisme africain » qui a prévalu, tout en préservant les éléments centraux de la dépendance économique, comme au Sénégal, en Guinée-Conakry ou en Tanzanie. Enfin, les processus issus de guerres prolongées ont donné naissance à des modèles comme celui de l’Algérie, où s’est structuré un État autoritaire dirigé par une élite civilo-militaire fondé sur la légitimité acquise par le FLN et sur la rente pétrolière. Dans la même logique, l’Angola et le Mozambique ont érigé des États à parti unique sur le modèle stalinien à partir des élites issues de la guérilla, qui se sont rapidement intégrées au capitalisme mondial. Avec le temps, des régimes de nature différente sont apparus : démocraties libérales traversées de fortes contradictions sociales (Afrique du Sud), démocraties fragiles et centralisées (Éthiopie, Sénégal) ou encore bonapartismes militaires (Sahel, Égypte, Guinée équatoriale). L’Angola et le Mozambique occupent ainsi une position intermédiaire. Si ces deux pays ne sont pas des dictatures militaires, il s’agit bien de régimes bureaucratiques et « partidaires » renforcés, soutenus par des élections contrôlées, des réseaux paramilitaires, la répression et une bourgeoisie d’État associée au capital international.
Malgré la diversité des formations politiques, les États africains se sont développés, après leurs indépendances, dans des conditions structurelles extrêmement défavorables. La combinaison de l’endettement croissant (souvent supérieur à la moitié du PIB), de la dépendance technologique et productive, des économies centrées sur un nombre limité de produits d’exportation, ainsi que des cycles de guerre et de fragmentation régionale, a drastiquement limité les marges de manœuvre des pays du continent. Des épisodes de violence extrême, comme ceux survenus en RDC, au Soudan, au Nigeria, en Somalie, en Éthiopie ou au Mali, sont à la fois produits et producteurs de systèmes politiques sous tension permanente, sujets à des crises récurrentes et à l’intervention directe du capital international et de forces militaires de différents pays.
Face à ces formations étatiques marquées par des indépendances inachevées, des blocs de pouvoir bureaucratiques et partidaires, un autoritarisme rentier et des démocraties sous tutelle du FMI et de la communauté internationale, la théorie de la révolution permanente fournit un critère stratégique fondamental : les tâches démocratiques et nationales ne peuvent être résolues que par l’action indépendante de la classe ouvrière, qui, en avançant ses propres revendications, est amenée à dépasser les limites des nationalismes bourgeois et des projets étapistes. On ne peut réfléchir aux politiques permanentistes ni à la forme de revendications transitoires sans faire le bilan des expériences nationalistes et du stalinisme. L’expérience que font les masses de partis devenus des agents directs du néolibéralisme peut constituer un terrain favorable à l’émergence de conclusions à gauche, allant dans le sens d’une politique révolutionnaire permanentiste.
L’autodétermination des peuples, et ce que la tradition marxiste nomme la « question nationale », demeure une revendication structurelle centrale, liée aux frontières imposées ainsi qu’aux langues et aux cultures arbitrairement configurées par la colonisation. Cela nous impose évidemment de défendre l’autodétermination face à l’impérialisme. Sur le plan interne, les bureaucraties étatiques et militaires, tout comme la bourgeoisie elle-même, sont traversées par des logiques d’ethnicisation, au sens où elles priorisent leurs propres groupes au détriment d’autres, qu’elles oppriment. Il est donc nécessaire de penser l’articulation entre revendications internationalistes et luttes pour l’autodétermination des peuples et des groupes ethniques, y compris à l’intérieur des États. L’ethnicité a acquis dans l’histoire des dimensions à la fois réactionnaires et potentiellement révolutionnaires, ce qui impose d’examiner chaque situation concrète pour elle-même. Cependant, il nous semble clair que l’unité de la classe, ainsi que celle de la paysannerie, et même la planification économique dans une transition socialiste, passent par la reconnaissance de l’autonomie des peuples et du droit à l’autodétermination linguistique, territoriale et culturelle.
