lundi, 11 décembre 2017
 

Cameroun : Politique et tribalisme

Le thème "Politique et Tribalisme" me semble très complexe, délicat et même risqué pour quiconque veut en parler librement et sans détour. J’ai été sollicité pour en parler avec vous à l’occasion de "La Campagne Semaines Pascales 2000". Si j’ai accepté le risque, c’est pour plusieurs raisons dont la principale pour moi est la suivante : la question du tribalisme est d’une importance capitale dans le Kamerun et dans l’Afrique d’aujourd’hui ; or si nous ne faisons nous-mêmes rien pour affronter et résoudre les problèmes, même les plus difficiles, qui se posent à nous, personne d’autre ne le fera à notre place, et alors, rien ne changera dans nos sociétés. Si ma mémoire est bonne, je crois que c’est Saint Augustin qui a dit quelque part, "celui qui t’a créé sans toi, ne te sauvera pas sans toi". Je veux comprendre dans cette phrase, un appel pour que nous fassions aussi nous mêmes quelque chose pour être sauvés.

Chacun a ses chances dans la vie. Je considère comme une de mes chances, d’être né et d’avoir grandi dans une région du Kamerun dont on serait tenté de dire qu’elle est en quelque sorte prédestinée à vivre des flambées de tribalisme ; car elle est sans doute devenue, en ce siècle finissant, l’une des plus cosmopolites du pays en termes de peuplement : le Mungo. C’est dire que j’ai pu observer très tôt les relations et rapports entre les Kamerunais de diverses ethnies de notre pays. Mai j’ai aussi passé mes années d’adolescent en internat et dans des cités universitaires, ce qui m’a donné la possibilité d’observer de près mes camarades de toutes les ethnies du Kamerun, et de toutes les régions du pays.

Ceci étant, chacun de nous s’en souvient : entre 1985 et 1987, le pays a connu une flambée de crises inter-etniques pratiquement sans précédent. Ces évènements m’ont conduit à engager, en 1987, l’écriture d’une étude publiée par la suite sous la forme d’un livre intitulé : Tribalisme et Problème National en Afrique Noire, le cas du Kamerun, paru aux éditions L’Harmattan à Paris en 1989. J’ai mis deux années bien pleines pour écrire ce livre : parce que je voulais aller autant que possible au fond des choses. Pendant que je travaillais sur ce livre, ont éclaté en 1988 au Burundi des événement inter-ethniques sanglants. A cette date, on croyait avoir connu le pire. Et pour certains, cela n’arrivait qu’aux autres. Je n’en étais pas du tout persuadé, et l’introduction à mon livre commence comme suit : "Survenant après une période de calme relatif trompeur, les évènements de 1988 au Burundi ont rappelé à l’opinion africaine et internationale que, derrière les propos d’autosatisfaction de plusieurs dirigeants sur la question ethnique et le problème de l’unité nationale en Afrique Noire, continue de se développer une situation qui peut, à tout moment, prendre une tournure dramatique. Bien qu’il soit de bon ton de faire semblant de croire que de tels problèmes ne se posent que chez les autres, une revue, même rapide, de l’ensemble des pays africains, montre que les situations sont très proches l’une de l’autre, partout sur notre continent". Quelques années plus tard, en 1994, on vivait le drame du Rwanda.

Je propose de parler, dans cette introduction à notre réflexion-échange de ce jour, en trois temps : (1) il faut nous entendre sur les termes que nous employons : (2) pour vaincre le tribalisme, il faut d’abord l’identifier correctement et le comprendre profondément ; (3) quelques suggestions pour espérer vaincre le tribalisme.

S’entendre sur les termes

J’espère que tout le monde a compris depuis longtemps, que les luttes des Tchétchènes, des Slovènes, Kossovars, Croates, des Tibétains, etc., etc., qui sont plusieurs millions, pour défendre ce qu’ils considèrent comme leurs droits, sont des luttes nationales (certes de "petites nations", mais des nations quand même). Tandis que 20 millions d’Igbo, autant ou plus de Yoruba ou de Zulu, ne peuvent mener que des luttes intestines de tribus archaïques toujours prêtes à se bouffer les unes les autres, comme elles adoraient le faire avant l’arrivée des blancs. Pour essayer de mettre totalement à nu cette énorme escroquerie intellectuelle, il est absolument nécessaire de nous entendre d’abord sur les termes que nous allons utiliser par la suite.

Dans "tribalisme", il y a évidemment "tribu". Et alors, c’est quoi une "tribu" ? Selon le Petit Larousse 1992, "la tribu (est un) groupement de familles sous l’autorité d’un même chef".

Au sens de cette définition, il n’y a donc pas de tribu Bamiléké, ni Bulu, Ewondo, Bafia, Duala, Hausa, Sawa, etc., etc. C’est clair et c’est net. Aussi, les doctes académiciens, qui s’en sont rendu compte, ont modifié la définition dans l’édition 1999 du même Petit Larousse. Mais le nouveau CD-Rom, qui ajoute quelques autres critères distinctifs de la tribu, ne fait que confirmer une chose, à savoir que les auteurs sont tout, sauf sérieux.

Ecoutons donc des voix scientifiquement plus autorisées sans doute : le Dictionnary of the Social Sciences, publié en 1964 sous les auspices de l’UNESCO, écrit sous la plume de John J. Honigmann : "En général, les anthropologues sont d’accord sur les critères au moyen desquels une tribu (en tant que système d’organisation sociale) peut être décrite : un territoire commun, une tradition de descendance commune, un langage commun, une culture commune et un nom commun, tous ces critères forment la base de l’union de groupes plus petits tels que des villages, des bandes, des districts, des lignages". (Page 729). Cette définition ne définit rien du tout. C’est, comme vous l’avez entendu, un texte de compromis entre anthropologues qui ont fini par "tomber d’accord" etc., etc. Ecouton un sociologue Kamerunais, Nsame Mbongo. Dans un article publié par la Revue Présence Africaine en 1985, n° 136, il écrit : "La tribu représente un groupe ethnique dans lequel la parenté, les hiérarchies selon l’âge, la naissance, la descendance familiale, etc., les droits fonciers collectifs et une faible intégration de personnes étrangères notamment, forme l’ossature de la société et qui, à l’inverse du clan, pratique le mariage entre les membres des divers clans exogames, ceci en l’absence de classes sociales nettement différenciées ou d’un dispositif d’Etat achevé". (Problèmes théoriques de la question nationale en Afrique, op. cité, pages 39-40). Il me semble qu’on est suffisamment édifié. Et la réalité, la voici : il n’existe actuellement et il n’a jamais existé, aucune définition sérieuse de la tribu, à partir de laquelle on puisse dire que les groupes ethniques kamerunais actuels sont en ce moment des tribus. Aucune. Si donc on continue de les qualifier ainsi, c’est pour des raisons qui n’ont plus rien à voir avec la science ni avec la connaissance rationnelle. En particulier, il y a par exemple l’héritage colonial, teinté de mépris, qui refuse d’élever à la dignité de nation ou de nationalité, des "tribus archaïques". Mais il y a aussi le phénomène que j’appelle le complexe enraciné du nègre, celui là qui fait que les kamerunais eux-mêmes qualifient leurs propres langues de "patois, dialectes, etc, plus de quarante ans après une indépendance frelatée… On se souviendra que "dialecte = variante régionale d’une langue", et "patois = parler rural employé par un groupe relativement restreint et d’usage surtout oral". Questions : quelle est donc la langue dont par exemple le duala serait une variante régionale ? Et en quoi le patois appelé le duala est-il un parler rural ? En quoi le patois yoruba est-il employé par un groupe relativement restreint ? Et le patois hausa, parlé par plus de 50 millions de gens en Afrique ? Poser ces questions, c’est déjà y répondre.

