lundi, 23 octobre 2017
 

Cameroun : INTERVIEW avec le Docteur Patrice Ndjoumi, Sécretaire Exécutif du CODE

Dr Ndjoumi, bonjour. Nous vous recevons aujourd’hui en tant que nouveau Secrétaire Exécutif du CODE. Si vous n’êtes pas nouveau dans l’organisation, pouvez-vous nous rappeler qui vous êtes et depuis combien de temps êtes vous membre du CODE ?

J’ai été sympathisant du CODE dès son lancement. Pour des raisons personnelles, je n’avais pas pu participer à son congrès baptismal. Je me suis cependant, dès ses premières heures, intéressé à ce qu’il faisait. J’ai franchi le pas de l’adhésion en 2005.

Les Camerounais ne vous connaissent pas très bien, en dehors de votre nom comme signataire de certains communiqués du CODE. On vous a aussi vu très actif lors du boycott actif des présidentielles de 2011. Quel est votre parcours militant ?

Mon parcours politique n’est pas aussi riche que celui d’amis comme Tene Sop ou Moïse Essoh. Mon expérience militante, je l’ai construite essentiellement dans le milieu associatif. Je fus jadis membre du CECUSM (Cercle des Étudiants Camerounais de l’ULB en Sciences Médicales, l’ULB est l’Université Libre de Bruxelles). Je me suis notamment occupé de son périodique. Je me suis aussi occupé de littérature pendant de nombreuses années dans une émission radiophonique diffusée à Bruxelles, à destination de la communauté noire de cette ville. Je suis engagé depuis des années au sein du Cercle Félix Moumié (CFM) dont je suis le président actuellement. Ce cercle essaie, à l’image de son parrain, de diffuser des savoirs, avec l’Afrique pour espace naturel. On sait peu que Moumié participa, auprès de nombreux progressistes africains post indépendantistes, à l’éducation des masses et qu’il fut notamment ministre sans portefeuille de Lumumba. Nous nous intéressons à la vulgarisation de savoirs issus du monde noir.

Ce qui m’a toujours intéressé dans l’associatif, c’est la façon dont les individus mettent en commun les forces et faiblesses de chacun pour tenter de créer une intelligence qui transcende les qualités de chaque membre, dans le meilleur des cas. L’expérience de ces intelligences de groupe m’a naturellement - entre autres choses- rendu intolérant vis-à-vis de la médiocrité que le régime RDPC-Biya entretient dans notre pays depuis plus de trois décennies, en consumant tant de lettrés de qui on s’attendrait à tellement mieux, à l’analyse a priori de leurs parchemins.

Nous savons que le CODE ne tient pas compte des appartenances ethniques pour inclure des membres ou leur confier des responsabilités. Nous ne doutons donc pas que ce sont vos qualités intrinsèques qui vous ont valu la confiance de vos camarades. Cependant, pouvez-nous dire de quel coin du Cameroun vous êtes originaire ? Au moins les départements, sans plus ?

Ma vision du monde a ses racines dans un quartier de Yaoundé où j’ai passé mon enfance et une partie de mon adolescence. Dans les années ’60 ou ´70, André Fouda, le premier maire de Yaoundé, y avait attribué des parcelles de terre à des populations qui avaient été déguerpies lors de la construction du marché Mokolo. S’y était construit un cosmopolitisme ethnique. Mes parents étaient un couple de fonctionnaires modestes. Lui agent administratif originaire de la Haute-Sanaga. Elle institutrice originaire du Mbam.

On peut donc dire, en empruntant une célèbre expression ethniciste que nous ne cautionnons certes pas, que vous êtes du « pays organisateur ». Cette situation ne vous semble-t-elle pas plus inconfortable, face à un régime qui joue souvent la carte ethnique pour discréditer son opposition tout en divisant le peuple ?

Enfant, dans le secteur d’Essos où j’ai grandi, nous étions encore éduqué à l’ancienne, comme dans nos villages. N’importe quel adulte du voisinage nous réprimait si notre conduite était jugée inconvenante et se faisait un devoir de le rapporter à nos parents qui selon le cas pouvaient d’ailleurs trouver insuffisante la première réprimande voire l’aggraver. Dans ce quartier j’ai tissé des liens aux couleurs bigarrées de la diversité ethnique qui le constituait. Nos parents nous ont inculqué, à mes sœurs et frères et moi, des valeurs de travail, de respect de l’autre et d’honnêteté. Mon papa, qui dans le contexte de parti unique des années 70-80 militait clandestinement dans un des partis issus des luttes d’indépendance, nous a très tôt intéressés à ce qui se passait autour de nous, à l’actualité. Dès notre adolescence, nous lui rendions compte des actualités, les rares fois où il était absent à l’heure des informations de la radio nationale ou de l’une ou l’autre chaîne internationale qui avaient pignon sur rue.