La question nationale continue de traverser le continent africain, tant dans ses rapports avec l’impérialisme que dans les contradictions internes des États issus de la décolonisation. Les gouvernements sahéliens (Mali, Burkina Faso) répondent à l’hégémonie française en revendiquant des symboles, des langues et des orientations distinctes de celles imposées durant la période coloniale, tout en mobilisant une rhétorique anti-occidentale. Dans d’autres contextes, comme au Rwanda ou au Darfour (ouest du Soudan), l’impérialisme et les élites locales instrumentalisent les différences ethniques pour justifier des massacres, des déplacements forcés et des formes de domination qui reproduisent les logiques issues des frontières coloniales. La plupart des processus de libération cités comme des exemples d’unité nationale comportaient d’importantes contradictions internes, avec des déséquilibres forts entre les régions, les groupes ethniques et les cadres de la guérilla. M^me dans le cas de la guerre d’indépendance de la Guinée-Bissau (1963-1974), qui a réuni plus de trente ethnies sous la direction du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert), de tels déséquilibres n’ont pas tardé à s’exprimer avec le coup d’État de 1980 et l’instabilité qui a suivi. On retrouve ce schéma en Angola et au Mozambique. Dans le premier cas, la construction de l’État sous l’hégémonie du MPLA (Mouvement populaire de la libération de l’Angola) s’est principalement appuyée sur les cadres urbains originaires de Luanda et des ethnies kimbundu, tout en marginalisant régulièrement les forces sociales issues des ethnies bakongo et ovimbundu. Le Frelimo (Front de libération du Mozambique) a été dominé politiquement et administrativement par les élites tsonga du sud du pays, en particulier par les Changana et les Ronga (Maputo), ce qui a accentué les déséquilibres vis-à-vis du centre et du nord, et alimenté des tensions qui ont resurgi après la guerre civile (et jusqu’au conflit actuel dans la province de Cabo Delgado). La persistance de la question du Sahara occidental – l’une des dernières situations coloniales du continent (aux côtés d’autres territoires comme l’île de La Réunion ou les enclaves de Ceuta et Melilla) – illustre le caractère toujours central de la lutte pour l’autodétermination face aux frontières héritées du colonialisme.
Le niveau de répression de l’État (ces dernières années, de grandes manifestations ont fait des dizaines voire des centaines de morts dans plusieurs pays, à l’image de la grève de Marikana de 2012, en Afrique du Sud, dont on se souvient de brutalité avec laquelle elle a été réprimée) ; l’histoire des coups d’État militaires (la plupart soutenus par l’impérialisme) ; le recours à la fraude électorale et à des formes de bonapartisme extrême sont autant d’expressions de la faiblesse des bourgeoisies africaines et de leur incapacité à établir une hégémonie sur la société civile, ce qui les contraint à recourir constamment à la force et à la coercition.
Les États africains combinent des traits « orientaux » (liés à la faiblesse des bourgeoisies) et des traits « occidentaux » pour constituer une forme d’hégémonie. Les éléments de démocratie bourgeoise y sont fragiles, dans des configurations variables selon les pays. On observe, dans certains cas, d’importantes bureaucraties syndicales, soit dans des pays à forte tradition ouvrière (Afrique du Sud, Nigeria), soit en lien avec des partis indépendantistes (Frelimo au Mozambique, MPLA en Angola, PAIGC en Guinée-Bissau). Les ONG jouent également un rôle significatif dans l’État intégral, tout comme les Églises catholique et évangélique en Afrique centrale et australe ; dans le Sahel et en Afrique du Nord, le rôle de l’islam mériterait d’être approfondi. La question de la formation de l’État intégral dans ces pays, et la manière dont les éléments « orientaux » et « occidentaux » s’articulent différemment dans chacune de ces formations, reste elle aussi à explorer.
