mardi, 14 août 2018
 

7 avril 1994 : il y a 16 ans, le génocide du Rwanda

La mémoire et la reconnaissance des crimes du génocide ne doivent pas faire les frais des

C’était une visite d’Etat digne du pouvoir sarkozyste. Jouant aux hommes pressés - comme d’habitude -, son chef Nicolas Sarkozy aura consacré au total trois heures à sa visite à Kigali, le 25 février 2010. Une visite tout de même qualifiée par certains, par exemple par le magazine « Jeune Afrique », comme l’occasion d’une « réconciliation historique ».

Ce n’est pas nouveau que le président français parcourt l’Afrique au pas toujours pressé. Lors de sa première visite sur le continent, fin juillet 2007, il avait ainsi visité trois pays en trois jours (Libye, Sénégal et Gabon). En mars 2009, il lui suffisait à peine deux jours pour mettre le pied à terre dans trois pays (Congo-Kinshasa, Congo-Brazzaville, Niger), signatures de gros contrats à la clé. Cette fois-ci, c’était à nouveau en trois jours que Nicolas Sarkozy aura fait acte de présence en trois pays extrêmement différents (Gabon, Mali, Rwanda).

C’était sa visite au Rwanda qui aura été la plus « sensible ». A Kigali, on n’a pas du tout oublié le rôle actif joué par la France aux côtés du régime organisateur du génocide, qui a tué un million de personnes entre avril et juin 1994. En effet, dès octobre 1990 et le déclenchement des attaques militaires du « Front patriotique rwandais » (FPR, aujourd’hui parti au pouvoir) – afin d’imposer le retour des Tutsi, forcés à l’exil depuis le début des années 1960 suite à des exactions racistes -, l’armée française avait activement combattu au Rwanda. Elle avait soutenu, entraîné, doté en outils militaires l’armée gouvernementale du président Juvénal Habyarimana contre le FPR. Des militaires français avaient eux-mêmes fait la guerre au front, qui parcourait le nord du pays et marquait la ligne d’avancement du FPR. Puis, quand la mort du président Habyarimana dans un attentat non élucidé (O6 avril 1994) avait fourni l’occasion aux extrémistes de son régime – qui rêvaient depuis un moment d’une « solution finale » des Tutsi – d’appliquer leur programme génocidaire, la France officielle était toujours là. Le « Gouvernement intérimaire du Rwanda » (GIR), la direction des génocidaires, a été formé dans les jours du 07 au 10 avril 1994 dans les locaux de l’ambassade française à Kigali. Enfin, quand le FPR avait vaincu le régime génocidaire, fin juin 1994, l’armée française couvrait le repli de ses milices dans l’Est du Congo/Zaïre de l’époque. C’était la fameuse « Opération Turquoise ».

Jusqu’il y a peu, la classe politique française avait traité le Rwanda post-génocide avec arrogance et mépris. Si les crimes du génocide n’était pas niés, ils étaient relativisés (« des Hutu sont morts aussi, pas seulement des Tutsi », alors que ces derniers étaient la cible du génocide). Surtout, des protagonistes français s’efforçaient à faire apparaître les Tutsi comme des victimes d’actes perpétrés par « les leurs », et non pas comme celles du génocide perpétré par des racistes hutu. En prétendant que le FPR aurait été l’instigateur de l’attentat du 06 avril 1994 – ce qui est, pour le moins, très loin d’être sûr -, le « juge anti-terroriste » français Jean-Louis Bruguière a ainsi inculpé, fin 2006, une dizaine de hauts dirigeants rwandais. Leur arrestation fut demandée par voie d’Interpol. La logique était la même que si on avait prétendu que les juifs en Allemagne nazie étaient persécutés, « parce que » un tireur juif avait tué en 1938 l’ambassadeur nazi à Paris (ce qui servit de prétexte à la « Nuit de cristal »). Ce sont les mandats d’arrêt du juge Bruguière qui conduisirent, fin 2006, à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda.

