dimanche, 22 octobre 2017
 

Burundi : Il faut un dialogue ouvert pour éviter l’embrasement

Les organisations membres de la coalition #MonVoteDoitCompter condamnent l’assassinat du général Adolphe Nshimirimana, l’agression inacceptable du correspondant de RFI et de l’AFP et l’odieuse tentative d’assassinat du défenseur des droits de l’Homme, Pierre-Claver Mbonimpa, autant d’actes qui démontrent l’escalade de la violence en marche au Burundi.

Si Pierre Nkurunziza est parvenu à briguer un troisième mandat au terme d’un scrutin qui s’est tenu le 21 juillet 2015 dans un climat d’intimidation et de répression généralisée des libertés fondamentales, cette élection demeure largement contestée car elle n’a pas permis au peuple burundais de s’exprimer et de choisir librement son président. L’absence de discussions risque de créer de profondes frustrations et de déstabiliser le pays si le gouvernement ne parvient pas à mettre en place les conditions d’un dialogue global, ouvert et inclusif avec l’opposition, la société civile burundaises et la communauté internationale en vue d’élections libres, transparentes, inclusives et pluralistes.

Le dimanche 2 août 2015 au matin, la voiture du Lieutenant général Adolphe Nshimirimana, bras droit du président burundais Pierre Nkurunziza et chef de la sécurité intérieure, a été la cible d’une attaque à la roquette par des hommes armés en tenues militaires qui ont ensuite mitraillé le véhicule tuant le général Nshimirimana et les autres occupants du véhicule. Le général Adolphe Nshimirimana était un acteur clé des services de sécurité au Burundi tout comme au sein de l’armée et des Imbonerakure, la Ligue de jeunesse du CNDD-FDD. Des arrestations ont eu lieu dans les heures qui ont suivies. Parmi ces derniers et alors qu’il prenait des photos sur les lieux de l’attaque dans laquelle le général Adolphe Nshimirimana a été tué ce dimanche à Bujumbura, le correspondant de RFI et de l’AFP au Burundi, Esdras Ndikumana a été arrêté puis emmené au siège du Service national de renseignement où il a été passé à tabac et traité de « journaliste ennemi » selon RFI. Depuis le 2 août, des tirs sont entendus dans plusieurs quartiers de la capitale Bujumbura.

Le 3 août vers 18h dans le quartier nord de Kinama, dans la capitale burundaise, alors que Pierre-Claver Mbonimpa, président de l’Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues (Aprodh) quittait son bureau pour rentrer chez lui, des hommes en moto ont dépassé son véhicule et lui ont tiré dessus à quatre reprises selon les membres de sa famille. Blessé par deux balles, à la face et au cou, son état demeure stable même s’il demeure « grièvement blessé » selon Balthazar Fengure, vice-président de l’Aprodh.

« Nos organisations condamnent tous les actes qui ont eu lieu ces derniers jours au Burundi, l’assassinat du général Adolphe Nshimirimana, l’agression inacceptable du correspondant de RFI et de l’AFP et l’odieuse tentative d’assassinat de l’éminent défenseur des droits de l’Homme Pierre-Claver Mbonimpa. Ces actes risquent de mener le Burundi à une nouvelle guerre sanglante qui peut encore être évitée. Nous appelons tous les acteurs au calme et à revenir à la table des négociations pour garantir l’organisation de nouvelles élections inclusives, transparentes et pluralistes. Nous demandons également à tous de garantir l’intégrité physique et morale des journalistes, défenseurs des droits de l’Homme et des membres de la société civile. » a déclaré Dismas Kitenge Senga, Vice-Président de la FIDH.