La classe ouvrière africaine est très jeune, et de plus en plus urbanisée. Avec un âge médian d’environ 19 ans, contre 30 ans en Asie et dans les Amériques, et plus de 40 ans en Europe, le chômage des jeunes dépasse les 20 %, 30 % voire 40 % dans plusieurs pays. Cela fait de la jeunesse un secteur particulièrement explosif, comme l’ont montré de nombreuses mobilisations récentes (au Kenya, au Maroc, à Madagascar, au Mozambique, en Angola, en Tanzanie, au Ghana, en Côte d’Ivoire ou encore au Cameroun), marquées par des affrontements avec la police, des blocages d’axes routiers, des incendies de bâtiments publics, parmi d’autres formes reconnaissables de révolte.
Au cours de la période de restauration bourgeoise et d’expansion du néolibéralisme, l’Afrique a constitué une série de cas paradigmatiques de « perdants absolus », ce qui se traduit aujourd’hui par un niveau extrêmement élevé de précarité et de travail informel, principalement dans la jeunesse. Pourtant, cette classe ouvrière a mené des luttes importantes, qui s’inscrivent dans ce que nous caractérisons comme des vagues de lutte de classes. La première vague, celle du Printemps arabe, a fait de l’Afrique du Nord l’un de ses principaux épicentres (Tunisie, Égypte, Libye, Maroc), avec des processus qui ont renversé des régimes, ouvert des crises révolutionnaires et mobilisé des millions de personnes. Dans le même temps, une nouvelle génération entrait en scène en Afrique subsaharienne, avec la jeunesse angolaise et la lutte du mouvement des revús ou la grève sauvage des mineurs de Marikana, en Afrique du Sud qui a mis à nu les contradictions profondes du régime issu de l’apartheid. Le pays a ensuite connu un nouveau moment de radicalisation avec les mouvements #RhodesMustFall et #FeesMustFall (2015-2016), qui ont replacé la jeunesse noire au centre de la politique nationale, en articulant des revendications de décolonisation des universités et de l’espace public avec des réponses à la crise sociale, en lien avec les travailleurs et travailleuses.
La seconde vague a été marquée notamment par le processus révolutionnaire au Soudan (2019-2021), qui a renversé un régime militaire vieux de trente ans, avec des éléments d’auto-organisation et des embryons de double pouvoir. Mais l’absence de direction conséquente a laissé le processus aux mains de la bourgeoisie et débouché sur une issue réactionnaire, ouvrant la voie à la guerre civile. L’Algérie a connu le Hirak, une mobilisation massive qui a renversé Bouteflika et ouvert une crise prolongée du régime militaire ; tandis qu’un cycle plus large d’éruptions sociales s’est manifesté au Sénégal, au Nigeria (#EndSARS), en Eswatini (ex-Swaziland) et même en Afrique du Sud, avec les manifestations de 2021.
Une troisième vague se développe depuis 2023, en parallèle du regain du mouvement ouvrier dans les centres impérialistes, et du mouvement international de solidarité avec la Palestine depuis 2023. En Afrique, elle se manifeste notamment par les révoltes au Kenya contre les politiques du FMI, les mobilisations massives à Madagascar et les manifestations au Maroc. Ces processus présentent des traits communs : une précarisation extrême des conditions de vie, une remise en cause des institutions politiques et, dans plusieurs cas, la dénonciation de fraudes électorales ainsi que la lutte contre l’autoritarisme et le militarisme de l’État (légal et illégal). Ils partagent en outre des dynamiques avec d’autres pays du Sud ( Pérou, Équateur, Panama, Sri Lanka, Iran – où la composante ouvrière est plus marquée – Bangladesh, Népal). Le mouvement de solidarité avec la Palestine s’est particulièrement exprimé dans les pays arabes d’Afrique du Nord (Marche mondiale pour Gaza, flottilles), bien qu’il ait connu des formes plus modestes dans d’autres pays (Sénégal – fort d’une tradition de mouvement étudiant – Nigeria, Kenya, Afrique du Sud – avec une plus grande expressivité). Dans certains pays, une dimension prolétarienne plus affirmée apparaît : la classe ouvrière y joue un rôle moteur ou entre en convergence avec d’autres secteurs opprimés, tels que les jeunes chômeurs. La grève générale des fonctionnaires en Angola (2024) et celle des chauffeurs de taxi (juillet 2025), la grève générale au Soudan qui a contribué à faire tomber la junte de transition (2021) ou la grande grève des raffineurs au Nigéria (2025), sont la manifestation, à des degrés divers, de cette composante prolétarienne.
