lundi, 23 octobre 2017
 

RDC : les fantômes de Leopold II

Conférence d’Adam Hochschild 27 juin par CADTM

La conférence Dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo le CADTM a organisé le 14 juin 2010 à Liège une conférence d’Adam Hochschild sur son livre "Les fantômes de Léopold II". Cette conférence était modérée par Ludo De Witte. Adam Hochschild avait fait traduire son intervention en français, voici le texte qu’il a présenté.

C’est un plaisir d’être parmi vous aujourd’hui. Par avance, je fais appel à votre indulgence car je ne maîtrise pas parfaitement la langue française. J’ai réussi à me faire aider pour traduire cette conférence, mais j’aurai peut-être aussi besoin d’aide pour les questions-réponses.

Je pense que c’est une très bonne initiative que les Belges ne laissent pas sous silence le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Congo, en organisant des manifestations comme celle qui nous réunit. Comme toutes les relations nées du colonialisme, celle entre la Belgique et le Congo s’associent à de souffrances et injustices, et, en général, les pays coloniaux ont du mal à accepter ce genre de relations.

Par exemple, mon propre pays, les États-Unis, s’est battu, il y a cent dix ans, avec une extrême violence contre des Philippins qui défendaient leur indépendance. Plusieurs centaines de milliers de Philippins sont morts, et le recours à la torture par les troupes américaines était tellement courant que cela fit un grand scandale. Cependant, les anniversaires des événements de cette guerre passent, sans être remarqués par la majorité des Américains. Peu de réunions comme celle-ci, pas d’exposition dans les grands musées, et de nos jours, la plupart des livres scolaires américains ne mentionnent pas ou peu cette guerre.

On peut dire exactement la même chose de la longue série d’interventions de l’Armée américaine en Amérique centrale et aux Caraïbes tout au long du Vingtième siècle. Ces invasions étaient quasiment menées pour soutenir des dictateurs douteux et ont parfois renversé des gouvernements légitimes. La plupart des écoliers et des visiteurs dans nos musées d’histoire n’en apprennent rien.

Donc, aucun pays n’aime faire face en toute honnêteté et directement à de telles épisodes du passé.

* * *

Alors, quelle est donc l’histoire de la Belgique et du Congo ? Je ne vais pas tout vous raconter ici, parce que j’imagine que la plupart d’entre vous connaît cette histoire et peut-être certains d’entre vous en savent plus que moi, car, bien que j’ai écrit un livre sur le sujet, je ne suis spécialiste ni du Congo, ni de la Belgique. Cependant, je vais évoquer quelques aspects de cette histoire :

Tout d’abord, comme vous le savez probablement, le roi Léopold II commença à s’approprier ce territoire en 1879, quand il embaucha l’explorateur Henry Morton Stanley, puis, de 1885 à 1908 le Congo fut reconnu internationalement comme sa possession personnelle, privée, la seule colonie propriété privée - au monde. En 1908, une année avant sa mort, le roi vendit au gouvernement belge le Congo, qui devint le Congo belge.

Pendant et juste après le règne de Léopold, l’économie du Congo s’appuyait essentiellement sur la récolte du caoutchouc naturel par une main d’œuvre forcée. La grande forêt tropicale d’Afrique centrale couvre à peu près la moitié du Congo, et dans toute cette région, Léopold impose les travaux forcés à la quasi-totalité de la main d’œuvre masculine pour ramasser le caoutchouc naturel provenant des lianes à caoutchouc répartis un peu partout dans la forêt. Son armée personnelle, à savoir 19 000 hommes, conscrits noirs sous les ordres d’officiers blancs, sévissaient de village en village. Ils prenaient en otage toutes les femmes d’un village, pour obliger les hommes à aller dans la forêt pendant des journées entières, pour y recueillir leur quota mensuel de caoutchouc naturel. Les femmes étaient enchaînées, on a même des photos, et souvent violées par leurs gardes. Et, comme vous le savez probablement, le viol par des hommes armés est encore, tragiquement, le sort de dizaines de milliers, peut-être de centaines de milliers, de femmes congolaises de nos jours.

Suite à l’invention de la chambre à air pour bicyclettes et de la grande demande pour les gaines de câbles de téléphones et de télégraphes et autres besoins de l’industrie, le caoutchouc devint une matière première très prisée sur le plan mondial au début des années 1890. Comme le prix du caoutchouc augmentait, le quota mensuel que les congolais en travaux forcés devaient rapporter augmentait en conséquence, et ces hommes étaient parfois forcés d’être loin de leurs familles, dans la forêt, pendant des semaines entières chaque mois.

