jeudi, 17 octobre 2019
 

Gabon : Interview du Dr Bruno ELLA

Le Dr Bruno ELLA est le président de la Convention de la Diaspora Gabonaise

AEL : depuis quelques temps, la mobilisation est importante au Gabon. Pouvez-vous nous faire l’historique de la bataille pour la conférence nationale ?

Dr Bruno Ella : Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter au minimum à l’année 2009 et à la mascarade électorale qui a porté au pouvoir Ali Bongo, suite au décès de son père, Omar Bongo, qui régnait sur le pays depuis 1967. Au vu des conditions dans lesquelles Ali Bongo est arrivé au pouvoir et du contentieux de son père, on aurait pu s’attendre à ce que ce dernier relève le défi en gouvernant avec mesure et intelligence. Les Gabonais ont eu droit à tout le contraire :
- réformes constitutionnelles concentrant encore plus de pouvoirs entre ses mains
- nombreuses violations des droits civils, civiques et politiques
- dépenses somptuaires et stériles hors de tout réel contrôle, certaines confinant au détournement des deniers publics
- précarisation et paupérisation accrues des populations
- etc...

Dans un tel contexte de frustrations, la tension socio-politique n’a pu que croître inexorablement. Au point que dès le début de l’année 2011, la société civile avait lancé un appel à une concertation nationale afin de proposer un ensemble de solutions pour sortir de la crise chronique qui sévissait déjà à l’époque. Loin de répondre à cet appel, le pouvoir a persisté dans ses pratiques condamnables, alimentant ainsi une crise sociale de plus en plus aiguë. Constatant que nous étions assis sur un volcan, la CDG, la société civile regroupée dans le mouvement Ça Suffit Comme Ça ainsi que des représentants de l’opposition politique gabonaise se sont concertés du 30 juin au 3 juillet afin de mener une réflexion commune sur les causes de la crise et sur des solutions pour une sortie de crise durable.

C’est en s’inspirant très largement des travaux de la société civile et de son expérience du terrain que s’est imposée la nécessité d’une conférence nationale souveraine pour sortir de cette crise par la voie pacifique capable d’absorber toutes les frustrations dues à la mauvaise gouvernance et à privation des libertés fondamentales. Il faut préciser qu’une précédente conférence nationale s’était déjà tenue en 1990 en vue de mettre fin à la grave crise socio-politique qui tenait du règne de son père. Mais elle s’était soldée par un échec du fait qu’elle n’était garantie du caractère : en d’autres termes, les actes de cette conférence nationale de 1990 n’avaient valeur que de propositions que le pouvoir était libre de retenir ou non. La CDG, la société civile regroupée dans le mouvement Ça suffit comme Ça et l’opposition politique gabonaises, tirant les leçons de cet échec, insistent donc sur la nécessité du caractère souverain de cette nouvelle conférence nationale. Depuis cet été, une large majorité de Gabonais a marqué son adhésion à cette proposition.

AEL : le pouvoir actuel semble aujourd’hui en panique en convoquant tout azimut les opposants, y a t-il des signes qui indiquent le malaise du régime ?

B.E : La réaction de refus du pouvoir actuel était malheureusement prévisible. Pourtant un simple coup d’oeil sur l’issue de certaines révolutions récentes montre qu’à l’évidence il y va aussi de son intérêt que cette conférence nationale souveraine se passe dans les meilleures conditions. Au contraire, le pouvoir déploie depuis cet été toute une batterie de mesures, des plus violentes aux plus iniques, pour en empêcher la tenue.

Parmi les réactions les plus condamnables, on peut citer la répression sanglante d’un meeting le 15 août dernier, répression ayant occasionné un décès et de nombreuses blessures sous les balles des forces de l’ordre. On peut aussi déplorer de nombreux actes d’intimidation des leaders de l’opposition politique réelle et de la société civile engagée.