Il me semble donc moins incohérent désormais, de considérer que la plupart des groupes ethniques de ce pays, pour ne pas dire tous, ayant une langue, un territoire d’origine, une forte propension à s’auto-identifier, une forme d’organisation social comprenant évidemment une façon de produire et reproduire la vie, que ces groupes donc, sont à un stade de leur développement historique qui doit les faire prendre comme des nationalités (et même des nations pour certains), auxquelles il manquerait simplement leur état national propre. Je m’empresse de dire que la question de savoir si ces nations et/ou nationalités doivent nécessairement avoir leur état national propre est une autre affaire dont on peut parler mais ce n’est pas, je crois, à proprement parler, l’objet de notre causerie de ce soir. Dans cette perspective, nous devons considérer le Kamerun actuel comme un pays multi-national, ni plus ni moins.

Quand nous parlons donc de nation kamerunaise à l’heure actuelle, c’est, non pas au sens des définitions de la nation telles qu’elles ont été données en Europe au 19ème siècle. C’est bien plus au sens d’un projet en construction, un processus à travers un cheminement à inventer, inédit avec les populations elles-mêmes. Il ne s’agit nullement d’appliquer un quelconque schéma préétabli. Et "l’unité nationale" du Kamerun ne peut certainement pas se faire "par le fer et par le sang", par des guerres savamment orchestrées contre un prétendu "ennemi héréditaire", comme elle se fit pour de nombreux pays européens, et continue d’ailleurs de se faire aujourd’hui même.

Aussi, lorsqu’on examine attentivement ce que la littérature politique, mais aussi celle qui a des prétentions scientifiques mais teintée d’européocentrisme (et y compris ses variantes que les kamerunais et plus généralement les africains ont eux-mêmes intégrées), quand on examine donc tout cela, je prétends que ce que l’on appelle "tribalisme" en Afrique aujourd’hui ne peut avoir tout au plus que deux significations, et ce sont les seules que je retiendrai :

Primo : le tribalisme est, en fait, la forme spécifique que revêt aujourd’hui, en Afrique Noire, la question des nationalités. Et ça, cette première thèse, c’est ce que la pensée européenne, y compris dans les milieux savants, refuse de reconnaître.

Secundo : le tribalisme est, en fait, l’ensemble des manifestations de chauvinisme ethnique que l’on rencontre dans toutes les sphères de la vie sociale en Afrique noire. Et ça, cette seconde thèse, c’est ce que l’Afrique dans sa quasi-totalité, refuse de combattre réellement.

Ces deux sens sont d’ailleurs liés, comme on le voit rapidement : le second a tendance à être une sorte de déchet inévitable du premier, lequel englobe le mieux l’ensemble des problèmes liés au caractère multi-ethnique des pays africains actuels.

Le tribalisme, à mon sens, ce n’est donc pas le fait de parler sa langue maternelle, ni d’aimer manger un plat qu’on a souvent mangé depuis sa plus tendre enfance. Ce serait ridicule, car alors tout le monde sur la planète serait tribaliste pratiquement à tout moment. Mais si on considère sa langue comme "supérieure" aux autres, à partir de critères indéfinissables, ou sa cuisine comme "meilleure" que celle des autres à partir des critères subjectifs mais qu’on tente de faire passer pour objectifs, là, on commence à déraper vers un certain chauvinisme ethnique. Si l’on s’applique à ne faire quoi que ce soit qu’avec des gens de son ethnie, il y a dérapage. Si l’on s’ingénie à ne s’entourer que de gens de son ethnie ; si étant dans une position de direction ou chef d’un groupe social, on veille à la seule promotion des gens de son ethnie, alors il y a de quoi s’interroger ; si, enseignant, on s’amuse à mettre de bonnes notes aux seuls jeunes de son ethnie même quand ils ne les méritent pas, ou si on déclare admis aux examens et concours en priorité, sans qu’ils le méritent, les gens de son ethnie, on peut alors difficilement prétendre éviter l’accusation de tribalisme, de chauvinisme ethnique. Etc., etc.

Identifier et bien comprendre le tribalisme

Après plusieurs siècles d’histoire mouvementée et souvent sanglante, la question des nationalités n’a, c’est évident, toujours pas reçu de solution satisfaisante en Europe. Et le roman feuilleton des éruptions ethniques récurrentes sur ce continent, rappelle ce fait de manière aussi dramatique que permanente. Il se trouve simplement que, actuellement, l’Europe a, entre autres avantages, celui d’être parmi ceux qui dominent le monde. Elle peut donc se permettre des luttes internes localisées, sans grandes conséquences négatives pour elle. Par contre, l’Afrique est, aujourd’hui, encore et plus que jamais depuis bientôt 700 ans, écrasée d’oppression et d’exploitation. Si donc elle ajoute à cette cohorte de fléaux des luttes internes à tendances centrifuges, ce n’est sûrement pas comme cela qu’elle pourra espérer s’en sortir.

