lundi, 25 septembre 2017
 

Madagascar : Elections, pillages et pauvreté

La « crise » malgache actuelle – commencée en 2009 – procède de façon quasi permanente d’une lutte entre des fractions dirigeantes politico-affairistes (menées par des tycoons 1 locaux, dont Ravalomanana et Rajoelina) pour le contrôle du pouvoir sous la pression d’enjeux géopolitiques entre multinationales et puissances étrangères anciennes et/ou émergentes. D’escalades en surenchères, cette compétition au sommet a très vite dégénéré en véritable chaos dans lequel la population étouffe…

Le processus de sortie de cette crise, articulant diverses et successives solutions malgacho-malgaches, d’un côté, et diktats de la « communauté internationale » (ONU, UE, UA, SADC) 2, de l’autre, a mis et continue de mettre en œuvre un « partage du pouvoir » entre fractions belligérantes. La « feuille de route » de sortie de crise, signée officiellement le 17 septembre 2010 par la quasi-totalité des groupements de politiciens est un corpus d’engagements des acteurs politiques construit grâce à la médiation de la SADC (mandatée par l’Union africaine selon le principe de subsidiarité pour traiter de la sortie de crise). Rappelons que de cette « feuille de route » ont procédé le référendum controversé du 17 novembre 2010 pour la IVe république puis la constitution de l’actuel gouvernement d’« union nationale », la désignation d’un Premier ministre consensuel et la définition d’un calendrier électoral.

Un processus électoral de « sortie de crise » incertain

Les renoncements respectifs – sous la pression de la « communauté internationale » – du président renversé et exilé, Ravalomanana, le 12 décembre 2012, et du putschiste et actuel président de la transition, Rajoelina, le 15 janvier 2013, à se présenter à la présidentielle sont censés permettre d’aller vers une « sortie de crise apaisée ». Le 5 février 2013, la CENIT 3 (Commission électorale nationale indépendante de la transition) annonce, avec l’aval de la SADC et des Nations unies, que l’élection est reportée du 8 mai au 24 juillet.

Mais l’UE n’annonce toujours pas la fin des sanctions prises, dans le cadre de l’accord de partenariat ACP-UE, à l’encontre de Madagascar pour faits d’accès au pouvoir des dirigeants actuels sans processus électif : elle réclame des efforts supplémentaires pour le retour à l’ordre constitutionnel par une application plus complète de la « feuille de route ». Pour l’heure, Madagascar reste donc privé de l’essentiel du 10e FED (Fonds européen pour le développement), d’un montant de près de 600 millions d’euros. L’UE a néanmoins consenti à débloquer 100 millions dans le cadre d’une aide humanitaire.

Le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’UA accorde, quant à lui, une attention particulière à l’application des dispositions de la « feuille de route », dont l’article 20 concernant le retour « sans condition » des exilés politiques. Le 16 février, il donne jusqu’à début avril pour trouver une issue à cette question, sinon l’île restera suspendue des activités de l’organisation, liant clairement le règlement du cas du retour de Ravalomanana à la levée des sanctions qui pèsent sur les dirigeants issus du putsch de 2009.

D’aucuns ne manqueront pas de pointer dans ces « conditionnalités » imposées une myopie politique qui fait payer à un peuple les aberrations de ses dirigeants… D’autres y verront le renforcement d’un processus de sape (commencé depuis des décennies) de la souveraineté malgache par rapport aux enjeux géostratégiques en cours.

En somme, le processus électoral de « sortie de crise » reste incertain… Si, d’un côté, les parts de financement des élections par la « communauté internationale » ne semblent toujours pas pleinement assurées, il se confirme, d’autre part, que les fractions dirigeantes « en guerre » se sont redéployées en vue d’une nouvelle phase exacerbée du « partage du pouvoir », les deux faits étant probablement liés… Après son renoncement à la présidentielle, on a vu Rajoelina réclamer une inversion du calendrier pour qu’une majorité parlementaire issue des législatives – qu’il aurait organisées comme président de la transition – le porte à la primature tel un « Poutine tropical »… L’élection opposerait alors quelques autres tycoons, seconds couteaux de Rajoelina et de Ravalomanana, un certain nombre de politiciens ambitieux et fortunés et quelques réformistes dont la présidente du parti Vert, Hasin’i Madagasikara.

Un chaos organisé pour piller…

Mais y aura-t-il seulement élections ? Les mises en œuvre actuelles de stratégies et de tactiques encore plus cyniques par les belligérants politico-affairistes extérieurs et intérieurs du chaos malgache ne sont probablement pas de bon augure pour les 21 millions de Malgaches en quête de sérénité et d’un peu de mieux-être… Mais la majorité de la population n’est pas dupe des enjeux du micmac politicien-affairiste ambiant. Multinationales et puissances anciennes et/ou émergentes, alliées à leurs clientèles locales respectives, rivalisent.