Cette troisième vague a toutefois produit des phénomènes contradictoires, tels que des expressions de « populistes de droite », comme celle de Venâncio Mondlane, au Mozambique. Une grande partie de ces mouvements de protestation ont été soit violemment réprimés et étouffés (Angola, Tanzanie, Kenya), soit rapidement détournés et instrumentalisés par des formes de bonapartisme militaire (Madagascar). Ces échecs révèlent la faiblesse de ces mouvements et l’absence de directions capables de leur donner une perspective. Malgré un certain reflux, l’expérience accumulée par la jeunesse reste ouverte. Au Kenya par exemple, le mouvement a déjà connu plusieurs cycles d’accalmie et de reprise. Mais dans d’autres pays, notamment ceux en proie à la guerre civile, l’analyse mérite d’être approfondie : les guerres réactionnaires interrompent ou retardent la lutte de classes, mais la classe ouvrière y conserve un rôle central. Au Soudan, par exemple, sans l’exploitation de l’or et du pétrole, la guerre ne pourrait se maintenir, il n’est pas impossible que la classe ouvrière réapparaisse comme sujet.
Nous faisons la définition que cette vague de lutte de classes a infligé des revers significatifs à l’impérialisme, tant européen (notamment français) qu’étasunien. Elle constitue ainsi un facteur à prendre en compte dans le déclin de l’hégémonie des États-Unis, en lien avec la concurrence géopolitique vis-à-vis de la Chine. Le Kenya, pivot des intérêts impérialistes en Afrique, a été un épicentre de la lutte de classes qui a frontalement remis en question les plans structurel du FMI, avec une lutte menée par la jeunesse ouvrière en 2024 puis à nouveau en 2025. Des mobilisations ont également eu lieu au Ghana, plus directement contre le FMI, en revendiquant la suspension de la dette des pays africains. Alors que les États-Unis et les Européens pariaient sur l’Angola et le Mozambique – où les mêmes partis se maintiennent au pouvoir depuis des décennies grâce à des fraudes électorales – comme bases de « stabilité et de la légitimité », ces pays ont été ébranlés par la lutte de classes, avec une remise en cause directe des régimes eux-mêmes. Toutefois, ces régimes n’ont pas été renversés et aucune organisation n’a vu le jour à gauche ; au contraire la figure de Venâncio Mondlane, proche de l’extrême droite, est sortie renforcée au Mozambique. À cela s’ajoutent les processus du Sahel et de Madagascar, qui ont nourri des bonapartismes militaires à tonalité anti-française.
La forte dépendance des économies africaines à l’exportation de matières premières rend les populations extrêmement vulnérables aux fluctuations du marché mondial. Ces variations se traduisent notamment par une hausse du coût de la vie et une inflation galopante. Dans un contexte international marqué par de multiples signes de crise et de stagnation, ces éléments peuvent alimenter de nouveaux mouvements sociaux. Ce fut le cas lors du Printemps arabe, conséquence de la crise de 2008 ; puis après la guerre en Ukraine, notamment en Tunisie, et plus récemment en Angola. Dans ce dernier pays, la menace de la fin des subventions sur le carburant et du contrôle des prix de l’essence a déclenché une grève des chauffeurs de taxi et le soulèvement populaire de fin juillet 2025.
la théorie de la révolution permanente – et son élargissement – fournit une base stratégique essentielle : articuler les tâches démocratiques fondamentales (seconde libération nationale, annulation de la dette, réforme agraire, autodétermination) avec des revendications démocratiques radicales (libertés politiques, assemblée constituante, en fonction des différents éléments « occidentaux » de chaque pays) et des mesures directement socialistes (expropriation et contrôle de la production par les travailleurs). La revendication d’une Assemblée constituante libre et souveraine peut jouer un rôle central, à condition d’être étroitement liée à un programme anti-impérialiste, comme l’ont montré les luttes récentes, qui ont mis en cause à la fois les conditions de vie et les régimes politiques.