Contrairement à une thèse détestable parce qu’horriblement fausse qu’on a pourtant voulu répandre, c’est un fait que la lutte pour l’indépendance de notre pays avait, dans les années 1950, commencé à faire sérieusement reculer les contradictions et oppositions inter-ethniques. La question importante à ce sujet est donc de savoir comment nous avons pu en arriver à la situation actuelle où, de l’avis général, nous assistons à une sorte de "renouveau tribaliste" généralisé qui subjugue le pays et les kamerunais ; au point où même des secteurs qu’on considérait comme "les noyaux durs" de la lutte contre le tribalisme sont aujourd’hui gangrenés.

Ce que je désigne ici par "renouveau tribaliste" a en effet une base socio-économique objective, et cette base est cyniquement et sciemment exploitée par les couches sociales dirigeantes de toutes les ethnies sans exception, pour approfondir et parfois même créer les oppositions entre les ethnies.

Avant d’aller plus loin, et par souci de clarté, il convient d’attirer l’attention sur ceci : ceux-là même qui expliquent chaque jour aux populations que telle ou telle ethnie (prise globalement, dans sa totalité) en veut à telle ou telle autre (généralement la leur), ces gens là, s’entendent pourtant comme larrons en foire depuis bientôt 40 ans, avec leurs amis de ces ethnies "ennemies", à la tête du parti-état unique, pour contrôler l’appareil d’état, et s’imposer au pays et à l’ensemble du peuple de toutes les ethnies sans exception non plus, donc y compris la leur. Je propose la grille suivante de lecture et de compréhension de ces phénomènes.

Bases sociales et économiques du tribalisme actuel

Depuis longtemps, il est finalement admis qu’on ne comprend vraiment ce qui se passe dans la sphère politique, sociale et culturelle d’une société donnée, que si l’on va chercher les causes fondamentales des phénomènes qu’on observe, dans la sphère économique. Naturellement, ceci n’exclut pas une certaine autonomisation des premières par rapport à l’économie, contrairement à ce qu’une interprétation trop mécaniste de ce principe a pu suggérer. Or, à quoi avons-nous assisté au cours du dernier demi-siècle dans ce pays ?

Depuis au moins 1960, le système économique qu’a connu le Kamerun, reste fondamentalement caractérisé par une mainmise étrangère sur tout ce qui est essentiel, et point n’est besoin de faire un dessin à ce sujet. Au moment de l’indépendance de 1960, aucune classe d’entrepreneurs kamerunais n’existe vraiment, qui disposent de capitaux ni de savoir-faire qui puissent lui permettre de créer et gérer des secteurs importants de l’économie du pays. Car tel n’avait jamais été le but, la finalité, du colonialisme. Dans ces conditions, et indépendamment de la démagogie étatisante et parfois même "socialisante" de l’époque (dans toute l’Afrique néo-colonisée), l’Etat apparaît, en 1960, comme la seule force pouvant prétendre posséder ou amasser (au moins potentiellement), assez de ressources pour créer et gérer des entreprises de quelqu’importance. Cela est d’autant plus facilement accepté, qu’à cette date, la tendance dominante est à penser en termes de "libération nationale et construction de la nation". Et qui, mieux que l’Etat, peut prétendre conduire une telle libération et une telle construction ?

Or, dans la mesure où ce qui deviendra plus tard, au fil des ans, la bourgeoisie néo-coloniale dominante, n’a aucune force économique consistante, elle ne peut, au début des années 1960, et en tant que classe sociale, que se contenter de miettes que lui laisse le capital étranger dominant. Dans ces conditions, si elle veut grandir, elle est obligée de faire main-basse sur l’appareil d’état, la seule source de pouvoir actuel dans la société, aussi bien au plan politique qu’économique et même culturel. Alors, se met progressivement en place le système qu’on fait semblant de ne découvrir qu’aujourd’hui. A savoir que les divers clans ethniques de la bourgeoisie engagent des batailles pour le contrôle de l’appareil d’état, appareil qui seul ouvre, dans les conditions présentées plus haut, la porte à tous les tripatouillages possibles sur les sociétés publiques et parapubliques, les détournements et vols les plus variés. Ces luttes par les clans ethniques sont la conséquence d’un phénomène que les conditions d’accession à l’indépendance ont provoqué : l’instauration du parti unique. Car il n’était pas question de laisser les courants politiques véritablement nationalistes s’exprimer, ce qui aurait été équivalent à un suicide de la part des forces anti-indépendance à qui, pour les besoins de la cause justement, les colonialistes avaient pris soin de confier le pouvoir avant la proclamation de l’indépendance frelatée. Dans la mesure donc où il était interdit de s’organiser politiquement en dehors du parti unique, même les bourgeois eux-mêmes en étaient réduits à s’organiser "autrement" au sein de ce parti. Et pour le faire en confiance, ils le firent en clans ethniques.

Quiconque a sa mémoire se souvient que, c’est dix ans après l’indépendance, et 4 ans après l’instauration du parti unique UNC, donc en 1970, alors que la bourgeoisie croit avoir enfin brisé l’opposition politique UPC pour de bon, qu’Ahmadou Ahidjo lance à ses amis le fameux mot d’ordre "enrichissez-vous !". Cinq ans plus tard, en juillet 1975, M. Paul Biya est nommé Premier Ministre en charge de l’économie. Il restera sans interruption à ce poste pendant 7 ans, et ne le quittera que pour passer au poste suprême de Président de la République. Comme par hasard, cette année 1975, en février, la bourgeoisie a déclaré publiquement et solennellement, qu’elle se considère désormais comme majeure, et a réuni à cette occasion à Douala, son "congrès de la maturité". Ce n’est donc pas de la spéculation que de dire que le nouveau Premier Ministre est bel et bien celui de la bourgeoisie désormais sûre d’elle-même, et qui va développer rapidement son système économique et social : celui des couches dirigeantes du néo-colonialisme. Tout ce qui deviendra par la suite les fléaux dominants de la société kamerunaise prend son départ entre 1975 et 1980. Les faits sont en effet les faits : 5 ans après cette année 1975, en février 1980 à Bafoussam, au congrès suivant de l’UNC, Ahidjo prononce un discours-fleuve de 4h20 minutes, entrecoupé "70 fois par des applaudissements nourris" selon les inénarrables journalistes de Cameroon Tribune de l’époque, donc certains sont aujourd’hui Ministres. Et alors, la bourgeoisie avoue qu’en 10 ans d’application du mot d’ordre de 1970, elle a engendré un système profondément pourri et immoral, qui exige désormais, dit-elle, "rigueur et moralisation".

Les luttes entre les divers clans ethniques de la bourgeoisie au sein de l’UNC contraindront Ahmadou Ahidjo à quitter le pouvoir deux ans plus tard.