Mes années de collège, je les ai passées dans le cadre austère d’un internat catholique construit sur les hauteurs de Mvolyé, à Yaoundé également. Outre des bases intellectuelles que je crois solides acquises là, j’y ai appris la valeur du silence ainsi que l’utilité du recul lorsque la cadence des événements s’accélère. J’y ai aussi appris à reconnaître l’humanité, ses faiblesses, sous les vernis de la vertu. De mon backgroung scientifique, j’ai retenu la valeur cardinale de l’observation.

C’est à dire ?

Ma vision du monde est ancrée dans le quartier de mon enfance et mes raisons de militer se sont nourries des enseignements reçus mais aussi parfois de leur critique . Prenons par exemple le caractère sacré du respect dû à la personne âgée ; j’ai appris à le nuancer du fait notamment de ce que des adultes ont fait dans notre pays de l’origine ethnique. Ceux du RDPC d’abord mais aussi de son opposition structurelle et d’une certaine société civile. Ils ont fait de l’origine un élément de brouillage de tout discours politique ou critique sociale intelligents dans notre pays. Cette manipulation a donné naissance à deux types de monstres. Ceux à la vacuité bruyante qui crient en ressassant, au mieux, des lieux communs avec pour seul géni leur origine ethnique différente de celle de Barthélémy Biya. Et ceux qui se sont enfermés dans un mutisme un peu honteux. Honteux parce qu’ils se croient congénitalement co-responsables des échecs et dérives du régime RDPC-Biya. Honteux aussi parfois de ne pas savoir exprimer leur distance d’un régime qui ne leur apporte rien. Il y a entre ces deux monstres des personnalités qui ont essayé de structurer un discours intelligent dans le pays mais ont été rendues aphone par le bavardage abrutissant des uns et inopérants par le silence démissionnaire des autres. Je revendique ma filiation avec cette dernière catégorie. L’ascendance beti que je tiens de mon père, la parenté Tikar qui me vient de ma mère ne constituent que la filière de ma venue au monde. Ces éléments ne sont pour moi ni compétence supérieure ni défaut atavique pour la compréhension et la critique de notre société. Je suis conscient de ce que beaucoup de nos compatriotes y accordent une certaine importance. Puisque mon engagement social ne répond pas à une stratégie de positionnement personnel, mon analyse sociale et politique est peu parasitée par ces considérations.

Votre prédécesseur, le Dr Essoh, avait réussi à renouer le fil avec l’autre branche du CODE, pilotée par Brice Nitcheu. Et depuis lors, on a chaque fois assisté à des actions communes. Comment voyez-vous l’avenir du CODE ? Toujours dans cette convergence, voire dans une fusion ?

L’avenir du CODE est évidemment dans l’ouverture à tous ceux qui croient à la mise en commun des énergies et des talents pour faire renaître l’espoir dans notre pays. Un espoir impossible tant que la médiocrité du RDPC s’imposera à tous. La détente et la convergence opérée avec Brice et d’autres récemment sont le signe d’une meilleure perception que les uns ont des intentions des autres. Elles vont évidemment se poursuivre.

Avec votre arrivée à la tête du CODE, quels sont les projets qui vous tiennent le plus à cœur et que vous souhaiteriez que vos camarades et vous réalisiez en priorité ?

Un chantier prioritaire est l’accentuation de notre marketing politique afin d’élargir notre base d’adhérents. Nous devons aussi redéfinir les modalités de notre expression publique. Nous continuerons les collaborations moins connues, parce que moins médiatiques, que nous avons avec des organisations sociales ou politique à l’intérieur du pays. la construction de notre mémoire collective est un impératif social qui nous semble important. Nous œuvrons, c’est moins médiatisé, soit en tant que plateforme CODE soit en soutien des organisations constitutives, à ce travail de mémoire, dans nos pays de résidence ou en collaboration avec des organisations de jeunes à l’intérieur. La construction de supports mémoriels est une nécessité qui nous semble impérieuse et nous collaborons avec enthousiasme chaque fois que nous sommes sollicités.