L’un des exemples les plus flagrants est celui de Marc Ona Essangui. Coordinateur du mouvement Ca suffit comme ça, coordonnateur national et membre du comité de pilotage international de la coalition Publiez ce que vous Payez, ce dernier est la figure de proue de la société civile engagée dans la lutte pour la démocratie au Gabon. Il fait l’objet d’un harcèlement médiatique et judiciaire : constamment calomnié dans les journaux proches du pouvoir, il a été également menacé de mort à plusieurs reprises et victime de poursuites judiciaires abusives pour ne pas dire propres aux régimes dictatoriaux. Le fait le plus récent est qu’il fait l’objet d’une citation directe au tribunal de Libreville ce 26 décembre 2012 pour des motifs fallacieux. Nous suivons de très près cette nouvelle forfaiture car, si l’on en croit certaines informations diffusées par les médias du pouvoir, ce dernier n’a pas l’intention d’en rester à cette convocation et semble vouloir aller plus loin. Nous espérons que la mobilisation tant au niveau local que des soutiens à l’étranger convaincra le régime de non droit d’Ali Bongo à ne pas franchir la ligne rouge qui pourrait mener le Gabon vers une levée du verrou de la violence légitime mais sans contrôle.

AEL : il est difficile pour nous d’avoir une visibilité au Gabon. Les potentiels remplaçants d’Ali Bongo ont souvent été dans les gouvernements du père Bongo. Qui sont les opposants les plus crédibles ?

B.E : Il est vrai que la plupart des chefs de partis de l’opposition ont à un moment ou à un autre collaboré avec le défunt Omar Bongo. Quelles que soient les raisons qui ont pu amener les uns et les autres à accepter de participer à l’un de ses gouvernements, il est difficilement contestable que ce convivialisme a été mal vécu par la population au point de longtemps nourrir une désaffection profonde de cette dernière pour l’ensemble de sa classe politique.

Tant et si bien qu’aujourd’hui nous en sommes arrivés à une situation paradoxale où le leader d’opposition qui, aujourd’hui, a incontestablement la plus grande capacité de mobilisation est André Mba Obame, ancien bras droit d’Omar Bongo et ancien ami intime d’Ali Bongo. Mais de multiples interrogations sur son état de santé jettent des doutes sur son avenir politique et ouvrent ainsi le jeu pour les autres chefs de partis d’opposition.

Ce serait toutefois une erreur de limiter les potentiels remplaçants d’Ali Bongo aux seuls chefs actuels des partis d’opposition. Dans la plupart des partis, y compris au Parti Démocratique Gabonais (PDG), le parti au pouvoir, bien des cadres compétents et jouissant d’une certaine virginité peuvent constituer une alternative crédible. Il en est de même pour nombre de leaders de la société civile.

En fait, il faudrait se garder d’analyser la situation actuelle avec une grille de lecture des années 1990 ou même 2000 où le jeu politique était verrouillé

AEL : Y a t-il une gauche radicale au Gabon ? Si oui, pouvez-vous nous en parler ?

B.E : Une lecture de l’échiquier politique gabonais en termes de gauche et de droite n’est plus opérante au Gabon depuis 1964, avec l’échec du coup d’Etat qui visait à mettre fin à la dérive autoritaire du président de l’époque, Léon Mba, et surtout depuis l’institution du parti unique par Omar Bongo à son arrivée officielle au pouvoir, en 1967. La restauration formelle du multipartisme en 1990 n’a quasiment rien changé à cet état de fait. En effet, l’un des principaux problèmes des partis politiques au Gabon, c’est qu’ils reposent trop souvent presqu’exclusivement sur la personne de leur dirigeantfondateur  ; la référence éventuelle de nos partis politiques à une idéologie ne se reflète guère dans leur vie et leur action politiques. On peut d’ailleurs noter que parmi les nombreux partis se réclamant du socialisme, seul le Parti du Peuple Gabonais (PGP) est membre de l’Internationale socialiste.

AEL : Pourquoi la gauche gabonaise ne dénonce pas les ambiances xénophobes à l’égard des Etrangers africains aux Gabon. Est-il vrai qu’à l’aéroport Léon Mba, il est écrit en gros ´ gabonais d’abord´ ?

B.E : Cette question n’est pas si simple. Il convient tout d’abord de rappeler qu’une part importante de Gabonais a des origines étrangères et ne fait l’objet d’aucune forme de discrimination. En outre, il est indéniable que le Gabon a longtemps été une terre d’accueil de populations immigrées venues de toute l’Afrique, et même au-delà, chercher fortune et qui, au fil du temps, ont fini par s’établir sur cette terre.

