jeudi, 17 août 2017
 

Comment Boko Haram a amené la faim dans le nord du Cameroun

MAROUA - Plus d’un demi-million de personnes dans la région de l’Extrême-Nord au Cameroun ont un besoin urgent d’aide alimentaire, a déclaré le gouvernement. En effet, à cause des attaques du groupe extrémiste Boko Haram, les agriculteurs ont déserté leurs champs, les marchés locaux ont fermés et la circulation des personnes et des biens a cessé.

L’insécurité alimentaire, notamment le long de la frontière, empire à cause de l’arrivée régulière de réfugiés nigérians qui dépendent souvent des communautés hôtes pour se nourrir.

« Si l’on ne fait pas quelque chose pour aider les agriculteurs et que l’on n’approvisionne pas les marchés locaux en produits de base, la région risque de connaître la famine », a déclaré Midjiyawa Bakari, le gouverneur de l’Extrême-Nord.

D’après les estimations du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, 54 pour cent des ménages sont confrontés à des pénuries alimentaires dans les régions du Nord et de l’Extrême-Nord du Cameroun.

Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a déterminé que le taux de malnutrition aiguë globale dans l’Extrême-Nord était de neuf pour cent en novembre. Selon le ministère camerounais de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), la situation s’est depuis « grandement détériorée » et les taux de malnutrition chez les enfants de moins de cinq ans sont maintenant supérieurs à 20 pour cent dans la plupart des communes touchées. Cela dépasse le seuil d’urgence de 15 pour cent établi par l’Organisation mondiale de la Santé.

Baisse de la production céréalière

Ce mois-ci, le Minader a réalisé une évaluation dans les trois régions les plus touchées que sont l’Extrême-Nord, le Mayo-Sava, le Mayo-Tsanaga et le Logone-et-Chari. D’après ces résultats, au cours des six derniers mois, 70 pour cent des agriculteurs auraient abandonné leurs exploitations et de nombreux autres n’ont pas pu réaliser des activités agricoles essentielles comme, par exemple, planter les semis à temps.

« Les attaques de Boko Haram ont eu lieu tout près de mon village et nous avons tous été obligés de fuir », a déclaré à IRIN Dan Mustapha, un agriculteur du village Moro, dans le Mayo-Sava. Cette saison, il n’a pas pu semer sur son exploitation familiale de deux hectares – où pousse habituellement du sorgho.

D’après l’Organisation internationale pour les migrations, Boko Haram sévit depuis 2009 au Nigeria voisin, tuant des milliers de personnes et déplaçant près d’un million de civils.

Au cours des derniers mois, les attaques transfrontalières de Boko Haram dans le nord du Cameroun se sont multipliées et sont de plus en plus violentes. Le groupe s’est emparé de plus d’une vingtaine de localités près de la frontière depuis début décembre. Au moins 80 personnes ont été enlevées au début du mois. Le gouvernement affirme qu’au moins 10 000 Camerounais ont fui leurs maisons par peur des violences.

De plus, au Mayo-Tsanaga, des dizaines d’hectares de terres destinés à l’agriculture ont dû être transformés en camps de réfugiés ou en campements pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays.

Le couvre-feu imposé par les autorités interdit la circulation de personnes et de véhicules de sept heures du soir à six heures du matin, ce qui restreint le travail de beaucoup d’agriculteurs encore présents.

« L’agriculture est un travail intense », a expliqué le commerçant d’un marché de Maroua, le chef-lieu de la région de l’Extrême-Nord. « Mais vu la situation actuelle, vous ne pouvez pas rester longtemps sur [votre] exploitation. »

Par conséquent, d’après le Minader, la production de cultures céréalières, telles que le sorgho, le millet, le niébé et le riz, a chuté de plus de 50 pour cent l’an dernier. Le ministère estime que la région a besoin de 770 000 tonnes de céréales par saison, mais seulement 132 000 tonnes ont été produites en 2014 dans la région, contre environ 509 000 tonnes en 2012.

