lundi, 23 octobre 2017
 

La Belgique en quête désespérée du graal perdu au Congo

En adoubant, par sa visite au Congo, Joseph Kabila dont l’élection est entachée de suspicions de fraudes massives avérées, le ministre des affaires étrangères, Didier Reynders perpétue le pacte néocolonial belge.

Derrière le Prince se pressent hommes liges et conseillers, flatteurs et profiteurs, qu’il s’agisse d’individus, de groupes d’intérêt, ou de nations. Seul sans doute à ne pas être impliqué est le peuple zaïrois (congolais) qui subit à la fois le poids des mécanismes socio-économiques et l’arbitraire du pouvoir des autres. " J. Vanderlinden, Du Congo au Zaïre, Essai de bilan, CRISP, Bruxelles, 1980, p. 404.

Pouvait-on imaginer meilleur symbole des entourloupes de la diplomatie belge ? Le ministre des affaires étrangères, Didier Reynders, s’est rendu au mois de mars au Congo adouber Joseph Kabila dont l’élection est entachée de suspicions de fraudes massives avérées au moment où triomphe au Sénégal l’expression électorale populaire. La virulence des querelles entre La Cour suprême de justice et la Commission électorale indépendante indique l’ampleur des fraudes. Les élites intellectuelles et politiques congolaises sont au pied du mur : jusque à quand resteront-elles indifférentes à la désespérance de leur peuple, laquelle se nourrit aussi de la pusillanimité des universitaires ayant, politiquement, fait l’option du mandarinat ?

Rappelons qu’en 1965, la République démocratique du Congo était quasiment le seul pays africain où se sont tenues dans une totale transparence des élections législatives et provinciales démocratiques, concurrentielles et pluralistes sans le moindre financement international. Le coup d’état militaire perpétré le 24 novembre, avec le soutien des Etats-Unis d’Amérique et favorablement accueilli par la Belgique, avait empêché la tenue de l’élection présidentielle prévue au mois de février 1966. Le Sénégal, à l’instar d’autres pays africains, connaissait déjà un régime de monopartisme de facto.

De nombreuses pétitions signées par des Congolais vivant tant au Congo qu’à l’étranger dénoncent avec véhémence ce voyage qui provoque, par ailleurs, de controverses au sein de la classe politique belge, sur fond de querelles communautaires.

Les Congolais devraient se garder des imprécations vociférées avec outrance sur le registre de l’émotionnel et de l’irrationnel. Un tel registre apporte, immanquablement, une caution politique aux byzantines querelles belgo -belges faites de conflits d’intérêts économiques ; de rivalités entre personnalités au sein d’un même parti et de sordides marchandages pour fructifier de rentes de situation ainsi que pour se ménager des plans de carrière, grâce aux dividendes soutirées par la manipulation du champ politique congolais.

Car en réalité, Didier Reynders poursuit l’oeuvre qu’avait initiée son collègue Louis Michel - libéral francophone - en 1999 : recycler dans un contexte géopolitique post-guerre froide, le paradigme de la politique congolaise de la Belgique mis au point - gravé en Tables de Loi du Royaume - par Paul-Henri Spaak, artisan en 1961 du rebond diplomatique belge au Congo, après le " tsunami " que fut la calamiteuse décolonisation du Congo suite à la myopie de la politique belge.

Pacte néo-colonial

Marquée du sceau de l’esbroufe, l’escapade de Didier Reynders au Congo tend à réactualiser l’ essentiel et la portée d’un paradigme fondé sur le Pacte néo-colonial qu’Américains et Belges ont imposé à la classe politique congolaise dès septembre 1960 pour confisquer l’indépendance du Congo : 5 septembre, le Premier Ministre Lumumba, disposant pourtant d’une large majorité parlementaire, est brutalement démis par le Chef de l’Etat, monsieur Joseph Kasa-Vubu ; le 14 septembre, le colonel Mobutu, Chef d’état-major de l’armée fait un coup d’état.

C’est ainsi que se trouve consolidée la sécession de la riche province du Katanga, suscitée et puissamment soutenue par la Belgique politique et les grands groupes industriels de la Société générale de Belgique. C’est alors que le pays sera divisé en trois pouvoirs de fait : le gouvernement du Katanga que présidait Moïse Tshombe, soutenu par la Belgique ; le gouvernement de Gizenga à Stanley ville (Kisangami) qui se considérait comme le seul légitime et le gouvernement de Joseph Iléo à Léopoldville (Kinshasa) qui n’a pas osé se présenter devant le parlement. Ce gouvernement était en concurrence avec le " Collège de commissaires généraux ", mis en place après le coup d’état du colonel Mobutu.

Fortement ébranlée sur le plan international par la crise congolaise, discréditée sur le plan interne, la classe politique belge brandit l’épouvantail communiste et une hypothétique agression soviétique contre le Congo. La Belgique obtint alors l’appui diplomatique américain pour contrer les visées - avérées - du coq gaulois et de la perfide Albion sur les richesses congolaises.