C’est que, aussi longtemps qu’elle était montante (en gros 1960 - 1975), la bourgeoisie pouvait faire semblant de s’entendre, tous clans confondus. A partir de 1975 en gros, les contradictions s’aiguisent. Le parti unique engendre la pratique politique du clientélisme ethnique. Car, pour renforcer ses positions au sein du parti, comme il n’est pas question de se départager à partir d’orientations politiques différentes entraînant une mobilisation des kamerunais de tout le pays suivant les idées, comme il n’est pas question de majorités et minorités d’idées, chaque clan ethnique rassemble ses "compatriotes du village, de la tribu". Car après tout "nous aussi nous devons faire comme les autres", explique-t-on alors aux masses. Les masses, dans toutes les ethnies sans exceptions, n’ont pas la possibilité de s’organiser de façon autonome pour défendre leurs intérêts à elles, et promouvoir leurs aspirations à elles. S’il en était ainsi, pourquoi voulez-vous que le paysan de Nguelemendouga, de Batié, de Bakonji, de Penja ou Loum, de Bessounkang ou de Tokombéré, de Nyassosso ou de Tombel, de Ndom ou de Piti, pourquoi et comment voulez-vous que ces gens là, qui ne se sont jamais vus et ne se verront peut-être jamais, se détestent et se considèrent comme ennemis ? Poser cette question, n’est-ce pas déjà y répondre ? D’un autre côté, dans la mesure où le parti unique interdit tout autre regroupement de type politique, les gens qui, au fond, ne veulent pas de cet embrigadement, vont évidemment se réfugier dans ce qui leur apparaît comme le seul lieu où "les murs n’ont peut-être pas les oreilles" : les associations tribales. La bourgeoisie, qui ne peut évidemment pas être exclue de ces associations, puisque, n’est-ce pas, "nous sommes tous des frères de sang", la bourgeoisie donc, a beau jeu : elle infiltre ces associations, travaille à les détourner et les mettre à son service. Car cela lui permet, lors des batailles au sommet du parti unique, de se présenter comme "l’élite" de la tribu, et de se poser comme autorisée à revendiquer places et avantages lors du partage du pouvoir, c’est-à-dire du gâteau. Le clientélisme ethnique ainsi mis en place, approfondit, qu’on le veuille ou non, les tendances au chauvinisme ethnique ou tribalisme. Il est indissolublement lié aux luttes intestines de la bourgeoisie kamerunaise clan contre clan. Chaque clan finit pour ainsi dire, par avoir pour mission, d’aiguiser et d’exciter la méfiance en hostilité au cas où l’ensemble de la bourgeoisie en aurait besoin pour se maintenir à la tête du pays. Car alors, il est capital que les masses des diverses ethnies, quant à elles soient maintenues dans la division. Dans le même temps, les clans bourgeois des diverses ethnies sont relativement unies au sommet. Et le tour est joué.

Ensuite, la prédominance du caractère agraire dans l’économie a comme conséquence l’enfermement local des masses paysannes dans le territoire "de la tribu"(village). Ce fait, qui aurait pu protéger les citoyens de la haine de l’autre (qu’on n’a jamais vu et qu’on n’a donc aucune raison de détester). Au contraire et jusqu’à présent, cela a plutôt facilité le développement de la culture des méfiances réciproques encouragée par les divers clans bourgeois comme nous l’avons vu tout à l’heure.

En troisième lieu, les masses populaires en milieu urbain, livrées aux affres du chômage quasi-chronique et souvent à vie, aux difficultés de la vie précaire et misérable, sont une proie facile des discours démagogiques des clans ethniques de la bourgeoisie, et développent une sorte de disposition au clientélisme, avec dépendance et soumission à l’égard des "grands" de l’ethnie, c’est-à-dire ceux-là même qui organisent ces fléaux dont souffrent les gens. Il n’y a pas de doute que la mondialisation, qui entre désormais à grande vitesse avec ses cohortes de maux sur tous les plans mais à laquelle se soumet la bourgeoisie et qu’applaudissent des intellectuels autoproclamés, ne fera qu’approfondir ces fléaux.

Quelques manifestations du tribalisme

Les luttes entre divers clans de la bourgeoisie, qui prennent ainsi de plus en plus l’allure de luttes entre ethnies en tant que telles, présentent des formes variées ; elles se manifestent de mille et une façons.

Il y a par exemple les dosages ethniques et régionaux dont la vie politique offre des exemples fréquents. On les remarque aussi dans la répartition des postes juteux dans l’administration comme dans la direction des entreprises et sociétés qui, jusqu’aux récentes privatisations imposées par l’Occident au total mépris des kamerunais, relevaient totalement ou partiellement de l’Etat kamerunais.

Il y a les associations dites des "élites", dans la mesure où elles ne sont pas gérées par les masses, mais plus ou moins confisquées par les castes dirigeantes ou par des gens sous leur influence. Les masses populaires vont aux associations ethno-solidaristes pour trouver un refuge, une sorte d’assurance face à l’insécurité générale et à l’incertitude permanente de la vie. De leur côté, les clans bourgeois y infiltrent leurs pions pour contrôler ces regroupements, pour les dévier de leurs orientations si celles-ci ne sont pas alignées sur les vues politiques du pouvoir. La bourgeoisie s’efforce de circonscrire ces associations à de l’agitation plus ou moins "solidariste" et tribaliste, à les enfermer dans le carcan tribal, sous des prétextes variés, notamment et en général, en racontant aux masses que "les autres étant déjà organisés" et voulant prendre tout le pays ; nous aussi on doit faire de même, car ce n’est pas de sitôt que le tribalisme sera vaincu dans ce pays"(sic). Notamment, on tente de ramener les gens à ce qu’on appelle "la tradition et la culture de nos ancêtres".

De fait, un des mouvements les plus ambitieux que développent depuis au moins 10-20 ans les divers clans de la bourgeoisie, est le mouvement de "retour à la culture ethnique". En fait, ce mouvement donc, exprime clairement l’incapacité de la bourgeoisie à générer une culture nationale au sens de la communauté multi-ethnique kamerounaise. Face à cette incapacité, la bourgeoisie cherche un succédané. Car de quoi s’agit-il ?