Vos actions sont très appréciées de la grande majorité des Camerounais de la diaspora, qui admirent entre autres votre courage politique. Comment expliquez-vous malgré cette popularité, la relativement faible adhésion, en nombre de membres effectifs, des Camerounais de la diaspora au CODE ? En d’autres termes, la portée de vos actions et de vos revendications ne fait-elle pas peur aux Camerounais qui n’osent plus vous soutenir ouvertement ?

La question de l’engagement faible des camerounais de la diaspora n’a rien de spécifique à ce groupe là. Dans aucun pays au monde, l’engagement politique,n’est une affaire de masse, à l’exception de pays où la caporalisation est une pratique n’épargnant pas la vie politique. Il n’empêche que le hiatus entre les adhésions au CODE et les témoignages de sympathie que nous recevons souvent est grand. C’est un sujet de réflexions pour nous comme pour d’autres. Les raisons du faible engagement sont nombreuses. Il y a d’abord la démission de ceux qui croient le militantisme politique une activité inutile qui ne les concerne pas. Il y a ceux dont les impératifs de survie accaparent presque toute l’énergie. Il y a ceux que la capacité de violence du regime Biya paralyse et qui confessent souvent la peur d’être associés à la représentation de violence que ses thuriféraires essaient d’associer à notre organisation. Il y a sans doute aussi de notre part une defaillance dans le recrutement.

Mais à quoi est due cette défaillance ?

Certainement à la peur dont j’ai parlé il y a une seconde. Vous savez que que du fait du caractère répressif du régime, beaucoup de nos compatriotes de la diaspora ont peur d’avoir des ennuis à leur retour au Cameroun... Si vous me permettez de continuer sur mon raisonnement...

Allez-y Dr. Ndjoumi !

Aux premiers je dirais cette réplique courante : " si tu ne fais pas la politique, la politique elle te fait". Le contrat social, les règles du vivre ensemble sont une négociation permanente. Il est de la responsabilité de chacun de s’assurer par action ou par délégation que la vision qu’il a de ce contrat soit prise en compte. Il est vrai que dans notre pays, la bataille est encore que soit garantie la legitimité de chaque voix et le respect des règles du consensus social.

Aux seconds je dis comprendre leur préoccupations mais qu’ils ne perdent pas de vue que le bonheur individuel est tributaire de l’environnement social ne serait ce que pour ce qui est de l’aménagement de l’espace publique. Il n’y a pas de miracle ; la qualité de cet aménagement dépend de la sérénité sociale qui elle même est intimement liée au respect par les autorités du consensus social.

Aux troisièmes je dis qu’il y a bien des façons de participer, que la manifestation publique n’est pas une finalité en soi. Il y a place dans des postes de logistique, de réflexion. La participation financière peut être une forme d’engagement. Quant à notre capacité à intéresser de nouveaux membres, nous devons continuer à la travailler.

Que vous inspire l’actualité récente au Cameroun ?

Trois faits d’actualité nationale ont particulièrement retenu mon attention : d’abord la gestion de la ménace Ebola, ensuite les révélations accusatrices de Jeune Afrique à propos d’une possible liquidation de Monsieur Guérandi et enfin l’insécurité dans la partie septentrionale du pays.

A propos d’Ebola, la légèreté paresseuse avec laquelle le ministre de la santé gère le risque est sidérante quand on sait à la fois l’enjeu vital en cas d’apparition de cas au Cameroun d’une part et le potentiel de remise en cause de certaines pratiques traditionnelles que charrie cette épidémie d’autre part.

Vous commencez par Ebola, parce que vous êtes médecin de profession ?

Peut-être. Mais c’est un sujet très serieux qui mérite toute notre considération.