Ce système a entraîné de nombreuses morts. Beaucoup de femmes en otage étaient affamées. Encore plus nombreux furent les hommes forcés au travail jusqu’à la mort. Les recensements locaux de l’époque indiquent de nombreux villages comprenant plus de femmes que d’hommes. Des centaines de milliers d’hommes ont fui leurs villages pour ne pas être conscrits de force, mais les seuls endroits où ils pouvaient se cacher étaient dans la forêt profonde, où il y avait peu d’abris et de nourriture, et ils y périssaient. Des dizaines de milliers de congolais sont morts suite à leur rébellion contre le système, rébellions réprimées par les armes supérieures de l’armée privée de Léopold. Et, quand les femmes sont otages et les hommes aux travaux forcés, il reste peu de personnes capables de s’occuper des récoltes, de chasser et de pêcher. D’où le manque de nourriture. De plus, dans des centaines de villages congolais, l’armée réquisitionnait pour ses soldats la nourriture à coups de fusils, ce qui diminuait encore les réserves de nourriture. Et quand il y a malnutrition ou famine, les maladies achèvent ceux qui normalement auraient survécu – cela a été, de loin, la plus grande cause de décès.

Une autre cause a contribué à la diminution de la population, c’est pourquoi, lorsque l’on parle du nombre de victimes à cette époque, il faut plutôt considérer la perte de population que le nombre de morts. Quand les femmes sont otages et les hommes sont aux travaux forcés, les populations ont beaucoup moins d’enfants. L’anthropologue belge Daniel Vangroenweghe cite un missionnaire catholique débarqué dans le district de Lac Mai Ndombe en 1910, qui remarque qu’il n’y a quasiment pas d’enfants de 7 à 14 ans, alors qu’il y avait beaucoup d’enfants dans les autres tranches d’âges. Cela correspondait à la période de 7 à 14 ans avant son arrivée, de 1896 à 1903, c’est-à-dire à la période où les travaux forcés pour la collecte du caoutchouc ont été le plus dur dans ce district.

Pour toutes ces raisons, on estime que la population du Congo a diminué grossièrement de moitié pendant les quarante ans qui s’étalent de 1880 à 1920, en passant de 20 millions d’habitants au début de cette période à environ 10 millions d’habitants à la fin de celle-ci.

Comme le thème de la diminution de la population au début de l’ère coloniale est controversé, j’ajouterai trois commentaires :

Premièrement, dans les sociétés sans recensement systématique, ce qui n’a pas été établi au Congo avant les années 1920, nous ne pouvons que travailler sur des estimations. Nous n’obtiendrons jamais de chiffres exacts.

Deuxièmement, quand je dis que la perte de population à cette époque est estimée à 50%, ce n’est pas moi, auteur américain, qui propose cette estimation. Je fais référence à des estimations données par des belges. Et si je suis enclin à croire que ces estimations de très forte perte de population sont correctes, c’est que ces chiffres ont été répétés à la fois pendant la période coloniale et de nos jours. Voici quelques exemples de personnes et d’organismes qui offrent ces statistiques :

— En 1919, un organisme gouvernemental, établi à l’origine par le roi Léopold II, la Commission permanente pour la protection des indigènes, estime que la population a diminué de moitié pendant les quarante ans précédents.

— En 1920, le commandant Charles Liebrechts, qui a occupé de nombreux postes à un haut niveau dans l’administration coloniale, annonce les même chiffres.

— En 1924, un autre organisme quasi-officiel, le comité permanent du Congrès colonial national de Belgique, ne donne pas une estimation en pourcentage de la perte de population, mais déclare : « Nous courions le risque de voir un jour fondre et disparaître la population noire au point de nous trouver devant une sorte de désert. »

— Aujourd’hui, l’estimation qui fait autorité vient du Professeur Jan Vansina. D’origine belge, Vansina a passé le plus clair de sa vie aux États-Unis, mais a aussi enseigné en Belgique et en Afrique. Auteur, largement respecté, de plus d’une douzaine de livres, il est reconnu, à juste titre, comme le meilleur ethnographe actuel, spécialiste des peuples de l’Afrique centrale. Il estime également la perte de population à environ 50%.

Le Professeur Léon de St. Moulin, le démographe le plus prolifique sur le Congo, est un peu plus conservateur et estime la perte de population entre le tiers et la moitié.