L’élection présidentielle burundaise du 21 juillet dernier s’est tenue dans des conditions délétères mettant à mal les progrès de ces dernières décennies dans la construction d’une société démocratique au Burundi. En effet, Pierre Nkurunziza a été reconduit à la tête de l’État avec 69 % des suffrages à la faveur d’une élection boycottée par l’opposition et après avoir réprimé dans la violence les manifestations de l’opposition et entravé l’action des défenseurs des droits de l’homme et des journalistes – dont la quasi-totalité est toujours réfugiée à l’étranger. Le gouvernement a également procédé à des centaines d’arrestations et de détentions arbitraires depuis le début de la crise qui a fait plus de 80 morts. La Coalition #MonVoteDoitCompter dénonce un scrutin irrégulier dont le caractère libre et inclusif n’a pas été garanti et dont le résultat risque de mener à la résurgence de violences si un consensus avec l’opposition n’est pas atteint.

« Le retour de la stabilité au Burundi doit passer par le rétablissement du dialogue entre tous les acteurs mais aussi par la retour de la justice. Dans beaucoup de pays d’Afrique, l’impunité des responsables de graves violations des droits de l’homme a mené a davantage de violences et de victimes. Le pouvoir en place au Burundi doit mener des enquêtes et poursuivre en justice les individus qui se sont rendus responsables d’exactions avant et pendant les élections, sans tenir compte de leur appartenance politique, le cas échéant c’est à la communauté internantionale de prendre cette responsabilité » a déclaré pour sa part, Fabien Sinankwakire, secrétaire exécutif de l’Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues (Aprodh), l’organisation de Pierre-Claver Mbonimpa.

Le jeudi 30 juillet, l’Assemblée Nationale burundaise a tenue sa première séance plénière et a voté l’élection des membres de son Bureau. Agathon Rwasa, figure clef de l’opposition qui avait dénoncé le résultat des élections, a été élu premier vice-président de l’Assemblée par 108 voix sur 112. Il a bénéficié des voix du CNDD-FDD, le parti au pouvoir. Pour autant, ce n’est pas un signe d’apaisement puisqu’Agathon Rwasa a été immédiatement désavoué par une partie de l’opposition – notamment l’Union pour le Progrès National (Uprona – parti non reconnu par le pouvoir avec lequel il avait formé une coalition) – et accusé d’avoir été « acheté » par le pouvoir en place. La Coalition #MonVoteDoitCompter exhorte la communauté internationale et notamment l’Union Africaine, la Communauté des États d’Afrique Centrale et l’Union Européenne à faire pression sur le pouvoir pour mettre en place les conditions du rétablissement de la paix civile.

« Violence, intimidation, arrestations, instrumentalisation de la police et du pouvoir judiciaire, peur généralisée : voilà de quel sceau est marquée la démocratie naissante burundaise. Aujourd’hui encore, la situation des droits humains au Burundi reste extrêmement précaire. Il faut à tout prix rétablir un climat respectueux des droits de l’homme, propice à la liberté d’expression et d’opinion, et fournir aux opposants, aux journalistes et aux défenseurs des droits humains les garanties politiques et sécuritaires qui leur permettront de réintégrer le jeu politique burundais », a déclaré Anschaire Nikoyagize, Président de la Ligue des Droits de l’Homme Iteka.

La Coalition #MonVoteDoitCompter rappelle que l’Union Africaine, par la voix de la présidente de la Commission Mme. Nkosazana Dlamini-Zuma, s’était opposée à la candidature de Pierre Nkurunziza début mai. Les textes [1] de l’UA condamnent en effet les coups d’État et autres formes de changements inconstitutionnels de gouvernement. Par conséquent, les organisations membres de la Coalition appellent l’Union Africaine à mettre en place des sanctions individuelles notamment à l’encontre de personnalités qui auraient pris part ou auraient un lien avec les graves violations des droits de l’homme qui ont été commises pendant la crise, en particulier les dirigeants des Imbonerakure, la Ligue de jeunesse du CNDD-FDD, qualifiée de "milice" par l’ONU et accusée de traquer les opposants. L’UA devrait également envisager la suspension du Burundi de ses instances si une feuille de route consensuelle de sortie de crise pouvant inclure la nomination d’un gouvernement d’union national et l’organisation de nouvelles élections libres, pluralistes et transparentes n’est pas établie.

