vendredi, 24 novembre 2017
 

Congo Brazzaville : Répression dans le Pool. A qui profite le crime ?

Depuis le 5 avril 2016, la région du Pool, au sud de Brazzaville, est à nouveau la cible de violences armées. Officiellement, les forces armées congolaises (FAC) sont à la recherche du pasteur Ntumi, un personnage au discours messianique, considéré comme l’ennemi public numéro 1 du Congo. En réalité, il est le cheval de Troie du Président Denis Sassou Nguesso depuis décembre 1998.

Pour comprendre la situation, il faut revenir à octobre 1997, à la fin de la guerre de reconquête du pouvoir déclenchée en juin par Sassou Nguesso qui avait perdu le pouvoir cinq ans plus tôt. Ce conflit l’oppose à Pascal Lissouba, Président démocratiquement élu, et à son Premier Ministre Bernard Kolelas. Ces derniers, défaits militairement et poussés à l’exil, se réfugient dans le Pool dont est originaire Bernard Kolelas. Denis Sassou Nguesso, s’autoproclame Président.

En décembre 1998, des hommes armés entrent dans les quartiers sud de Brazzaville avec semble-t-il pour objectif de renverser le nouveau régime. Ils sont promptement repoussés par les fidèles de Sassou Nguesso et se replient à nouveau dans la région du Pool. En représailles, le Président et ses miliciens déclenchent une répression sanglante contre les populations, qualifiées de « complices », des quartiers sud de la capitale. Des escadrons de la mort y sèment la terreur. Les populations sont déplacées et les quartiers pillés. Le Ministre de la communication d’alors, François Ibovi, déclare sur RFI : « Nous allons ratisser, nettoyer Bacongo, quartier par quartier, rue par rue, maison par maison… ». Les miliciens de Sassou sévissent de 1998 à 2002. Les morts se comptent par milliers1. Les survivants n’ont d’autre choix que se réfugier dans l’arrière- pays du Pool, situé dans le prolongement sud de la capitale2.

Entre-temps, une « rébellion » y est apparue. Celle-ci a un chef, inconnu jusqu’alors : le pasteur Ntumi. C’est lui qui aurait commandité l’assaut de décembre 1998. Ses hommes s’appelleraient les Ninjas. Ce sera le prétexte des guerres contre la région du Pool et des massacres des populations civiles entre 2002 et 20053.

De Ntumi, on ne sait presque rien sinon qu’il se dit rédempteur du peuple martyrisé du Pool. Il possède des armes pour tous ses hommes, des véhicules tout-terrain neufs, des moyens de communication satellitaires lui permettant de communiquer avec l’extérieur. Les témoignages rapportent alors l’innommable : Ntumi et ses hommes rançonnent et violentent les personnes possédant un bien. Pour asseoir sa religion, il détruit les cultes Kongo, assassine les guérisseurs (N’Gangas) et saccage les églises catholiques. L’idée d’une instrumentalisation de Ntumi pour instiller la peur au bénéfice de Sassou Nguesso germe alors4.

La suite des évènements confirme cette hypothèse. Un dialogue entre Ntumi et le pouvoir se met en place, sous médiation gabonaise, pour mettre un terme à cette « rébellion ». En 2007, à la suite de cette médiation, le pasteur Ntumi est nommé « Délégué général chargé de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre » avec rang de ministre. Une résidence lui est même réservée dans les quartiers sud où il peut s’installer avec ses hommes armés. La supercherie éclate au grand jour.

C’est donc ce même Ntumi que l’on retrouve au cœur des évènements actuels dans un contexte marqué par deux coups de force de Sassou Nguesso : un coup d’Etat constitutionnel pour lui permettre de briguer un nouveau mandat présidentiel, suivi d’un hold-up électoral.

L’opposition rassemblée, le pasteur Ntumi y compris, s’oppose à la révision constitutionnelle. Une cour constitutionnelle inféodée et le soutien international plus ou moins tacite5 conforte le Président qui organise un referendum pour valider la modification de la constitution. Massivement boycotté par la population, au prix d’une soixantaine de morts, le résultat est sans appel : 92% des électeurs approuvent un changement de la constitution….