Concernant l’expression "Gabonais d’abord", elle est inexacte. La vraie inscription qu’on peut lire à l’aéroport de Libreville, mais aussi dans d’autres bâtiments publics, est "Gabon d’abord". Cette antienne date de la période de l’indépendance du Gabon et n’est rien d’autre qu’un appel à tous les Gabonais à privilégier l’intérêt général plutôt que les considérations personnelles. Il n’est donc pas juste de la rapprocher de certains slogans de l’extrême-droite française ou d’autres pays comme certains s’y risquent parfois.

Ceci dit, on ne peut nier qu’il y a actuellement une atmosphère de vive défiance envers certaines catégories d’étrangers. Mais il ne faudrait se tromper ni sur sa signification ni sur ses causes réelles.

Parmi ces causes, on peut rappeler que les autorités politiques de ce régime ont souvent instrumentalisé la question des étrangers d’au moins deux manières :
- en faisant d’eux les boucs émissaires des difficultés économiques et sociales que subit le Gabon, les livrant ainsi à la vindicte populaire pour mieux mettre le voile sur les incohérences de leurs choix politiques et leur incompétence
- en impliquant beaucoup d’entre eux dans les fraudes électorales massives auxquelles ce pouvoir a l’habitude de se livrer Mais cette problématique a pris une nouvelle dimension avec l’arrivée contestée au pouvoir d’Ali Bongo en 2009. Ce dernier a nommé à nombre de postes parmi les plus sensibles et stratégiques de l’Etat des personnes dont les conditions d’accession à la nationalité gabonaise paraissent particulièrement douteuses à la majorité des Gabonais. On compte plusieurs de ces personnes parmi les plus proches collaborateurs d’Ali Bongo à la présidence de la République, c’est à dire au coeur même de l’Etat. Or, dans le système politique hyper présidentialiste que subit le Gabon, ils (ces personnalités aux origines douteuses) ont souvent plus de pouvoir que les ministres de la République et ils ne se privent pas de le montrer en narguant le peuple. Pour démonstration, celui qui conduit Marc Ona Essangui au tribunal par une citation directe et arbitraire n’est autre que M. Liban Soulema, le chef de cabinet d’origine somalienne d’Ali Bongo, qui règne de tous ses abus à la présidence de la république gabonaise.

Ali Bongo a également mis en place un ensemble d’agences nationales, des structures faisant de facto office de gouvernement bis et ne rendant compte qu’au seul Ali Bongo : plus de 80% de son personnel est composé d’étrangers dont l’acquisition de la nationalité est fondée sur le clientélisme politique et la corruption ! où a-t-on vu cela dans un pays digne d’une république ?

Enfin, il n’est pas inutile de rappeler qu’Ali Bongo lui-même et depuis très longtemps fait l’objet d’interrogations sur ses origines familiales. Avérés ou non, nous le considérons comme un gabonais dès lors que son enfance au Gabon est connue de tous. Mais ces doutes reviennent et amplifient chez beaucoup de Gabonais le sentiment que leur pays est aux mains des étrangers qui plus est arrogants.

Si on replace le tout dans un contexte de mauvaise gouvernance, de corruption généralisée, de détournements massifs des deniers publics et de graves injustices sociales et économiques dont nombre de ces personnes sont des acteurs de premier plan, on comprend mieux pourquoi la question des étrangers est devenue si sensible au Gabon. C’est humain et c’est un réflexe de survie devant autant de violence exercée sur un peuple aussi tolérant que celui du Gabon.

AEL : le mouvement peut-il conduire à une alternance crédible au Gabon ?

B.E : Notre ambition ne se limite pas à une simple alternance consistant essentiellement à changer de têtes au sommet sans toucher aux fondements du système actuel et de ses dysfonctionnements. Notre conviction est qu’il faut aller bien plus loin en procédant à la refonte complète de nos institutions pour l’instauration d’un Etat de droit digne qui soit au service des citoyens et qui contribue de manière durable au développement ainsi qu’à la restauration d’une véritable vie démocratique. La conférence nationale souveraine est objectivement le cadre idéal pour effectuer ce travail.

Comme indiqué plus haut, la situation socio-politique est extrêmement tendue et peut gravement dégénérer à tout moment. La CDG et le mouvement Ça suffit comme Ça militent ardemment pour la tenue d’une conférence nationale souveraine car nous sommes convaincus que c’est le seul moyen de sortir de manière pacifique de la grave crise que connaît ce pays depuis 2009. Personne n’a intérêt à ce que nous échouions à faire adopter cette voie de sortie pacifique. Pas même le pouvoir actuel : l’histoire récente du nord et de l’ouest du continent africain devrait le ramener à la raison.