C’est alors que Paul Spaak - secrétaire- général de l’Otan depuis 1958 - fut appelé à la rescousse. S’entourant de brillants technocrates - Vicomte Davignon, Rothschild, Van den Boch) il élabora une politique étrangère reposant sur un paradigme dont l’essentiel se déclinait en quelques points saillants : instauration d’une cotutelle belgo- américaine pour contrôler le champ politique congolais afin de régenter la constitution de l’échiquier politique. C’est ainsi que depuis 1961, cette cotutelle permet d’éviter que l’expression électorale des Congolais désigne des personnalités indociles aux diktats belgo -américains. Le leadership politique congolais n’est légitime pour les Belges que s’il a reçu l’onction belgo- américaine. Rappelons ici les étranges déclarations de l’ancien ministre des affaires étrangères, Karl De Gucht- pourtant très critique vis à vis de Kabila- qui se prévalait d’un prétendu droit moral qu’aurait la Belgique à l’égard du Congo.

L’exaspération des Congolais outrés par l’insolence du pouvoir a fortement inquiété les milieux d’affaires et la classe politique belges. Le ministre Reynders s’est alors précipité au Congo pour désamorcer cette bombe et imposer à Kabila " un arrangement " .Disposant d’informations crédibles provenant de rapports de la Conférence épiscopale congolaise, de l’Union européenne et de la Fondation Carter, la Belgique est cependant prête à passer par pertes et profits le discrédit résultant des fraudes pour autant qu’elle y trouve son compte face aux appétits des Chinois et de la perfide Albion. C’est ainsi que se trouve reconduit et consolidé le Pacte néo-colonial de 1960 : tel est le sens profond des acrobaties diplomatiques du ministre Reynders.

Il n’en est pas à son premier voyage " électoraliste " au Congo. Il s’y était rendu en juin 2006, accompagné d’un autre ministre libéral francophone -Armand De Decker- soutenir ostentatoirement Joseph Kabila, lors de la précédente élection. Armand De Decker offrit, à cette occasion, de somptueux cadeaux d’anniversaire à Joseph Kabila. Au même moment, Louis Michel enjoignait les Congolais de voter favorablement pour Kabila.

une diplomatie servante des intérêts économiques, commerciaux et industriels belges ; une coopération militaire garante de l’ordre politique et outil d’intégration du Congo dans le bloc géopolitique occidental ; une attention particulière accordée aux signaux émis par le Palais Royal.

Certes, les ministres Pierre Harmel, Henri Simonet ont apporté quelques nuances, mais ils ont respecté ce paradigme que Louis Michel a recyclé au profit des intérêts économiques liés à la famille politique des Libéraux. Didier Reynders s’emploie donc à restaurer ce recyclage que De Gucht semblait récuser faisant ainsi du Congo, le miroir des contradictions belgo -belges. Curieusement, c’est au terme du voyage de monsieur Reynders qu’un Premier Ministre a été désigné et aussitôt plébiscité par de bruyantes clameurs des chancelleries occidentales.

Certes, le promu est brillant universitaire mais politiquement il répond au profil préétabli par les parrains occidentaux :il est acquis aux dogmes des institutions financières internationales et son gouvernement saura garantir les intérêts économiques et géopolitiques des Occidentaux, particulièrement ceux des Belges. Congo... miroir des Belges

Congo, miroir des Belges ! C’est en ces termes que Jean-Claude Willame et Hervé Cnudde introduisent l’excellent dossier de la Revue Nouvelle de janvier -février 2005 consacré à la colonisation belge afin de répondre aux controverses qu’a suscitées le téléfilm britannique sur le Roi Léopold II : " Le roi blanc, le caoutchouc rouge, la mort noire " de Peter Bate.

Oui ! Congo, miroir des Belges. Resplendissant miroir reflétant les contradictions structurant la société belge mais que la " colonie modèle " - ciment idéologique et facteur d’unité - a quelque peu masquées. En 1960, l’effondrement de ce ciment idéologique a laissé éclater les contradictions qui minent la classe politique, myope face à la décolonisation. Discrédité à l’intérieur, isolé diplomatiquement, le gouvernement belge tenta de redorer son blason en mobilisant les Belges à travers des représentations géopolitiques de leur pays.

En 1960 et 1964, les représentations géopolitiques remplirent plusieurs fonctions : le gouvernement belge voulut, grâce aux interventions militaires, notamment au Katanga et à Stanleyville (Kisangani) contre les " rebellions " au coeur du continent africain, (re)conquérir une place de premier plan dans le concert des nations. La Belgique put ainsi traiter sur un pied d’égalité avec d’autres puissances occidentales dont elle prétendait assurer la défense face aux supposées visées expansionnistes soviétiques, notamment en protégeant l’accès aux ressources stratégiques au Katanga.

En 1999, la nomination de Louis Michel au poste des Affaires étrangères constitue, à coup sûr, un fait politique majeur tant sur le plan belge qu’international. Depuis 1944, ce poste a été quasi exclusivement réservé aux socialistes (Spaak, Claes, Simonet, Derycke, Vandebroucke) et sociaux-chrétiens (Wigny, Harmel, Nothomb, Van Eslande, Mark Eyskens, Tindemans).