Fort de « l’onction populaire », Sassou Nguesso peut se représenter aux présidentielles organisées à huis clos (suspension d’internet, des communications téléphoniques, des SMS, coupure des signaux radio dont ceux de RFI, quadrillage militaire et policier du pays etc). Une nouvelle fois, le résultat est sans surprise : officiellement 62% des Congolais lui ont accordé leurs suffrages. Les chiffres compilés dans les bureaux de vote par l’opposition laissent pourtant entendre un autre son de cloche : le dictateur a été éliminé dès le premier tour, recueillant 8% des voix. La veille de la proclamation des résultats, le 4 avril 2016, des coups de feu et explosions sont entendus dans les quartiers sud de la capitale. Dans une zone militarisée à outrance, les auteurs de ces actes ont pu agir sans peine et disparaître aisément dans la nature... Le coupable est tout trouvé, vous en connaissez déjà l’identité : le pasteur Ntumi. La chasse à l’homme fait oublier les élections frauduleuses. Les regards ainsi détournés, les opposants et les militants de la société civile peuvent être embastillés.

Cela fait désormais six mois que la région Pool est isolée et peu de témoignages en parviennent. Tous font néanmoins état de violences commises par les forces armées congolaises. La plupart des organisations humanitaires ne peuvent se rendre dans la zone. Aux bombardements des hélicoptères succède l’exode des populations vers des zones plus sûres. D’après le régime, elles fuient les exactions des miliciens du pasteur Ntumi. Ce dernier courre toujours alors que son arrestation est érigée en cause "nationale". Plutôt que se perdre en conjectures, plusieurs questions s’imposent : à qui profite la situation ? Pourquoi l’armée congolaise est-elle incapable de retrouver Ntumi alors que le département est densément quadrillé ? Comment le pouvoir, en pleine crise économique, finance-t-il cette guerre ?

Compte tenu du maillage militaro-policier du pays, il n’y avait pratiquement aucune chance que des opposants se sachant surveillés, ni même le pasteur Ntumi, tentent un coup de force voué d’avance à l’échec. Dans ces conditions, Denis Sassou Nguesso, détenteur du monopole de la violence d’Etat, porte l’entière responsabilité de cette nouvelle crise. A-t-il, comme le pensent certains, réactivé sa créature Ntumi pour détourner l’attention sur son grossier hold-up électoral et les élections législatives prévues en 2017 ? Une certitude : l’élection présidentielle frauduleuse et sa contestation sont passées au second plan. L’opposition est laminée. Ses principaux leaders sont sous les verrous ou traqués sans relâche. Dans ce climat de terreur, la population n’ose pas protester contre les effets de la terrible crise économique qui frappe le pays de plein fouet à cause de la chute des cours du pétrole dont les revenus alimentent environ 80 % du budget de l’Etat. Dans un silence assourdissant de la communauté internationale, le régime peut poursuivre sa croisade dans la région du Pool et contre toutes les formes de dissidences. Jusqu’où laissera-t-on faire ?

Benjamin Moutsila (Fédération des Congolais de la Diaspora) : manalilian@free.fr

Laurent Duarte (Campagne Tournons la page) : afrique.democratie@secours-catholique.org

Notes

1 Marc Le Pape et Pierre Salignon (Médecins sans frontières), « Une guerre contre les civils- Réflexions sur les pratiques au Congo Brazzaville (1998 – 2000) », rapport, octobre 2001.

2 Patrice Yengo, La guerre civile du Congo-Brazzaville (1993-2002). "Chacun aura sa part", Paris, Karthala, 2006

3Catholic Relief Services, Caritas Congo & Secours Catholique-Caritas France, « Le département du Pool en République du Congo : une population abandonnée », rapport, novembre 2004.

4 Fédération des congolais de la diaspora, « Sassou Nguesso ou l’irrésistible pion de la françafrique », l’Harmattan, Paris, 2009.

5 Tournons la Page, communiqué de presse du 22 octobre 2015 « Le Président François Hollande plante un couteau dans le dos du peuple congolais » : http://tournonslapage.com/republiqu...

Source : http://www.fcd-diaspora.org/

 
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