Il y a environ 20 ans, on a beaucoup souri et même ri, quand un Chef d’Etat qui, il est vrai, n’avait pas beaucoup brillé par son nationalisme, lança le slogan d’authenticité. Pourtant, quand on observe aujourd’hui notre pays, il semble désormais passer une bonne partie de son temps à magnifier, segment par segment c’est-à-dire ethnie par ethnie, un certain retour à "l’authenticité", du moins à une certaine "authenticité". Ce mouvement, cependant, ne manque pas d’ambiguïtés.

En effet, il prend l’allure d’une involution, dans la mesure où il n’intègre nulle part l’inévitable apport scientifique dont le caractère hautement culturel est aujourd’hui universellement reconnu. Il n’intègre même pas vraiment la pensée rationaliste moderne, du moins dans ce qu’elle pourrait avoir de valable au plan universel. Or, il semble bien que ces deux aspects de la culture contemporaine seraient seuls de nature à donner à ce retour à la "culture ethnique" sa dimension véritablement libératrice au sens historique fort du terme, en ce début du 21ème siècle. Si bien que, contribuant ainsi à une unification relative des démarches et des représentations du monde à travers l’ensemble de notre peuple dans les diverses ethnies, ils apporteraient un "plus" notable à la marche vers une société plus unie et réconciliée avec elle-même.

Si ces manques ne signifient donc pas que ce "retour à la culture ethnique" soit totalement négatif et inutile, ce sont bel et bien des faiblesses qui en montrent cependant les limites : même si on présente souvent ce mouvement comme destiné à régénérer la culture ethnique (et "nationale", ajoute-t-on parfois), il pend très souvent, du fait de ces faiblesses, l’allure d’un mouvement pour préserver, conserver, la culture ethnique dans un sens exclusif. Autrement dit, la tendance à la divergence des cultures ethniques se trouve renforcée dans une certaine mesure, avec son cortège de chauvinisme potentiels ou réels ; ce qui ne favorise pas l’unité. De ce fait, si ce mouvement, qui n’est donc pas illégitime à priori, qui ne se réforme pas dans son développement pour exclure en particulier tout ce qui pourrait développer en chacun de ses segments ethnique des aspects agressifs, il risque bien de ne pas rester aussi inoffensif qu’il prétend être…

Pour être bref, je me limiterai ici à ces quelques manifestations du tribalisme au sens de chauvinisme ethnique et de luttes entre ethnies ou clans ethniques de la bourgeoisie. Et je passe au troisième et dernier point annoncé.

Quelques suggestions pour lutter contre le tribalisme-chauvinisme

L’examen attentif de la démarche suivie depuis 1960, sous l’angle de la construction d’une communauté multi-ethnique kamerunaise harmonieuse, conduit à relever les points fondamentaux suivants, qui expliquent sans doute l’échec désormais grossier de cette démarche.

Ne pas nier les ethnies

Partant de la structure différenciée de la population, le Mouvement National anti-colonialiste Union des Populations du Cameroun (UPC) se posait comme l’incarnation d’un projet national (nationaliste), mais sans le moins du monde nier les ethnies (nationalités) qui composent le peuple kamerunais. Ruben UM NYOBE l’exprime dans sa fameuse "lettre à André Marie Mbida", écrite le 13 juillet 1957, en ces termes : "… Le tribalisme est l’un des champs les plus fertiles des oppositions africaines. Nous ne sommes pas des "détribaliseurs" comme d’aucuns le prétendent. Nous reconnaissons la valeur historique des ethnies de notre peuple ; c’est la source d’où jaillira la modernisation de la culture nationale. Mais nous n’avons pas le droit de nous servir de l’existence des ethnies comme moyen de luttes politiques ou de conflit de personne." Or, à quoi assistons-nous ? Nous assistons précisément à l’utilisation du tribalisme et du régionalisme comme moyen de pression politique.

Tel kamerunais émet une opinion et soutient que cette opinion est seule juste pour la simple raison que sa tribu d’origine ou sa circonscription électorale est plus peuplée que la tribu ou la circonscription électorale de son compatriote qui soutient un point de vue contraire. Tel autre kamerunais allègue que sa région d’origine ou sa circonscription électorale contribue plus au développement économique du pays ou a fourni plus de contingent au recrutement de l’armée coloniale que la région d’origine ou la circonscription électorale de son concitoyen ou son collègue avec lequel il n’est pas d’accord dans la manière d’envisager l’avenir du pays…

De telles conceptions sont dangereuses à tous points de vue.

Du point de vue démocratique, si la tradition veut que la minorité se plie à la loi de la majorité, la règle de justice y met des conditions dont la toute première porte sur la sauvegarde et le respect des minorité ethniques ; c’est la raison d’être même d’une démocratie digne de ce nom.

Du point de vue moral, une majorité ou son expression cesse d’être une majorité ou l’expression de la majorité, dès l’instant qu’elle se met au service d’une mauvaise cause ou tente de couvrir une erreur politique….

Cela revient à dire qu’un kamerounais ressortissant d’une région de 500 000 habitants peut se tromper dans la façon de poser le problème national tandis qu’un autre kamerunais, membre d’une petite communauté de 15 imposables, peut avoir une conception juste des choses.

Cela étant, la question se pose maintenant de savoir si le ressortissant d’une majorité ethnique ou le représentant du plus fort pourcentage électoral exprime toujours l’opinion réelle de toutes les masses au nom desquelles il parle et pour l’intérêt desquelles il croit agir. Le précédent déjà évoqué de M. Douala Manga Bell répond à cette question (…)."

De ce point de vue, si le Mouvement anti-colonialiste UPC est qualifié de "Mouvement de Libération Nationale", il s’agit en fait, tout simplement, d’une nation en tant que projet en construction, sans décret. On comprend donc que pareille démarche rencontre l’assentiment de larges couches de la population, dans toutes les ethnies, et fait reculer les oppositions ethniques entre 1948 et 1960. Ceci malgré les comportements marginaux des adversaires de l’indépendance, de la réunification et de la libération sociale des kamerunais.

Or, dès le lendemain de l’indépendance frelatée, comme l’atteste le discours d’Ahmadou Ahidjo au congrès de son parti Union Camerounaise (UC) à Ebolowa en juillet 1962, le projet de construction d’une nation sans négation des ethnies, des diverses nationalités, est brusquement remplacé par un tout autre. Ce qui différencie radicalement la nouvelle démarche de celle de l’UPC, c’est que (1°) la nation est décrétée, et (2°), en conséquence, on nie explicitement les nationalités (ethnies)… En effet, Ahidjo déclare ce qui suit :

"L’unité nationale veut dire qu’il n’y a sur le chantier de la construction nationale ni Ewondo, ni Douala, ni Bamiléké, ni Boulou, ni Foulbé, ni Bassaà, etc…, mais partout et toujours des Camerounais". (in A. Ahidjo : Introduction à la Construction Nationale, éditions Présence Africaine, Paris, 1964, page 29).