Nous devons en particulier approfondir la question suivante : la classe ouvrière immigrée issue des pays colonisés (notamment en France mais aussi dans d’autres pays impérialistes) porte-t-elle un potentiel anti-impérialiste, et quel rôle politique cet éventuel sentiment anti-impérialiste pourrait-il jouer dans la crise des bourgeoisies des pays centraux ? Autrement dit, comment la crise de la domination françaises en Afrique peut-elle se combiner avec la radicalisation sociale en France ? Et sous quelles formes organisationnelles cette possible convergence pourrait-elle se matérialiser ?
Les récents processus de lutte de classes en Europe (et, dans une moindre mesure, aux États-Unis, où ils sont plus étroitement liés à la classe ouvrière immigrée latino-américaine) ont mis en évidence des dynamiques de fusion entre une classe ouvrière européenne autochtone et une classe ouvrière immigrée. Le contenu anti-impérialiste des mobilisations pour la Palestine (qui ont culminé avec la grève générale en Italie) peut-il converger avec un sentiment anticolonial porté par les travailleurs immigrés ? Cette question souligne l’importance, pour les révolutionnaires, de défendre un programme clairement anti-impérialistes, afin de favoriser cette convergence et d’y construire des fractions révolutionnaires. Dans ce cadre, la campagne pour l’annulation de la dette des pays opprimés et la dénonciation du pillage impérialiste conservent toute leur actualité.
Nous devons penser la lutte en Afrique dans le cadre plus large de la corrélation des forces à l’échelle internationale. Si l’anti-impérialisme constitue un point d’appui central pour un programme révolutionnaire en Afrique, l’articulation entre revendications démocratiques fondamentales et revendications anticapitalistes ne peut pas être envisagée à l’échelle nationale, et encore moins sur le seul continent. Les liens historiques entre la colonisation, le pillage et la dépendance imposent de considérer la classe ouvrière comme une force unifiée, malgré les particularités de chaque pays. Que représenterait, par exemple, l’union des jeunesses en lutte au Kenya, en Angola, au Mozambique, au Maroc, à Madagascar et dans tant d’autres pays, avec les traditions ouvrières d’Afrique du Sud, du Nigeria ou de l’Égypte ? Une telle convergence autour de mots d’ordre comme l’annulation de la dette, la lutte contre le génocide au Congo et au Soudan, ou la nationalisation des ressources naturelles, poserait directement la question du pouvoir face à l’impérialisme, aux bourgeoisies locales et au capitalisme lui-même. Des éléments embryonnaires de cette dynamique se sont manifestés par exemple avec le soulèvement en Tanzanie (fin 2025), soutenu par les jeunes Kényans venus prêter main-forte à la révolte, et dont le mot d’ordre « à bas le FMI » a été repris au Kenya et au Ghana ; ou encore avec le Printemps arabe, qui a unifié la classe ouvrière en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
Au cours du XXᵉ siècle, la lutte des masses africaines a forgé la conscience politique d’appartenir à un ensemble commun, celui des peuples soumis à la domination coloniale et néocoloniale. Cet héritage nourrit aujourd’hui encore un sentiment progressiste d’unité africaine, en opposition à l’impérialisme, qui refait régulièrement surface en période de montée des luttes sociales. Le panafricanisme, avec toute ses variantes, fait partie de ce processus. Cependant, en raison de la manière dont il s’est formé dans l’histoire, le panafricanisme est polyclassiste : il articule des intérêts et des projets distincts, allant des secteurs de la petite bourgeoisie et des intellectuels à certaines fractions des bourgeoisies nationales souvent davantage soucieuses de négocier des marges d’autonomie dans l’ordre capitaliste mondial plutôt que de le renverser. Le contenu anti-impérialiste des luttes demeure néanmoins un puissant vecteur de radicalisation politique, mais qui, en l’absence de nouvelles traditions révolutionnaires, se contente de récupérer la mémoire et la symbolique des figures du passé. C’est la raison pour laquelle la tâche stratégique des révolutionnaires n’est pas d’abandonner la perspective d’une unité africaine, mais d’en disputer le contenu, de l’arracher des mains des directions conciliatrices et de le réactualiser dans le sens d’une union des États socialistes d’Afrique, à partir d’un programme internationaliste et de classe, capable de lier la lutte contre l’impérialisme à l’expropriation du capital et à l’unification de la classe ouvrière, au-delà des frontières nationales et continentales.