Le dernier point que je veux avancer sur le sujet des morts et de la perte de population au début de l’ère coloniale est le suivant. Aussi brutale qu’elle soit, la situation au Congo n’était finalement pas différente de celle des autres régions de production du caoutchouc naturel en Afrique centrale ; le Congo français, sur l’autre rive du fleuve Congo, le nord de l’Angola, sous la dominance des portugais et le Cameroun, colonie allemande à l’époque. Dans tous ces territoires, les administrateurs des colonies virent l’immense profit que le roi Léopold obtenait par son système d’otages et de travaux forcés pour la récolte du caoutchouc naturel et ils l’adoptèrent. Et, autant que l’on puisse dire, la perte de population dans ces trois territoires a été à peu près similaire à celle du Congo.

Conquête et colonisation, particulièrement dans les premières phases, se règlent souvent de manière assez brutale. Les taux de mortalité chez les Indiens d’Amérique pendant la Conquête de l’Ouest dépassent largement ceux du Congo, par exemple. Et il en fut de même pour les peuples aborigènes d’Australie et de Tasmanie lors de la prise de pouvoir des Britanniques.

Alors se pose la question : pourquoi la Belgique est-elle la seule à faire l’objet d’une gigantesque campagne internationale de protestation contre le système de travaux forcés du roi Léopold au début du XXième siècle ? Bonne question, puisque des accusations similaires auraient pu être faîtes à tous les pouvoirs coloniaux européens. Je pense à deux raisons principales. Tout d’abord, la Belgique est un petit pays, donc plus facile à attaquer. Pendant la période parfois intense d’alliances rivales en Europe dans les années d’avant la Première Guerre mondiale, aucune super puissance ne voulait contrarier inutilement un allié majeur, ou un ennemi potentiel majeur. La deuxième raison, à mon avis, est le fait que le Congo appartenant à une seule personne, en faisait une cible plus facile. C’est toujours plus facile d’organiser une campagne si la personne unique – en l’occurrence un roi qui devenait visiblement très riche – est le coupable.

* * *

Que peut-on dire des dernières phases du colonialisme au Congo, du début des années 1920 à 1960 ?

Il y avait beaucoup moins de morts non naturelles, bien que les travaux forcés, aux conditions de travail pénibles, soutenaient toujours une part importante de l’économie jusqu’à juste après la Seconde Guerre mondiale.

Cette période, contrairement à celle de la domination de Léopold, a vu la construction de nombreux hôpitaux et cliniques, de mines et d’usines, d’églises, de routes et chemins de fer et d’écoles, dont peut–être les meilleures écoles élémentaires de l’Afrique coloniale. De nos jours, tous les visiteurs du Congo, comme moi l’an passé, verront encore nombre de ces écoles, hôpitaux et églises.

Les belges qui sont allés travailler au Congo à cette époque, comme professeurs, prêtres, docteurs, infirmières et fonctionnaires, n’avaient, pour la plupart, peu en commun avec les aventuriers et flibustiers du temps de Léopold II, venus de tous les coins du monde pour y faire vite fortune. Et certainement, nombre des écoles et hôpitaux qu’ils ont construits étaient des institutions efficaces, nécessaires qui n’auraient pas vu le jour sans eux.

Mais quand on juge conquête et colonialisme, que ce soit au Congo, ailleurs en Afrique ou le rôle colonial que les États-Unis ont joué en Amérique latine, il faut toujours s’interroger sur le pourquoi de la création de telles institutions.

Les écoles étaient construites au Congo, et ailleurs en Afrique coloniale car les colonisateurs voulaient une main d’œuvre éduquée. Mais pas trop éduquée, car cela pourrait donner aux gens des idées d’indépendance ou d’auto-gouvernance. Il y avait peu de lycées et la première université au Congo ne date que des années 1950.

Les hôpitaux et les cliniques furent construits pour assurer aux colonisateurs une main d’œuvre en bonne santé, ce qui permettait aux mines et usines de mieux fonctionner.

Les routes et les chemins de fer étaient construits principalement pour le transport des matières premières chères en dehors du pays, comme le cuivre, l’huile de palme, le coton et toute une panoplie de minerais précieux. Ceux-ci partaient en Belgique, dans d’autres pays d’Europe, et aux États-Unis, où les grandes entreprises avaient leurs sièges sociaux. Celles-ci pouvaient maintenant recueillir les profits qui allaient auparavant au roi Léopold II.