Son successeur, par la voix de son hagiographe officieux, peut-être autoproclamé mais accepté car jamais désavoué, Hubert Mono Ndjana, renie et approuve à la fois la démarche précédente puisque, en 1985, dans le livre l’Idée Social chez Paul Biya, il parle de "cette extrême tension (dans laquelle) se trouve la nation camerounaise d’aujourd’hui. Nation objective à bâtir, mais remplie de micro-nationalités "subjectives".

Arrivé à ce point, il faut s’arrêter un moment et dire ce qui suit : si (1°), vous décrétez la nation, même en continuant de chanter qu’elle est en construction ; (2°) vous niez les ethnies (nationalités) concrètes qui sont là ; (3°) vous engagez une politique concrète de discrimination ethnique au vu et au su de tout le monde, même si vous prétendez le contraire ; si donc vous faites tout cela, alors, vous créez les conditions pour le développement dans tout le pays de chauvinismes ethniques les plus divers, et il n’y aura plus aucune convivialité dans la population.

La démarche ici rappelée, des forces qui s’opposèrent à la lutte pour l’indépendance, revient en quelque sorte à "injecter la nation" dans le pays, pour reprendre la belle expression de Michel Cahen (Ethnicité Politique, pour une lecture réaliste de l’identité, l’Harmattan, Paris, 1994). Cette injection est faite administrativement, par décret. Par là même, on tente d’évacuer précisément le socle même d’où pourra jaillir une nation d’un type nouveau, une nation à bâtir, non définie et sans doute non définissable à priori. Cette démarche des forces conservatrices et réactionnaires, de la bourgeoisie néo-coloniale, s’est révélée incapable d’une quelconque construction nationale. Mais par contre, elle a, on le sait, permis à ces forces, grâce à une grossière confiscation de la direction du pays par l’arbitraire et le sang, d’imposer à la fois le parti unique, une pensée unique, une conception officielle unique de la nation et de sa construction. Pendant plus de trente ans. Au bout du compte, domine encore aujourd’hui un système où les oppositions et les réflexes tribalistes sont quasiment la règle. Car, si vous injectez la nation, par décret, dans un ensemble multi-ethnique dont les segments s’identifient d’une manière claire, vous êtes en effet alors obligés d’en évacuer aussi ces segments ethniques. Comme cette "abolition des tribus" dans votre tête est illusoire face à la réalité, vous vous cassez les dents. Et alors, votre construction nationale se limite à la sphère des discours. Voilà à quoi a abouti le néo-colonialisme. On peut s’étonner que, malgré cet échec lamentable, quelques voix osent encore aujourd’hui nous recommander d’ "abolir les tribus". La vérité est qu’il faut, pour prétendre s’attaquer réellement au problème, mettre le doigt à sa racine.

Dans la lutte contre le tribalisme, la base se trouve dans le système économique Aussi longtemps qu’on reste dans le système économique et social en place depuis 40 ans, qui n’apporte de solution positive à chacun des problèmes fondamentaux du pays, il est vain de prétendre et même d’espérer régler la question des relations entre les ethnies du pays.

En effet, les questions fondamentales du système économique en place ou à bâtir, et qui sont directement liées au tribalisme, sont : le problème de la terre, celui de l’occupation humaine du territoire et la question donc, des mouvements migratoires des populations à travers le pays, l’industrialisation de l’économie nationale, le développement inégal des régions.

La terre reste, pour l’écrasante majorité des gens en âge de travailler, le principal moyen de production qui pourrait être relativement disponible. Il en sera ainsi aussi longtemps qu’il n’y aura pas d’avancées significatives dans le processus d’industrialisation du pays. Or, le statut actuel de la terre et la faiblesse de l’industrialisation se conjuguent pour créer d’énormes goulots d’étranglement dans la mesure où :

Primo, malgré la loi foncière 1974 qui, d’ailleurs, ne peut satisfaire personne à l’exception de la bourgeoisie, dans les campagnes, le droit foncier de fait, reste le droit coutumier.

Secundo, des gens émigrent vers d’autres régions où ils se trouvent confrontés au problème de trouver de la terre pour vivre.

Tertio, d’autres personnes sont confrontées au phénomène du "dépouillement foncier", par lequel elles perdent purement et simplement la terre qui était la leur parfois depuis la nuit des temps ; elles se trouvent spoliées par l’Etat (exemple de l’Organisation Camerounaise de la Banane, OCB dans le Mungo), ou par des citoyens disposant d’une plus grande influence sociale ou de relations grâce auxquelles ils peuvent se faire délivrer des titres fonciers comme ils veulent, parfois frauduleusement.

Tout cela est de nature à provoquer des éruptions de haine entre citoyens, et de telles éruptions finissent souvent par prendre l’allure de confrontations entre ethnies en tant que groupes. Les exemples abondent, comme chacun sait.

Une politique rationnelle d’occupation du territoire devrait être mise en place. Elle suppose un contrôle raisonnable des migrations en relation avec la politique économique globale, une politique de développement régional et national équilibrée qui est tout à fait différente de l’actuelle politique de développement inégal des régions. Vieille de plus de 50 ans, et que rendra plus dramatique encore la politique de soumission à la mondialisation consistant à "laisser les marchés s’auto-réguler", fable connue dans toute l’histoire de l’économie dans le monde comme étant une vanité à laquelle personne de sérieux ne croit et n’a jamais cru nulle part. Comment envisager en effet ce qui vient d’être dit sans un minimum de planification ? Et qui fera ce minimum de planification s’il y a "zéro état", comme l’imposent des gens qui eux, veulent en fait planifier, depuis l’étranger, ce que devront faire et surtout subir les populations kamerunaises ? Que penser alors de ceux des kamerunais qui, malgré de telles évidences, racontent à longueur de journée que "la mondialisation est une chance pour l’Afrique".

