vendredi, 6 décembre 2019
 

Attaques contre les écoles synonymes de vie brisée pour les jeunes Congolaises pendant le conflit au Kasaï

Le gouvernement congolais devrait mettre l’accent sur la sécurité dans les écoles ; mettre en application la Déclaration sur la sécurité dans les écoles

De nombreuses filles ont fait l’objet d’actes d’une rare violence lorsque des groupes armés s’en sont pris à des centaines d’écoles au cours du conflit de 2016-2017 dans la région du Kasaï, déclare la Global Coalition to Protect Education from Attack (GCPEA) dans un rapport publié ce jour. Si les violences n’ont épargné aucun enfant, ce sont les jeunes filles qui ont été le plus largement touchées, considérées comme des forces « magiques » à même de repousser les tirs alors qu’elles sont non armées, et qu’elles ont été violées ou mariées de force avec des combattants.

Le rapport de 76 pages, intitulé « Tout ce que j’ai perdu : Impact des attaques contre l’éducation pour les femmes et les filles dans la province du Kasaï central – République démocratique du Congo », repose sur plus de 55 entretiens d’élèves de sexe féminin, de proviseurs et d’enseignants des écoles frappées par les attaques perpétrées dans la région. Le rapport fait état des violences commises à l’encontre des élèves filles, jusqu’alors passées sous silence, et notamment des viols des élèves et des employés de sexe féminin commis par les miliciens lors des attaques menées contre les écoles ou lorsque ces femmes fuyaient les lieux. Le rapport révèle également des actes d’enlèvement, prétendument pour intégrer les victimes à la milice, alors qu’elles finissaient par se faire violer ou contraintes de se marier de force avec les membres de ces groupes. D’autres ont été recrutées et obligées de rejoindre les rangs de la milice dans le cadre des affrontements. Souvent, ces victimes étaient placées en première ligne, avec pour seule arme un balai ou un ustensile de cuisine, car elles étaient considérées comme de véritables protections pour l’ensemble du régiment. Par ailleurs, bon nombre d’enfants auraient été tués par les forces armées congolaises, tandis que d’innombrables filles ont été utilisées comme boucliers humains par les groupes armés.

L’armée congolaise, connue sous le nom de Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) a également perpétré des attaques à l’encontre d’au moins 38 écoles dans la province du Kasaï central ainsi que d’autres violations graves au cours des affrontements contre la milice Kamuina Nsapu, notamment le ciblage illégal de civils, des exécutions sommaires, des viols et autres abus. Par ailleurs, plusieurs officiers des FARDC dans la région du Kasaï sont suspectés d’avoir commis de graves crimes, y compris des massacres et des actes de violences sexuelles, dans le cadre des conflits qui ont éclaté à l’est du Congo entre 1998 et 2013. Les FARDC, ainsi que la milice Kamuina Nsapu, ont exploité les écoles à des fins militaires, venant compromettre le statut civil de ces établissements.

« De jeunes filles ont été violées, enlevées et recrutées par les groupes armés pendant les attaques contre leur école au Kasaï. Croyant dur comme fer aux prétendus pouvoirs magiques des jeunes filles, les milices les plaçaient souvent en première ligne de défense pour qu’elles fassent bruisser leur jupe afin de renvoyer les balles vers les soldats ennemis », explique Diya Nijhowne, directrice exécutive de la GCPEA. Et d’ajouter : « Le gouvernement se doit, impérativement, de protéger les écoles pour éviter qu’elles ne deviennent des sites de violence extrémiste, tout particulièrement à l’encontre des filles ».

Les enseignants et les élèves n’étaient pas préparés aux attaques contre leur école et étaient souvent complètement pris de court. Les proviseurs et enseignants n’ont reçu aucune information sur les risques encourus de la part des autorités nationales ou provinciales ou des forces de sécurité de la région, n’ont aucunement été conseillés sur la marche à suivre en cas d’attaque, n’ont bénéficié d’aucune formation en matière de sécurité et n’ont obtenu aucune donnée sur les dangers associés à ce climat de violence.

Si les jeunes ont été contraints momentanément d’interrompre leur scolarité, les filles peinent davantage à retourner sur les bancs de l’école. Par ailleurs, le conflit n’a pas manqué d’exacerber la situation économique, déjà précaire, dans la région. Lorsque les parents se trouvent dans l’incapacité d’envoyer tous leurs enfants à l’école, ils donnent la priorité à l’éducation de leurs garçons. Aussi, les familles ont davantage tendance à garder leurs filles à la maison, car elles craignent pour leur sécurité à l’école. Il convient aussi de noter que l’absence d’éducation, même sur des périodes relativement courtes, augmente le risque de mariage précoce chez les filles, ce qui compromet encore davantage le retour à l’éducation.

En mai 2016, le gouvernement congolais a pris des mesures importantes en vue de protéger l’éducation, au travers de l’adoption de la Déclaration sur la sécurité dans les écoles, laquelle constitue un engagement politique intergouvernemental visant à protéger les élèves, les enseignants, les écoles et les universités contre les attaques perpétrées par des forces et des groupes armés et à restreindre l’utilisation militaire des infrastructures scolaires. Depuis mai 2015, 87 pays répartis aux quatre coins du monde ont adopté la Déclaration sur la sécurité dans les écoles.

Afin que les filles et les femmes puissent librement jouir de leur droit à l’éducation sans craindre les enlèvements, actes de recrutement ou violences sexuelles, la Déclaration sur la sécurité dans les écoles doit être mise en œuvre de façon à répondre à leurs besoins spécifiques. La GCPEA formule des recommandations pour ce faire.

En priorité, en vue de protéger les femmes et les filles ainsi que leur droit à l’éducation, le gouvernement congolais, avec l’appui de la communauté internationale, devrait :

Enquêter sur les violences sexuelles et poursuivre en justice les responsables dans la région de Kasaï, en plus de renforcer la formation des forces de sécurité et de défense nationales en ce qui concerne l’interdiction des violences sexuelles. Interdire l’adhésion au sein des forces de sécurité dans tout le pays de toute personne condamnée pour violences sexuelles ; Créer des systèmes d’alerte précoce systématique avec des informations relatives à la sécurité à la fois précises et à jour, et notamment des données spécifiques sur les risques de violences sexuelles, à destination des administrateurs scolaires, des élèves, des enseignants, du ministère de l’Éducation et des communautés locales ; et Garantir que les écoles disposent de protocoles de communication d’urgence en vue de permettre aux administrateurs scolaires et aux enseignants d’alerter les élèves et de prendre les mesures qui s’imposent en cas de menace imminente. « L’exposition des femmes et des filles aux violences sexuelles pendant les attaques contre les écoles dans la région de Kasaï devrait douloureusement rappeler à tous qu’une vigilance constante est de mise vis-à-vis de la protection de l’éducation des populations féminines », explique D. Nijhowne. Elle poursuit : « Le Congo a adopté la Déclaration sur la sécurité dans les écoles. Désormais, le pays doit l’appliquer avec efficacité et s’attaquer aux problèmes liés aux abus perpétrés à l’encontre des femmes et des filles, afin de s’assurer qu’elles peuvent se former sans mettre leur vie et leur avenir en danger ».

 
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