Aujourd’hui, le mouvement pro-palestinien est devenu le principal vecteur de politisation anti-impérialiste à l’échelle mondiale, secouant jusqu’au cœur des pays centraux. L’intervention militaire de Trump au Venezuela peut remettre à l’ordre du jour la lutte anti-impérialiste en Amérique latine ainsi que dans les pays centraux, comme l’ont déjà montré les manifestations à Paris, New York ou Madrid. Les leçons de la guerre du Vietnam et de la révolution des Œillets posent également la question du rôle que peut jouer le prolétariat des pays centraux, qui a joué un rôle important dans les luttes de ces dernières années (avec le point culminant de la grève des dockers en Italie) pour affaiblir sa propre bourgeoisie et ouvrir des perspectives de prise de pouvoir et de gouvernement des travailleurs, au centre comme dans les ex-colonies. Le pléthorique prolétariat chinois, qui a multiplié les grèves ces dernières années malgré la répression de la bureaucratie de Xi Jinping, pourrait devenir un facteur de rupture face au pillage des richesses africaines.
On aperçoit là une perspective stratégique décisive : la lutte pour une Union des républiques socialistes d’Afrique, comme cadre d’unification de la force anti-impérialiste du continent, en lien avec les combats du prolétariat dans les pays centraux. Dans la lignée des analyses de Trotsky sur la lutte anti-impérialiste en Amérique latine, l’Afrique ne pourra surmonter le retard et la soumission économiques qu’en unissant ses États dans une fédération puissante. Mais cette tâche ne pourra être accomplie par la bourgeoisie africaine, qui n’est que l’agent cupide et servile de l’impérialisme étranger ; elle revient au jeune prolétariat africain, appelé à diriger les masses opprimées. Le mot d’ordre qui commandera la lutte contre la violence et les manœuvres de l’impérialisme et des puissances capitalistes mondiales, et contre la sanglante exploitation des bourgeoisies locales, est donc clair : Pour les États unis socialistes d’Afrique ! Et cette bataille ne pourra être menée sans la construction d’un puissant parti international, appelé à diriger cette tâche.
Les potentialités du développement d’une avant-garde en Afrique
Pour élaborer une politique capable de se lier à l’avant-garde des luttes, il est d’abord nécessaire d’analyser en détail les processus à la faveur desquels elle émerge, et les transformations dont elle est l’objet. Le Kenya a connu l’un des mouvements les plus avancés contre les ajustements structurels impérialistes. L’Angola et le Mozambique ont connu des formes de politisation de la jeunesse, en lien avec des éléments culturels. Le Soudan compte une avant-garde féminine structurée autour de comités de résistance, quoique ceux-ci aient été supprimés par la guerre civile réactionnaire. Dans des pays à forte tradition ouvrière et syndicale — comme l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Sénégal ou le Nigeria — d’autres configurations existent. La combinaison entre une classe ouvrière très jeune, des luttes contre les élites locales et l’impérialisme, et des secteurs capables d’élaborer des bilans politiques plus profonds pourrait ainsi reconfigurer les avant-gardes combatives à l’échelle du continent.