« Ces [violences] ont eu de graves répercussions sur la production régionale, car les habitants du Mayo-Tsanaga, du Mayo-Sava et du Logone-et-Chari sont en grande majorité des agriculteurs, des marchands et des bergers », a expliqué Jean Vevet, fonctionnaire à la délégation régionale du Minader.

Les habitants affirment que leurs maigres réserves ont déjà commencé à diminuer. Beaucoup d’agriculteurs disent avoir entamé les céréales réservées aux semis.

Commerce interrompu

Plus de 60 pour cent des revenus de la région sont généralement issus du commerce transfrontalier avec le Nigeria et le Tchad, d’après le Minader. Mais, comme il n’y a pas de produits à vendre, ni beaucoup de clients, de nombreux commerçants ont totalement déserté les étals des marchés.

Le commerce transfrontalier de bétail, l’un des piliers de la région, est également considérablement ralenti.

« Le système économique de la région a été complètement bouleversé », a déclaré Samuel Bello, directeur de banque à Maroua. « Cela a de graves conséquences sur toutes les activités génératrices de revenus dans la région. Moins de clients placent leurs économies dans les banques aujourd’hui, parce que les sources habituelles de revenu sont menacées », a-t-il déclaré à IRIN.

Hausse des prix alimentaires et baisse du pouvoir d’achat

Par peur des attaques, de nombreux commerçants ont fui leurs postes, ce qui perturbe encore davantage l’économie locale.

« Il nous est difficile d’avoir un approvisionnement régulier de légumes et de produits frais », a déclaré Alim Dubou, vendeur de légumes à Maroua. « Personne ne veut emprunter la grande route », a-t-il dit. Il a évoqué un drame qui s’est produit au début du mois ; au moins 15 passagers avaient été décapités par des membres présumés de Boko Haram, alors qu’ils se trouvaient à bord d’un bus qui ralliait Maroua à Kousséri, selon des informations parues dans la presse locale et internationale.

Ainsi, par exemple, à cause de l’absence de marchés et de produits, le prix du riz à Kolofata – une commune du département du Mayo-Sava qui a le plus souffert des attaques de Boko Haram – est passé de 0,34 à 0,52 dollar le kilo au cours des 10 derniers mois.

Les prix des autres produits de base, tels que le maïs, le sorgho et l’essence, ont augmenté de 20 à 80 pour cent depuis mars 2014, d’après le Minader.

Plans de secours

Le gouvernement camerounais affirme qu’il travaille désormais en étroite collaboration avec les organisations humanitaires telles que le Programme alimentaire mondial, l’UNICEF et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Ensemble, ils fournissent des denrées alimentaires, des abris et des soins de santé, à la fois aux réfugiés et aux communautés qui les accueillent. Cependant, les contraintes dues au financement et à l’insécurité le long de la frontière entravent les opérations humanitaires.

Devant l’afflux de réfugiés et l’insécurité alimentaire croissante, le gouvernement a renforcé son plan de réponse stratégique 2014-2016, et fait désormais un appel aux dons de 126 millions de dollars, afin de venir en aide aux plus vulnérables. Le financement aidera à fournir une aide alimentaire d’urgence et des intrants agricoles à la population, a dit M. Vevet.

Le 16 janvier, le président Paul Biya a également promis d’envoyer dans la région des « tonnes » de céréales, notamment du riz, du millet et du sorgho, ainsi que de l’huile alimentaire et d’autres produits de consommation, mais il n’en a pas précisé la quantité exacte, ni la date de livraison.

Sufianu Salifa, un vendeur de cuir de vache âgé de 47 ans, a fui Kolofata pour se réfugier à Maroua avec ses cinq enfants.

« Nous devons reconstruire nos vies », a-t-il déclaré, « si le gouvernement pouvait vite nous envoyer de la nourriture, cela nous aiderait à vivre pendant que nous essayons de démarrer d’autres activités pour retrouver une vie stable ».

 
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