Et même les églises étaient construites non seulement pour évangéliser, mais aussi pour prêcher l’obéissance. Les premières années, les orphelinats catholiques au Congo préparaient les garçons à devenir soldats dans l’armée personnelle du roi Léopold II. Puis, vers la fin de la période coloniale, les églises ont prêché l’obéissance non seulement envers l’état, mais également envers les entreprises privées. Lors de ma visite au Congo l’été dernier, j’ai passé une nuit dans une mission catholique à Mongbwalu, dans le district Ituri au nord-est, une région de riches mines d’or. Là, dans une belle cathédrale en briques construite dans les années 1930 par les belges, il y a encore à l’heure actuelle, au-dessus de l’autel, une grande peinture murale du temps coloniales. On y voit la Vierge Marie au milieu des nuages, tandis que sous elle, de fervents croyants se tiennent bien droit, brandissant un grand drapeau avec le nom de la vieille compagnie minière belge. Un féticheur africain apeuré, terrifié par le pouvoir combiné de la Vierge et de la grande entreprise fuit la scène. Fascinante image pour un autel de cathédrale !

J’ai remarqué que, tout comme la conquête et le colonialisme sont toujours la conséquence d’une recherche du profit, ils sont aussi toujours accompagnés d’une rhétorique aux sons nobles, qui se réclame d’une intention honorable. En France, ils parlaient de « la mission civilisatrice » ; en Angleterre, Rudyard Kipling parlait de la « charge de l’homme blanc » de mener le reste du monde. Les américains blancs justifiaient la prise de l’Ouest américain des mains des Indiens en disant que c’était la « destinée manifeste » du pays de s’étendre de l’Océan atlantique au Pacifique. Le rôle des Belges au Congo, insistait un Gouverneur général, Pierre Ryckmans, était de « dominer pour servir ». Mais rarement, pour ne pas dire jamais, dans l’histoire de l’humanité, je dirai, un pays a dominé un autre pays dans le but de servir son peuple. Il y a toujours d’autres motifs, parfois un mélange de stratégie et d’économie, comme les Etats-Unis en Irak ou l’Union soviétique dans les Pays de l’Est de l’Europe, et parfois principalement des raisons économiques comme c’était en général le cas en Afrique coloniale.

* * *

Je voudrais maintenant étudier la question de la perception de la Belgique , depuis 1960, sur son passé colonial au Congo, car je suis toujours intéressé de voir comment les pays font face aux périodes difficiles de leur passé.

Comme je n’ai jamais vécu en Belgique, je ne suis pas le mieux placé pour en juger, mais j’ai l’impression que, au moins jusqu’au milieu des années 1990 en Belgique, la période coloniale conservait plutôt le mythe d’un temps de gloire et de progrès. Voici quelques raisons pourquoi je pense que c’est vrai.

La première nous vient du programme de publications officiellement subventionné de l’Académie royale des Sciences d’Outre-mer, anciennement nommée l’Académie Royale des Sciences coloniales. Aucun ancien pouvoir colonial, à ma connaissance, n’a un tel organisme. L’Académie a publié plus de cent livres d’histoire et de sciences sociales, principalement sur le Congo, et la plupart sur la période coloniale. Peu d’entre eux évoquent le système des travaux forcés, pourtant un élément essentiel de la période coloniale. Un seul de ces livres peut revendiquer les travaux forcés comme thème principal.

La deuxième preuve de la glorification de la période coloniale, à mes yeux, est la manière hostile dont les spécialistes belges qui ont écrit de façon critique sur le colonialisme ont été traités, voire ignorés.

Quand l’anthropologue Daniel Vangroenweghe a publié son livre « Du sang sur les lianes » dans le milieu des années 1980, un des premiers livres de la Belgique moderne sur le système des travaux forcés, le gouvernement a envoyé une commission d’enquête au lycée où il enseignait pour examiner s’il avait une mauvaise influence sur ses jeunes élèves. Quand le feu Jules Marchal, un diplomate belge à la retraite, a publié quatre livres, d’abord en néerlandais, puis en français, sur le Congo du roi Léopold II, qui contenait une documentation extraordinaire qu’aucun érudit n’avait trouvé auparavant, ils ne reçurent aucune mention dans les magazines ou revues scientifiques belges et seulement, à ma connaissance, une critique dans un journal. Deux prêtres-anthropologues, les Pères Edmond Boelaert and Gustave Hulstaert, dans les années 1940 et 1950, recueillirent les témoignages de survivants, lorsqu’ils étaient encore vivants à cette époque, sur la période des travaux forcés pour la collecte du caoutchouc. Mais l’Académie Royale a refusé de publier leurs articles et ils durent les faire publier ailleurs. J’en profite pour saluer tous ces Belges et autres, tels Ludo De Witte, pour leur courage de mettre en défi la mythologie nationale. Dans tout pays, la mythologie nationale règne. C’est relativement facile pour un étranger d’écrire de manière critique sur de tels sujets, mais c’est souvent plus difficile pour un citoyen de le faire.