Depuis quinze ans, la prégnance des clivages communautaires a complètement bouleversé l’ordre institutionnel en Belgique au point que le pays vient de sortir d’une crise politique de plus d’un an. Par ailleurs, la mondialisation néo- libérale brouille tous les repères idéologiques et accentue le déclin économique de la Wallonie -avec des dégâts sociaux considérables- alors que prospère, la Flandre, dit-on, lorgne vers l’Afrique du Sud.

Économiquement florissante et culturellement proche de la Flandre, l’Afrique du sud dispose d’atouts diplomatiques et militaires que n’a pas le Congo et qui font d’elle une interlocutrice appréciée du FMI et d’une Amérique plus que jamais impériale. Une restauration de la cotutelle belgo - américaine, sous la férule d’une Flandre à dominante politique libérale et atlantiste, permettrait aux secteurs économiques flamands et leurs partenaires de s’affirmer au sein de l’Union européenne pour imposer les revendications flamandes d’autonomie, voire d’indépendance. Il n’est donc pas étonnant que les politiques francophones s’emploient à retrouver les vestiges de la colonie- modèle qui fit la grandeur de la Belgique pour enrayer cette perspective cauchemardesque.

Affirmer que la Belgique est en quête du Graal perdu n’est pas un cliché. Cela renvoie, au contraire, à des réalités ayant une historicité établie. Relisons attentivement deux éminentes personnalités belges : en 1908, lorsque le roi Léopold II est contraint de " céder " l’état indépendant du Congo à la Belgique, " le Congo offre le spectacle unique- au début du 20° siècle- d’un pays d’outre-mer pauvre dont une partie des ressources va être mise à la disposition d’un pays riche européen " J.Stengers,(professeur à l’Université Libre de Bruxelles) Congo Mythes et réalités, Duculot, Belgique 2007,p.110. " Ainsi l’investissement devient synonyme d’envahissement ;et la colonie, éternelle tributaire, voit s’écouler vers l’extérieur le flot de sa richesse. " P.Ryckmans (Gouverneur -Général du Congo -Belge 1934- 1946) Etapes et Jalons, Larcier, Bruxelles 1946,p.211.

Congo... Graal des Belges, mythe désuet ? Non, répond monsieur Denuit, auteur d’un ouvrage au titre évocateur " Congo, champion de la Belgique, en guerre " Fr.Belle, Bruxelles,1946. Congo... Graal des Belges, pur fantasme ? " Que Dieu protège la Belgique et notre Congo " c’est en ces termes que le roi Léopold III conclut son discours d’abdication, le 17 juillet 1951.

Notre Congo... la plus étincelante pierre précieuse sertie dans la couronne belge comme semble l’indiquer un dossier que le quotidien bruxellois Le Soir (23-24 février 2008) consacre à La Donation Royale : la colossale fortune que Léopold II a amassée au Congo est un des éléments constitutifs essentiels de cette Donation estimée à plus de 450 millions d’euros. Ainsi s’explique l’acharnement désespéré du monde politique francophone de récupérer ce joyau afin de renforcer ses positions face à la Flandre.

Conjuguer optimisme de la volonté et scepticisme de l’intelligence-critique...

Le tableau dépeint ci- haut paraît si sombre qu’il serait tenté de croire que tout est irrémédiablement perdu. Les apparences peuvent être trompeuses et n’offrent qu’une vision tronquée des réalités congolaises. Le Congo n’est pas voué à être éternellement l’otage des analphabètes politiques tirant leur légitimité des appuis extérieurs. Ce pays reste un gisement inépuisable de richesses humaines, de ressources culturelles, de compétences scientifiques et d’excellences intellectuelles qu’il faut s’employer à transformer en atouts.

Le moment paraît donc propice pour conjuguer les initiatives des parlementaires belges et congolais soucieux de libérer les relations belgo- congolaises de pesanteurs (néo) coloniales ; la vigilance citoyenne de nos sociétés civiles ainsi que les expertises scientifiques des universitaires belges et congolais pétris d’éthique intellectuelle clairvoyante afin de rationaliser les politiques de coopération pour qu’elles satisfassent les légitimes aspirations des populations congolaises.

Le poids écrasant des ingérences étrangères dans les affaires congolaises devrait désormais inciter les esprits les plus avisés des diasporas congolaises à élaborer des stratégies conséquentes pour se constituer en puissants groupes de pressions capables d’initier et de mener un travail méthodique de " lobbying "afin de libérer le politique au Congo, notamment l’accession au pouvoir et son exercice de logiques perverses du parrainage. Le succès de ce travail passe par des choix clairs, courageux, lucides et reposant -intellectuellement -sur des argumentaires solidement articulés.

La confiscation du politique au Congo est largement favorisée par l’inculture intellectuelle des universitaires-minoritaires mais actifs et sans scrupules- asservis au pouvoir et l’analphabétisme politique d’une majorité des personnalités politiques illettrées de l’histoire du pays.

Article paru le 14 mai 2012 dans L’express

Anicet MOBE FANSIAMA

Chercheur en Sciences Sociales

Conseiller culturel du Collectif des intellectuels congolais DEFIS Paris

Source : http://cadtm.org

 
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