L’internationalisation croissante de la classe ouvrière, notamment en raison des migrations, on l’a vu, peut être porteuse d’un sentiment anticolonial qui influence en retour le mouvement ouvrier dans les pays centraux. Il faut donc prêter attention aux dynamiques d’avant-garde qui émergent au sein des réseaux migratoires. La présence d’étudiants africains en Europe, aux États-Unis et au Brésil est un premier élément important. Les études d’un certain nombre d’entre eux sont financées par leur État, et cette pression à la promotion sociale et bureaucratique peut les conduire à des positions réactionnaires. Cependant, une frange d’étudiants contestataires échappe à ces mécanismes de contrôle, et développe de nouvelles expériences politiques critiques tant vis-à-vis des pays d’accueil que des régimes d’origine. Les réseaux transnationaux et d’exilés ont historiquement joué un rôle décisif dans la formation des avant-gardes et des partis révolutionnaires. Ils ont été centraux dans le développement du marxisme noir caribéen (comme ceux de C. L. R. James ou Franz Fanon), du panafricanisme (incarné par Nkrumah et Kennyata) ou dans la formation de partis de libération nationale (comme la Casa dos Estudantes au Portugal, à l’origine du MPLA, du PAIGC et du Frelimo). Il n’est pas exclu que de telles dynamiques se recomposent aujourd’hui. Nous faisons l’hypothèse qu’il existe un phénomène pluriel, d’étudiants, immigrants et exilés, qui pourraient fusionner avec le marxisme, et contribuer à l’émergence de nouvelles avant-gardes, tant dans les pays centraux que sur le continent africain.
Le trotskysme, bien que minoritaire en Afrique, n’en a jamais été absent, notamment en Afrique du Sud. Dès les années 1930, des organisations comme le Lenin Club (que nous mentionnons dans A Revolução e o Negro), le Workers Party of South Africa ou, plus tard, la Socialist Workers League, ont structuré une première tradition trotskyste africaine insérée dans le mouvement ouvrier. Après la Deuxième Guerre mondiale, ces groupes se sont dispersés et ont donné lieu à plusieurs tendances qui ont influencé des secteurs de la gauche radicale : une partie de ses cadres ont milité dans le NEUM (Non-European Unity Movement), certains se sont rapprochés temporairement de l’ANC (African National Congress), tandis que d’autres figures, comme Neville Alexander ou Baruch Hirson, ont continué à apporter des contributions pertinentes au débat sur la libération nationale, le socialisme et le mouvement ouvrier sud-africain. De manière générale, les tendances anglaises du trotskysme ont maintenu des relations importantes, politiques et théoriques, avec l’Afrique du Sud. Il s’agit du seul noyau sur le continent à avoir produit une tradition intellectuelle et militante continue sur plusieurs décennies.
Ailleurs sur le continent, le trotskysme a connu des implantations plus limitées mais réelles, notamment entre les années 1960 et 1980. Des groupes liés au centrisme et aux différentes tendances de la IVᵉ Internationale ont tenté de s’implanter en Algérie (un point d’inflexion important du pablisme), au Sénégal, à Maurice et en Tunisie, souvent dans les syndicats ou la jeunesse étudiante. Certains ont capitulé et se sont dilués, comme au Cap-Vert. Au Nigeria et au Ghana, de petits cercles trotskystes ont émergé durant la période d’instabilité qui a suivi les indépendances, fréquemment réprimés par les coups d’États militaires successifs. En Égypte, une fraction trotskyste a milité à la gauche du mouvement étudiant organisé et a contribué au débat avec le nassérisme. Au Zimbabwe, plusieurs tentatives de création de groupes trotskystes ont existé dans les années 1980. Aujourd’hui encore, des groupes et militants issus de traditions diverses se revendiquent du trotskysme ou s’en rapprochent à partir des expériences récentes de lutte de classes. Malgré des bilans souvent marqués par des limites et des capitulations (en particulier la participation du groupe de Pablo au gouvernement algérien bourgeois), ces trajectoires constituent un matériau indispensable pour penser la reconstruction d’organisations révolutionnaires sur le continent.
Ces éléments ne constituent que des pistes et des hypothèses dans la bataille pour reconstruire la IVᵉ Internationale. Nombre de ces questions restent ouvertes et devront être approfondies dans un dialogue étroit avec les secteurs les plus avancés engagés dans les luttes en Afrique. Nous considérons qu’entretenir une réflexion révolutionnaire au sujet du continent doit être une composante fondamentale de notre internationalisme organique, et un point d’appui pour la construction d’un Mouvement pour une Internationale de la révolution socialiste – la Quatrième Internationale.
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