AEL : La francafrique est bien implantée au Gabon. Les entreprises françaises ont beaucoup d’intérêt au Gabon. Pensez-vous qu’elles suivent attentivement ce qui se passe au Gabon ? Ali Bongo représente t il pour eux la continuité donc la défense de la francafrique ?

B.E : Le moins que l’on puisse dire est que la Françafrique est bien présente au Gabon. Elle y a même son coeur selon nombre d’observateurs. L’une de ses manifestations a été le rôle prépondérant de certains grands groupes français dans l’adoubement d’Ali Bongo comme candidat de la France aux dernières élections présidentielles de 2009. On peut bien sûr expliquer en très grande partie ce soutien par la conviction que c’est le meilleur moyen de préserver leurs intérêts. Nous pensons qu’ils se trompent lourdement. Leur intérêt n’est pas de soutenir un régime qui contribue activement à la paupérisation croissante de son peuple et de prendre ainsi le risque de subir de plein fouet les conséquences dramatiques d’une réaction populaire violente. C’est très maladroit et d’une inintelligence désastreuse car tous les indicateurs le démontrent.

Plus de 50 ans après l’indépendance, il est temps de voir évoluer intelligemment les relations entre la France et le Gabon. Il y a beaucoup de gabonais qui sont liés à la France et beaucoup de français liés au Gabon. Si cette réalité ne peut pas convaincre les deux parties à trouver plutôt des solutions dignes de ce nom à un pays qui ne mérite pas autant de mépris sur le plan de la dignité humaine, alors je doute du sens que nous donnons aux valeurs qui distinguent la France du reste des grandes puissances de ce monde. Nous prenons au mot le point numéro 58 du projet présidentiel de François Hollande dans lequel il s’engage à lutter contre la Françafrique et à promouvoir de nouvelles relations plus équilibrées entre nos deux pays et mutuellement profitables à leurs deux peuples. La CDG est bien consciente que c’est loin d’être la première fois qu’un nouveau président français prend ce genre d’engagement mais elle ose espérer que la sincérité qui doit caractériser un chef de l’Etat d’un pays aussi sérieux que la France prendra le dessus sur les euphories trompeuses et sédatives des campagnes électorales.

AEL : Quelles sont les priorités pour les Gabonais ? Quels sont les états actuels des infrastructures notamment hospitalières, éducatives ?

B.E : La priorité des Gabonais est de vivre décemment et dans la dignité. Une enquête publiée en octobre dernier par l’institut Gallup est à ce sujet édifiant. Selon les résultats de cette étude menée dans 148 pays dans divers domaines d’ordre social, sanitaire et institutionnel, il s’avère, par exemple, qu’en 2011 :
- 70% des Gabonais ne mangent pas à leur faim dans un pays béni d’une forêt équatoriale
- 61% n’a confiance ni dans la justice ni dans les forces de l’ordre Des résultats proches, dans cette étude, de ceux de pays ravagés par la guerre tels que la RDC ou l’Afghanistan !!! La plupart des indicateurs sociaux et sanitaires sont dans le rouge. Même un indicateur a priori positif comme celui du taux d’alphabétisation (plus de 90%) cache mal de gros manques en termes de structures éducatives (classes surchargées, taux d’échecs élevé, etc...)

L’une des préoccupations premières des Gabonais est la cherté de la vie. Ce qui ne peut pas surprendre car Libreville est régulièrement classée parmi les villes les plus chères du monde alors que le pouvoir d’achat des populations ne cesse de se dégrader.

Selon les chiffres officiels le taux de chômage oscille autour de 20% mais personne n’y croit vraiment : le taux de chômage réel est sans doute plus proche du double ; plusieurs études estiment même qu’entre 40 et 60% des Gabonais actifs tirent tout ou partie de leurs revenus de l’informel.

Là encore, nous sommes convaincus que la Conférence nationale souveraine sera un instrument utile et efficace pour remettre l’économie gabonaise sur les rails d’un développement réel et pour s’assurer d’une gestion des ressources au mieux des intérêts du Gabon et des populations sans que ce redressement soit un écueil pour ses partenaires, bien au contraire.

Propos recueillis par Moulzo

 
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