Une industrialisation plus hardie et équilibrée du pays, qui suppose un recentrage totalement différent de ce qui se fait depuis l’époque coloniale (70 % des investissements industriels du pays concentrés à Douala et ses environs, comme le reconnaissait encore le VIè plan 1986-1991, le dernier de mémoire de kamerunais, avant qu’on ne sombre dans la démagogie mondialisante), une telle industrialisation donc, est seule de nature, (1°) à permettre un contrôle plus équilibré des migrations humaines dans le pays, (2°) à empêcher la constitution de 2 à 3 mégalopoles où des millions de gens courent se concentrer, victimes de l’illusion répandue dans les pays en sous-développement, selon laquelle les grandes villes sont le chemin vers le paradis sur terre, illusion mille fois démentie, mais mille fois renouvelée ; (3°) à diminuer progressivement la pression sur la terre en diminuant la population agricole, réduisant ainsi l’une des principales sources de conflits inter-ethniques actuels. De plus, on peut raisonnablement espérer que le travail industriel, en regroupant les citoyens indépendamment de leur ethnie d’origine, contribuera à évacuer l’enfermement tribal assez propre au travail agricole dans les villages. Dans la mesure où les mouvements migratoires incontrôlés sont inévitablement sources de problèmes de coexistence inter-ethnique, particulièrement lorsque les dirigeants, au lieu de chercher des solutions politiques sérieuses à de tels problèmes, lancent plutôt à la cantonade, sans aucun débat national préparatoire de l’opinion publique, des concepts socialement dangereux et politiquement démagogiques comme autochtones et allogènes", en espérant manifestement que cela engendrera des affrontements incendiaires qu’on prétendra ensuite vouloir éteindre à la manière bien connue du pyromane qui joue au sapeur-pompier, dans cette mesure, il faut une politique cohérente des mouvements migratoires des populations.

En même temps, il faut une action multiforme sur la superstructure de la société pour "modifier les mentalités"

On ne peut prétendre vaincre le tribalisme par la seule "action sur les mentalités". C’est ce que nous avons essayé de montrer précédemment, en insistant sur la nécessité de transformations socio-économiques profondes sur ce qui fait la base de la vie des gens.

Mais en même temps qu’on agit ainsi sur la base socio-économique de la société pour la transformer en profondeur et dans le long terme, il faut aussi absolument utiliser les leviers de la superstructure sociale, comme pour prendre les fléaux dont nous parlons, en tenaille.

L’école et l’éducation de la jeunesse

Le système éducatif a un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre le tribalisme, et pour l’intégration de notre pays ; il est hautement et tristement significatif aujourd’hui, que dans nos écoles, collèges, lycées et universités, rien, absolument rien de sérieux ne soit plus prévu ni fait pour vacciner la jeunesse contre le tribalisme . Au contraire. Alors qu’il y a encore 30 ans, des associations sur une base nationale réunissaient les étudiants kamerunais, vous êtes sans doute ahuris comme moi lorsque, arrivant dans un quelconque campus kamerunais, vous êtes inondés d’affiches annonçant une association d’étudiants originaires de tel département ou province, parfois de tel ou tel arrondissement ou village, qui sont en fait des rassemblements ethniques ou micro-ethniques. Celles là sont encouragées par les autorités académiques, alors qu’en même temps, aucune association nationale d’étudiants kamerunais n’est tolérée, mais au contraire combattue avec une sauvagerie certaine, puisque ses responsables éventuels sont derechef radiés des registres. Aucun débat sérieux, aucune conférence régulière sur un thème aussi capital que le tribalisme. Pas même lors de cette fameuse semaine de février où chaque année, les jeunes sont supposés autorisés à réfléchir sur l’avenir du pays qui est en fait leur avenir. Au contraire, on leur propose en douce et on leur impose en fait des thèmes complètement bateau dont l’intérêt n’est évident que pour les tenant du Kamerun divisé. Quand aux dirigeants du pays, eux-mêmes n’y font plus la moindre illusion. C’est que ces divisions ethniques, les tribus dressées les unes contre les autres, au moins potentiellement, cela leur sert.

Pire encore, les internats qui, il y a 40 ou 30 ans, étaient des lieux intéressants d’intégration ethnique pour au moins la jeunesse scolaire, où les jeunes kamerunais apprenaient à vivre ensemble, à s’apprécier par delà les origines ethniques, les internats donc, ont été purement et simplement supprimés d’un trait de plume, sous des prétextes parfaitement ridicules. En fait, l’observation du milieu scolaire et universitaire kamerunais suggère irrésistiblement que tout se passe comme si l’on avait élaboré un véritable plan pour cultiver le tribalisme, parce qu’il a une fonction sociale précise, utile à certaines forces sociales, celles qui sont à la tête du pays.

La télévision et la radio, qui pourraient être des outils d’une efficacité redoutable contre les chauvinismes ethniques (et les autres aussi d’ailleurs), tous les médias d’état qui pourraient montrer à longueur de journées des cas et des possibilités de fraternisation ethniques et autres, ne font rien de tel. Au contraire, des émissions de radio appellent parfois telle ou telle ethnie à "aiguiser les machettes et à les tenir prêtes" pour le cas où. Les colonies de vacances, où les jeunes venant de tous les coins du pays, pourraient, dès leur tendre enfance, se retrouver un ou deux mois par an et apprendre à se connaître, ne sont nullement encouragées, malgré pourtant l’existence de pas moins de quatre ministère qui pourraient avoir cela dans leurs missions, sans parler des municipalités. Manifestement, on n’y pense même pas, parce que ce n’est pas un objectif, au contraire.

L’éducation de masse des populations

Totalement inexistante, elle est remplacée plutôt par des litanies sur tel ou tel parti politique qui monopolise les médias dans les campagnes de pseudo te deum généralement sans tête ni queue, ou alors les danses permanentes qui, évidemment, ne contribuent même pas à une meilleure connaissance mutuelle des ethnies les unes les autres.

Tout cela est profondément cohérent avec ce qui tient lieu de production scientifique en sociologie dans le pays. Car cette production, au moins jusqu’au début des années 1990 (j’ignore ce qui s’est passé depuis dix ans), a consisté essentiellement à faire des études sur l’ethnie de chacun, souvent pour en vanter les mérites exclusifs, réels ou parfois imaginaires. Et rares, rarissimes, sont les travaux des sociologues kamerunais portant sur une étude comparée des modes d’organisation sociale de deux ou plusieurs ethnies kamerunaises, pour mieux connaître ce qui pourrait les rapprocher. Dans ces conditions, même la sociologie en vogue n’a fait que contribuer à développer une certaine forme de narcissisme ethnique.