Finalement, il n’y avait encore récemment pas de meilleure preuve de l’idéologie de l’histoire coloniale que le Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervuren. Lors de ma première visite, en 1995, il n’y avait absolument aucune mention, ni dans les textes, ni dans les vitrines ou les expositions du musée, que durant la période où ces superbes collections ont été apportées en Belgique pour en constituer le fonds des expositions, des millions de Congolais mouraient suite aux travaux forcés. Il y avait même une liane à caoutchouc dans le musée, mais aucun commentaire sur ces hommes forcés à ramasser ce caoutchouc. Pas un mot. Cette omission était aussi grave que si, dans un musée sur la vie des plantations dans le sud de l’Amérique il n’y avait pas de commentaire sur l’esclavage. Heureusement, aujourd’hui le musée de Tervuren s’est beaucoup amélioré.

(Au fait, il n’y a toujours pas de musée national de l’esclavage aux Etats-Unis, alors que 35 millions d’américains sont des descendants d’esclaves. Comme je l’ai dit, aucun pays n’aime confronter les moments les plus difficiles de sa propre histoire).

Pourquoi le passé colonial, jusqu’à récemment, est-il tellement idéalisé ici en Belgique ? C’est assez commun : tous les pays se créent des mythes nationaux, et les célèbrent souvent même, jusqu’à ce qu’un événement ou un groupe les contraignent à reconsidérer ces célébrations. Mais il n’y a pas de population congolaise puissante politiquement en Belgique pour suffisamment faire pression pour que cette histoire soit présentée différemment. Et bien sûr, un bon nombre de Belges travaillaient au Congo pendant la période coloniale, beaucoup vivent encore, et l’on peut comprendre qu’eux-même et leurs descendants se persuadent d’avoir été engagé dans une cause noble et non dans de l’exploitation.

Je constate toutefois que les choses ont changé en Belgique, depuis les douze ou treize dernières années. J’ai l’impression que c’est dû à une série d’événements qui se sont déroulés essentiellement entre 1997 et 2001.

— au Congo, le dictateur Mobutu a été renversé, puis il est mort. Il était très proche des cercles dirigeants de Belgique. C’était bien sûr la même chose pour les Etats-Unis.

— en 1999, pour la première fois depuis longtemps, les Chrétiens-démocrates ne font pas partie du gouvernement ici, ce qui permet de regarder de plus près les agissements des gouvernements précédents, aussi bien avant qu’après l’indépendance du Congo.

— Ludo De Witte publia son livre « L’assassinat de Lumumba », sur la complicité de la Belgique dans le meutre du premier ministre du Congo élu démocratiquement pour la première fois.

— Le puissant long métrage de Raoul Peck, « Lumumba », basé sur ces nouvelles informations, sort sur les écrans.

— une investigation par une commission du Parlement belge a vérifié les découvertes de De Witte, d’où des excuses de la part de la Belgique sur son rôle dans le meurtre de Lumumba.

— et, finalement, mon propre livre a été publié, et je pense que cela a eu quelque influence. Bien que, je dois dire que très, très peu de ce que j’ai dit n’a déjà été écrit avant par quelqu’un d’autre, et souvent par des belges.

* * *

Quel avenir pour le processus de réconciliation de la Belgique avec son passé colonial ? C’est à vous de le déterminer. Je vous souhaite bonne chance en explorant ce passé, en l’explorant à fond et honnêtement, et en l’explorant avec des chercheurs, des écrivains, des artistes et des cinéastes d’autres pays, car dire la vérité doit dépasser les frontières nationales. J’espère, en particulier, que vous pourrez l’explorer en apprenant plus sur les vies et les expériences des femmes congolaises, qui ont souffert pendant l’ère coloniale et de nos jours, mais leurs voix sont rarement entendues. Et, surtout, j’espère que vous explorerez cette histoire en conjonction avec les Congolais, car c’est également leur passé et ils sont ceux dont les vies ont été les plus affectées par l’héritage du colonialisme.

Merci.

 
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