Certaines veulent contrôler les ressources minières (le canadien Rio Tinto, d’un côté, et le chinois Mainland Mining, de l’autre : l’ilménite ; l’australo-canadien Sherritt International : le nickel et le cobalt ; l’allemand Tantalus, d’un côté, et le français Rhodiapour, de l’autre : les « terres rares », 17 métaux stratégiques dont la série des lanthanes, plus le scandium et l’yttrium ; l’indien Varun : l’exploration d’uranium dans la région d’Amoron’i Mania et dans le Menabe),

D’autres entendent s’assurer les ressources pétrolifères (le chinois Sunpec dans le Canal du Mozambique, Total, investissant à la fois dans l’off-shore et le schiste bitumineux, Varun, prospectant du pétrole sur plus de 5 000 km2 au sud de Mahajanga et du gaz au large de l’île Sainte-Marie, etc.) D’autres encore veulent accaparer les ressources foncières (à l’exemple de l’italien Tozzi Green et des Indiens Landmark dans l’Ihorombe et Varun dans le Nord, après les turpitudes du sud-coréen Daewoo Logistics dans le Nord-Est et l’Ouest (avant qu’elles ne soient suspendues, selon des déclarations de la transition)… en tout cas, des accaparements de terres pour la plupart dans le but de produire, avec des semences transgéniques, selon certaines hypothèses, de l’agrocarburant au bénéfice des économies des puissances étrangères...

Marché de dupes en général au vu des redevances pour Madagascar sans commune mesure avec les bénéfices attendus par les multinationales. En principe toutefois – puisqu’aucune institution de la transition n’a été élue, et n’a donc aucune légitimité – aucun contrat d’exploitation promis à X ou Y pendant cette « crise » ne peut être véritablement acté : s’il le voulait, un éventuel pouvoir issu d’une consultation électorale pourra légitimement annuler tout contrat « signé » par la transition actuelle. S’il le voulait ! Il reste que les forcings actuels sur les ressources foncières, minières et forestières expulsent déjà quantités de paysans, agriculteurs ou pasteurs, des terres sur lesquelles ils vivent et travaillent depuis plusieurs générations, ce qui met en péril l’agriculture familiale nourricière jusqu’à la sécurité et la souveraineté alimentaires du pays.

Le rapport économique d’octobre dernier de la Banque mondiale fait état d’une perte cumulée de revenus pour le pays d’environ 6,3 milliards USD durant cette « crise » : c’est environ 60 % du PIB annuel rien que pour les 4 dernières années. En rapportant par ailleurs les premières estimations de 2008 à 2012, la Banque mondiale estime que près de 4 millions de personnes de plus qu’en 2008 (c’est-à-dire avant la « crise ») sont passés sous le seuil de pauvreté, ce qui place Madagascar parmi les pays ayant le nombre le plus élevé de pauvres.

La « crise », en tout cas, a pour effet de faire rater au pays la majorité des progrès vers des défis de longue durée inclus dans les « objectifs du millénaire pour le développement » (OMD). Ainsi, ne seront pas atteints en 2015 les objectifs de la lutte contre la pauvreté, la faim, la maladie… Cette situation s’articule avec la recrudescence de l’insécurité, la mauvaise gouvernance de l’exploitation des ressources naturelles et le progrès limité dans la lutte par le haut contre la corruption.

Des mouvements sociaux porteurs d’espoir…

Trente ans de libéralisme ont laissé des marques et des réflexes dans les esprits. Traumatisée par le « tournant libéral » du socialisme administratif de l’amiral rouge Ratsiraka, puis chloroformée par la propagande ultra-libérale et « christianiste » de Ravalomanana et ensuite mystifiée par la surenchère affairiste et pseudo-souverainiste actuelle procédant du putsch de 2009, la population malgache construit ses nouvelles résistances par la base, sans attendre recettes ni appareils… Les nouveaux mouvements sociaux relativement auto-organisés de la présente période sont porteurs d’espoirs : ils font directement face aux multinationales (Sherritt International, Rio Tinto, Mainland Mining, Tozzy Green, Landmark, Varun, etc.), aux autorités locales complices et au pouvoir central autoritaire : revendications salariales et professionnelles, mobilisation contre des accaparements de terres, dénonciations de désastres écologiques, défenses de droits, liberté d’expression, liberté de la presse, etc. Alors, qui vivra verra, comme on dit…

Pierre Sidy

(1) Selon wikipedia : en anglais, tycoon signifie « magnat » ou homme d’affaires prospère (appelé autrefois également nabab).

(2) ONU, UE, UA, SADC : Nations Unies, Union européenne, Union africaine, Communauté de développement de l’Afrique australe.

(3) La CENIT est prévue et installée par la Feuille de route pour la sortie de crise.

 
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