Langues et Cultures nationales et nationale

Il n’est pas possible d’entrer ici dans des détails au sujet de ce que pourrait être une politique réellement intégrative de notre communauté multi-ethnique en matière de langue et de culture. J’ai abordé cette question en détail dans le livre "Tribalisme et Problème National en Afrique Noire, l’exemple du Kamerun" auquel j’ai fait allusion au début. Je me contenterai donc de rappeler ici la thèse centrale que je soutiens à ce propos, avec d’autres kamerunais d’ailleurs. Elle tient en deux propositions :

(1°) il nous faut une langue nègre de communication pour le pays, ce qui signifie nullement l’abandon par chaque ethnie de sa langue actuelle, mais au contraire une politique de promotion de ces langues.

(2°) le prétendu bilinguisme français-anglais est une aberration énorme qui empêche notre pays de s’unifier réellement, qui mène et nous maintient dans une impasse, et qui, par dessus le marché, a déjà montré clairement son échec.

Tous les arguments, plus ridicules les uns que les autres, opposés à cette thèse, ont été systématiquement passés en revue et démontés dans ce livre. Je ne reviens donc pas dessus, sauf si on le désire lors du débat. J’ajoute simplement ici, que plusieurs des blocages auxquels nous avons déjà été conduits et qui deviendront de plus en plus explosifs au fil des ans, sont dus au refus d’aborder la question linguistique sous l’angle de cette thèse (voir le problème du West-Kamerun et le blocage-sabotage de la réunification ; le blocage et sabotage du système éducatif à propos duquel l’échec est de plus en plus patent, à la fois en ce qui concerne l’enseignement du français et celui de l’anglais).La créolisation en cours du français au Kamerun, tout comme la pidginisation déjà ancienne de l’anglais enseigné chez nous, l’échec notoire, avéré et public des lycées dits bilingues, et l’incapacité du pays à mettre en place un système éducatif réellement national, voilà un ensemble de faits qui attestent clairement des impasses où nous ont conduits les choix opérés depuis 40 ans, et qui attirent l’attention de tout kamerunais attentif. Encore une fois, un système éducatif réellement national jouerait un rôle capital dans l’intégration humaine du pays et serait un outil redoutable d’efficacité dans la lutte contre le tribalisme.

Pour ne pas conclure ce débat

Nous avons essayé de montrer que, pour espérer apporter des réponses positives efficaces au problème des chauvinismes ethniques dangereusement exacerbés dans notre pays, il faut s’attaquer, non seulement aux causes apparentes du mal, mais aussi et surtout à ses causes profondes. Ce n’est que comme cela qu’on peut espérer en finir dans le long terme avec le tribalisme. Et ces causes profondes, radicales, résident dans les conditions de vie réelles des kamerunais, c’est-à-dire dans l’économie et la sociologie au pays.

La signification profonde des antagonismes ethniques actuels, qui entravent l’épanouissement large de la démocratisation et d’une coexistence harmonieuse des populations, doit être recherchée bien au-delà de ce qu’on désigne généralement par "le refus de l’autre". Car nous avons essayé de montrer que ce "refus de l’autre" lui même est à la fois engendré et entretenu par certaines formes de l’économie et de l’organisation de la société.

Il y a cependant encore deux remarques qui me semblent très importantes une fois qu’on a posé la conclusion précédente. La première, c’est que si nous voulons vraiment vaincre ces antagonismes ethniques, il est absolument nécessaire de sortir le problème du tribalisme entendu comme ci-dessus, du carcan de ce que j’appelle le procès d’intention permanent. J’entends par là, le fait que tout ce qu’entreprennent les ressortissants de telle ou telle ethnie, soit toujours perçu comme une manifestation d’un vaste complot visant par divers moyens, à installer la domination de cette ethnie sur tout le pays. Cela ne veut pas dire que l’on doive applaudir à tout ce que font les gens de telle ou telle ethnie, ni même fermer les yeux dessus. D’ailleurs, on ne peut demander à qui que ce soit d applaudir ce que fait qui que ce soit dans une société démocratique. Mais il est proprement impossible de construire un avenir commun, quand on vit dans la peur permanente et le soupçon continu de son concitoyen. Et les critiques éventuellement adressées à tel ou tel groupe ethnique, si elles veulent échapper au soupçon de manœuvre politicienne, doivent être sérieusement fondées et objectives, tout en évitant d’être ethniquement sélectives. On ne peut se limiter en effet, à ne voir les chauvins que dans les autres ethnies et jamais dans la sienne propre ; ou pire encore, tenter constamment de justifier ou d’enjoliver ces comportements chauvins lorsqu’ils sont le fait de ses "frères de tribu", quelles que puissent être les tentatives de justification qu’on se donne pour cela.

La deuxième remarque, c’est qu’il est faux et sans aucun fondement, de prétendre que toute une ethnie peut être tribaliste, c’est-à-dire chauvine. Les thèses et théories que certains répandent dans le pays à propos d’un complot de telle ou telle ethnie ou groupe (béti, "anglo-bami", bassa, sawa, nordiste, etc., etc) ne sont que des fantaisies dangereuses et foncièrement malhonnêtes, dans la mesure où leurs auteurs savent très bien qu’elles ne leur servent qu’à prendre le pouvoir ou à le conserver, par une stratégie de division des masses du peuple.

Si nous voulons réellement éviter au Kamerun une tragédie du type du génocide du Rwanda-94, nous devons commencer par prendre très au sérieux le danger du chauvinisme ethnique, le danger que représente la politique d’ensemble de la bourgeoisie néo-coloniale depuis 40 ans, politique qui, fondamentalement, passe le plus clair du temps à exciter les masses de notre peuple les unes contre les autres alors que les gros bourgeois eux, sont unis dans le parti conservateur et ses alliés. Nous devon ensuite tout faire pour comprendre jusqu’à la racine ce phénomène du tribalisme. Nous devons enfin nous organiser solidement pour le combattre sans quartiers, en étant conscients que dans ce combat, nous aurons à faire face à des adversaires décidés parce que ce sont des forces qui vivent littéralement du tribalisme, entendu ici comme chauvinisme ethnique, qui leur permet de maintenir les populations divisées et dans l’incapacité de s’organiser solidement pour défendre leurs intérêts.

Si les peuples africains ne détruisent pas le tribalisme, c’est le tribalisme qui détruira les peuples africains.

Par Moukoko Priso

Conférence à l’occasion de "La Campagne Semaines Pascales 2000" (avril-juin 2000) - Texte repris de : http://www.wagne.net/csp/csp2000/co...

Source : http://alternative-revolutionnaire....

 
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