jeudi, 17 janvier 2019
 

Le roi Zuma et les élections sud-africaines

Au cours du week-end qui a précédé le vote du 22 avril en Afrique du Sud, le parti au pouvoir, l’African National Congress (ANC) a tenu un meeting à Johannesburg. Ce meeting devait marquer la fin de la campagne pour l’élection de Jacob Zuma à la présidence. L’un des espaces les plus vastes consacrés aux meetings politiques est, dans la plus grande ville d’Afrique du Sud, Ellis Park. Pourtant la dimension du rassemblement causa un choc. Le public était si important, débordant du parc dans les rues adjacentes, qu’un autre meeting simultané dut être immédiatement organisé pour la foule des partisans et des électeurs de Zuma. Le jour de l’élection, les queues s’allongeaient devant les bureaux de vote dans tout le pays. Des foules de partisans jeunes et de militants dansaient (‘toytoyed’), scandant la devise de Zuma, et son chant de lutte, ‘Lethu Mshini Wami’ (‘Apportez-moi ma mitraillette’), un slogan du pouvoir de Zuma et un symbole de la révolte dans l’ANC. Zuma devait remporter une victoire électorale impressionnante, le Congrès National Africain totalisant 65,9 % des voix. Un « drôle » de président… Zuma est un personnage extrêmement ambigu. Détesté par beaucoup, il a été, ces dernières années, le politicien sud-africain le plus controversé. Accusé, puis acquitté, d’avoir violé une jeune femme atteinte du sida – il provoqua la consternation générale lorsqu’il déclara avoir pris une douche après le prétendu viol pour éviter l’infection. Quelques jours avant l’élection présidentielle, il était également acquitté des charges de « corruption » liées à ses rapports avec l’homme d’affaires condamné Shabir Shaik, et des chocs en retour de l’accord de 1999 avec des fabricants d’armes européens. La société française Thalès/Thint était un acteur important du scandale. Le gouvernement sud-africain dirigé par l’ANC avait signé des contrats portant sur 4,8 milliards de dollars. Pourtant Zuma a recueilli un soutien massif des Sud-Africains pauvres et des Noirs. Sa base électorale comportait la puissante fédération syndicale COSATU – qui a mené les luttes de la classe ouvrière contre l’apartheid – et le très influent Parti Communiste sud-africain (SACP). Ces organisations, avec l’ANC, forment l’Alliance tripartite controversée qui gouverne l’Afrique du Sud depuis 1994. La victoire de Zuma devrait, temporairement du moins, renforcer cette alliance. Dans un pays porteur d’une fracture raciale, le soutien dont Zuma bénéficie dans le pays suit la ligne de partage de la couleur de peau. Ainsi, on pouvait entendre les blancs sud-africains se lamenter : l’élection de Zuma symboliserait la descente du pays dans le marécage continental de « corruption  » et de « mauvaise gouvernance ». L’Alliance Démocratique d’Afrique du Sud, un parti constitué d’anciens partisans de l’apartheid, s’est tournée vers ce public. Le magazine international, The Economist, s’est joint à la cacophonie des clichés, notamment avec son titre du 16 avril, « Le prochain homme fort de l’Afrique ». Mais les pauvres d’Afrique du Sud ont vu Zuma tenir ses promesses en matière de logement, d’emploi et d’espoir, là où le précédent gouvernement, de Thabo Mbeki, avait poursuivi un programme résolument néo-libéral qui avait fait voler en éclats les promesses de libération. Ainsi, le vote Zuma était une réponse de colère aux vieux privilèges. Comment pouvons-nous comprendre l’énigme Zuma ?