L’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), qui « condamne les coups d’État et toute autre prise de pouvoir par la violence, les armes ou quelque autre moyen illégal » conformément au chapitre 5 de la Déclaration de Bamako devrait également appuyer une telle feuille de route et le cas échéant suspendre le Burundi du Conseil permanent de l’OIF qui a déja été placé « sous observation » le 3 juillet 2015, conformément aux dispositions de la Déclaration de Bamako si le pouvoir continuent de bafouer les principes démocratiques et les droits humains.

Les principaux partenaires du Burundi, dont l’Union européenne, la Belgique et les Pays-Bas, ont déjà gelé une partie de leur aide. L’Union européenne se prépare, conformément aux dispositions de l’article 96 de l’Accord de Cotonou à adopter « des mesures restrictives ciblées contre ceux dont l’action aurait conduit ou conduirait à des actes de violence et de répression, à de graves violations des droits de l’Homme, et/ou entraverait la recherche d’une solution politique » a annoncé le 27 juillet 2015 la Haute Représentante Federica Mogherini au nom de l’Union européenne suite à l’élection présidentielle au Burundi. Si de rapide progrès ne sont pas réalisés en faveur d’un diaogue, l’UE devrait suspendre l’intégralité de son aide institutionnelle au gouvernement burundais, qui a violé l’article 9 de l’accord de Cotonou garantissant le respect des droits de l’homme, les principes démocratiques et l’État de droit, et notamment son contrat d’appui à la consolidation de l’État de 143 millions d’euros comprenant une aide budgétaire et des appuis sectoriels (justice, finances publique et décentralisation). L’UE devrait prioriser l’appui à la société civile, aux journalistes et l’assistance humanitaire pour les réfugiés burundais. Pour les membres de la Coalition #MonVoteDoitComtper, les autres pays de l’Union européenne devraient également procéder à des mesures identiques et le faire savoir. Les Etats-unies d’Amériques ont de leur côté estimé que l’élection présidentielle avait été "non crédible" et averti vouloir "attentivement réexaminer tous les aspects de notre partenariat" et menacé d’imposer des restrictions de visa contre certains responsables.

Le passage en force du président Nkurunziza pour un troisième mandat a profondément divisé le Burundi qui tentait de reconstruire une démocratie après la sanglante guerre civile qui a fait près de 300.000 morts entre 1993 et 2006. Ce coup d’État institutionnel et les violations des droits humains qui ont accompagné ce coup de force a provoqué la rupture avec les partenaires internationaux, dont l’aide est cruciale pour le Burundi, classé parmi les 10 nations les moins développées. Dans leur rapport d’enquête de mai 2015, Éviter l’embrasement au Burundi, la FIDH et son organisation membe au Burundi, la ligue ITEKA, pointaient déjà les violences politiques en cours et les risques de dérapages et d’embrasement si une issue politique à la crise n’était trouvée rapidement.

La coalition « #MonVoteDoitCompter » A l’initiative de la FIDH, la coalition #MonVoteDoitComtper rassemble plus de 100 organisations de la société civile africaine et internationale réunies dans le but d’éviter les manipulations, fraudes et violences au cours des 53 élections dont 29 élections présidentielles qui doivent se tenir entre 2015 et 2017 dans 33 pays africains. Les sociétés civiles exigent des gouvernants qu’ils respectent leur droit légitime à choisir librement leurs représentants à l’occasion d’élections régulières, libres, et transparentes, par une mobilisation publique, des actions de terrains et un plaidoyer politique en amont de chaque scrutin jusqu’en 2017. Au Burundi, la ligue ITEKA, l’APRODH et de nombreuses autres organisations sont membres de la coalition #MonVoteDoitCompter.

 
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