Je vous ai interrompu veuillez continuer vore analyse de la situation nationale

Le périodique Jeune Afrique a accusé il y a quelques jours les autorités de Yaoundé de rien de moins que l’enlèvement et peut-être la liquidation expéditive d’un opposant radical à Biya. Accusations qui ont suscité une vive indignation à laquelle le régime répond par un silence hautain ; circulez il n’y a rien à voir. Il est vrai que, s’il était avéré que Monsieur Guerrandi a effectivement connu le sort révélé par Jeune Afrique, il n’y aurait là rien d’inédit. Tant de nos compatriotes ont payé de leur vie la violence du régime dont Barthélemy Biya se vantait encore il y a quelques semaines quand il annonçait l’usage de la force dans le nord (dans ce que le discours officiel vendait encore comme une guerre contre Boko Haram) comme il le fit jadis pour réprimer les villes mortes ou plus près de nous les manifestations contre la faim en 2008. Manifestations au cours desquelles l’un des représentants au Cameroun du CNR-MUN, membre du CODE, fut froidement exécuté dans la rue à distance desdites manifestations : le regretté Jacques Tiwa. Le silence du pouvoir à venir défendre ses mensonges sur l’Etat de droit est interpellant.

Et au sujet de Boko Haram, que dites vous ?

A propos de Boko Haram justement, que se passe-t-il dans le septentrion ? Qui sont donc ces morts que les autorités sécuritaires disent faire dans les rangs ennemis ? Des compatriotes en rébellion contre Yaoundé ou bien des fanatiques de Boko Haram ? Car au-delà de l’article de Mediapart facilement décrié par le thuriféraires du régime, le sous texte cacophonique des déclarations de certains membres du régime contredit la fable officielle de lutte contre un terrorisme d’importation. Il y a le sous entendu de Biya qui avant de s’envoler vers les Etats-Unis récemment promettait que l’armée camerounaise materait ses adversaires comme elle l’avait déjà fait des nationalistes camerounais et des compatriotes sans qui, au travers des villes mortes, Biya n’aurait jamais "apporté la démocratie" (formule triomphaliste de celui qui fut contraint par la rue à re instaurer le multipartisme dans les années 90). La confrontation militaire dans le septentrion était donc assimilée par le président lui-même non pas à la guerre de Bakassi, seule opération militaire de défense des frontières contre une menace étrangère depuis les indépendances, mais aux opérations criminelles dans lesquelles les régimes UNC-RDPC ont engagé nos armées contre nos compatriotes. Il y a ensuite Monsieur Cavaye, le président de l’Assemblée Nationale, qui dans un effort de défense d’une accusation non officiellement formulée par quiconque s’était désolidarisé d’autres originaires en vue du septentrion, dénonçant le double jeu de gens qu’il ne nommait pas. Il y a enfin la sortie de l’élite de la Lekié, cette chère caste administrative que compte chacune de nos régions, à qui un décret présidentiel confère immanquablement une intelligence supérieure, et qui pointait elle aussi un doigt accusateur sur des compatriotes du nord du pays. Au risque, puisque on ne s’embarrasse pas d’indiquer clairement les accusés, de créer des amalgames dommageables pour la cohésion nationale. Que se passe-t-il réellement dans le nord, contre qui notre armée est elle engagée, puisque la fable officielle de la menace islamiste ne fait plus illusion ?

Pour terminer cet entretien, un message à l’attention de nos lecteurs ?

Mon mot ira notamment vers ceux de vos lecteurs qui font partie de la diaspora camerounaise. A la différence de nombre de nos compatriotes que le régime Biya tient après les avoir soigneusement paupérisés, une proportion élevée d’entre ceux qui vivent hors de la patrie, notammment en occident, a résolu la question du pain quotidien. Je sais que ceux là sont sollicités par la famille et les amis qui comptent sur eux financièrement à des degrés divers. Non seulement la longévité du régime actuel est une garantie de la pérennité de cette sollicitation, mais aussi quelle que puisse être l’importance généralement financière de leur solidarité, l’effet sera toujours minoré par des carences systémiques. Que peut être par exemple l’effet d’une aide pécuniaire à un parent malade qui aurait besoin d’un diagnostic précis nécessitant un examen radiologique précis, si dans une ville comme Yaoundé, la capitale du pays, il est des périodes où aucun scanner n’est fonctionnel ? Quelle portée si une coupure électrique intempestive peut empêcher qu’une intervention chirurgicale se déroule convenablement ? La médiocrité du régime Biya nous concerne tous et aucune voix n’est de trop pour la décrier, aucune énergie négligeable pour travailler à son terme.

Merci de votre disponibilité.

Merci pour l’intérêt que vous portez à nos actions.

Interview réalisée par Essama Benoit Joel (EBJ)

Source : http://lecode.afrikblog.com

 
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