Radicalisation

Il existe des facteurs centraux. D’abord, il y a eu, en 2006, près de 6000 protestations dans les townships de toute l’Afrique du Sud. Il s’agissait essentiellement de révoltes à base locale contre l’échec du gouvernement ANC à satisfaire la "livraison de services", la fourniture d’électricité, d’eau et d’hygiène dans les communautés pauvres du pays depuis 1994. Alors que la société sud-africaine, à de nombreux égards, ressemble à celle des Etats- Unis, avec des infrastructures développées, des systèmes routiers et des villes impressionnantes, elle est extrêmement pauvre. Le chiffre officiel du chômage était de 16% en 1995 et a grimpé à 31,2% en 2004, mais si on compte ceux qui ont renoncé à chercher du travail, le chiffre atteint aujourd’hui 42%. Ces révoltes, intervenant à une fréquence plus élevée que dans tout autre pays, étaient alors organisées par des militants du SACP et de l’ANC. La montée des mouvements sociaux, avec des organisations comme le Forum Anti-Privatisation, a émergé, en partie, comme une tentative de coordonner les luttes contre la politique de l’ANC de marchandisation à outrance et de privatisation des services de base. Le second facteur important a été, en 2006, l’orientation de la lutte vers la classe ouvrière. Les mouvements sociaux et les révoltes communautaires étaient jusque-là dirigés par ceux qui étaient sur les marges du travail, survivant en vendant quelques légumes au coin des rues, des porte-manteaux à la sauvette ou des CD aux feux rouges. Les militants syndicaux étaient, à l’évidence, présents et actifs dans ces mouvements, mais ils n’en étaient pas l’élément dirigeant. Puis la classe ouvrière organisée est entrée en scène. En 2006, il y eut une grève puissante et spectaculaire des agents de sécurité – une industrie importante en Afrique du Sud, employant plus de 250 000 salariés – mais aussi des agents de nettoyage. Ces deux industries connaissent des conditions de travail et des niveaux de rémunération exécrables. Entre 2003 et 2006, le nombre de journées de travail perdues pour cause de grève est passé de 500 000 à 2,6 millions. Puis, en juin 2007, il y eut une extraordinaire grève générale du secteur public, la plus grande de l’histoire sudafricaine, selon de nombreux commentateurs. Elle devait durer quatre semaines, avec 11 millions de journées de grève. Des groupes de soutien furent constitués, avec des piquets militants gardant les lieux de travail et avec de plus en plus de slogans, apparaissant lentement, qui critiquaient l’ANC. Mais il y avait un problème. La gauche sud-africaine, qui voyait le pivot de la lutte exclusivement dans les mouvements sociaux, n’a pas réussi à réagir. L’alliance de la COSATU avec le gouvernement a amené de nombreux militants de gauche à négliger le rôle de la classe ouvrière – certains prétendant même que les syndicats représentaient une "aristocratie du travail". Il n’y a pas eu de tentatives consistantes pour se tourner vers les luttes en cours dans les lieux de travail et vers les syndicats. Le dernier évènement important s’est produit en décembre 2007 à Polokwane – une métropole régionale au nord de Johannesburg – où l’ANC a tenu son 52e congrès annuel. Mbeki y a cédé la présidence de l’ANC à Zuma, ce qui représentait une révolte contre l’ancienne politique et exprimait la résistance, dans les révoltes des townships et dans les grèves, qui avait marqué l’Afrique du Sud depuis le début de la décennie. Zuma, malgré son passé de complice consentant du néolibéralisme de l’ANC, en vint à être considéré comme le champion des pauvres. Cette révolte dans l’ANC fut confirmée en septembre quand une révolution de palais éjecta le président en exercice, Mbeki. Pour mobiliser ses supporters, Zuma utilisa les slogans de la lutte nationaliste. Ses nouveaux et zélés camarades dans les syndicats parlaient avec enthousiasme d’un tournant, avec son élection, contraire à la politique de privatisation. Avec Zuma, il y aurait un véritable développement et il serait mis fin aux violentes inégalités. Pourtant son comportement, depuis son élection, démontre la nature contradictoire de la politique et du soutien de Zuma. Le Financial Times du 10 mai a applaudi à la nomination par Zuma de William Gumede comme ministre des finances. La communauté des affaires s’est félicitée. ‘Les marchés seront heureux’, a déclaré John Cairns, un stratège de la Rand Merchant Bank. Mais Zuma a aussi nommé le dirigeant du SACP Blade Nzimande comme ministre de l’enseignement supérieur. Même si Zuma perpétue la politique à face de Janus de l’ANC inaugurée dans la lutte de libération, rien ne reste figé en Afrique du Sud. Les grèves et les protestations communautaires continuent à se propager dans tout le pays.

Leo Zeilig

 
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