Or, l’intelligence politique – ou au moins tactique – du président Sarkozy l’a conduit à comprendre que ce n’était plus tenable de refuser toute reconnaissance d’une culpabilité de la France, voire de rejeter la faute sur les Tutsi rwandais eux-mêmes. Le savoir sur le rôle français, partagé par les puissances concurrentes de la France (Américains, Britanniques) avec Kigali – qui s’est rapproché des puissances anglophones et vient d’intégrer le Commonwealth – était une source de danger politique. Maintenir un état de tension avec le Rwanda, c’était courir le risque de voir une bombe à retardement menacer la politique française à long terme. Celle-ci pouvait éclater à tout moment, des nouvelles révélations bien ciblées pouvant « assombrir » la réputation de la France ; voire déclencher, un jour, des enquêtes judiciaires.

Dès décembre 2007, Nicolas Sarkozy avait rencontré son homologue rwandais Paul Kagamé, en marge du sommet Union européenne-Afrique à Lisbonne. Bernard Kouchner, qui avait séjourné en mai 1994 au Rwanda comme dirigeant d’organisations humanitaires (pour tenter d’obtenir l’évacuation de personnes menacées) et qui était connu des dirigeants FPR, rajoutait son entremise. Ces derniers mois, les choses se sont accélérées : fin novembre 2009, le même jour que l’entrée du Rwanda au Commonwealth britannique, a été rendu publique la reprise des relations diplomatiques entre Paris et Kigali. Après l’enterrement du fait du dossier du juge Bruguière (qui a dû quitter son poste en 2007, suite à son candidature aux législatives pour l’UMP), deux magistrates françaises avaient séjourné au Rwanda. Pour la première fois, la justice française avait alors entendu des témoins sur le sol rwandais, en vue d’éventuelles poursuites contre des génocidaires vivant en France.

Le 25 février 2010, alors même que sa visite était extraordinairement courte – vue l’importance historique qui lui fut donnée -, Nicolas Sarkozy a su trouver quelques uns des mots et des gestes qui étaient attendus de lui. Il a visité le mémorial pour les victimes du génocide à Kigali, et a été pris en photo devant les tas d’ossements qui y sont exposés dans des vitrines. Sarkozy a même parlé du constat d’ « une forme aveuglement de la France lors du génocide au Rwanda », et de « graves erreurs d’appréciation » des dirigeants français de l’époque. Celles-ci auraient alors conduit Paris à choisir le mauvais côtés, au moment des assassinats en masse au Rwanda.

Certes, Sarkozy s’est gardé de demander « pardon » ou à présenter des excuses, comme l’a fait l’ancien président américain Bill Clinton à Kigali, le 07 avril 2004 (pour l’absence de toute protection des victimes lors du génocide) ou encore le Belgique. Le président français n’a évidemment pas reconnu que l’armée de son pays a participé à des crimes, et a préféré parler d’erreurs politiques. Néanmoins, le travail de tous ceux qui s’acharnaient, jusqu’alors, à nier l’existence d’un problème - à dissimuler le soutien coupable de la France au régime qui a exécuté le génocide -, est devenu nettement plus difficile depuis ces mots prononcés par Sarkozy à Kigali.

L’un des protagonistes les plus en vue de ce négationnisme français, l’écrivain Pierre Péan (qui a toujours tenté de dédouaner, pour des motifs essentiellement nationalistes, la France de François Mitterrand de tout rôle coupable au Rwanda), résiste encore à cette évidence. Péan à déclaré fin février au « Journal du dimanche » : « Le mot < erreur > est le seul qui puisse être utilisé aujourd’hui car il correspond aux conclusions de la commission Quilès (NOTE : de l’Assemblée nationale) en 1998, qui n’avait pas accepté l’accusation de complicité de génocide. » Ainsi Péan invoque le mot utilisé par Sarkozy (« erreur ») pour l’opposer à la reconnaissance d’un crime, avant de continuer crânement à justifier le rôle militaire actif de la France au Rwanda entre 1990 et 1994 : « On peut considérer que François Mitterrand n’aurait pas dû intervenir en 1990, mais cela n’était pas une faute : il existait des accords de coopération militaire entre la France et le Rwanda… » Cependant, à partir du moment où un « aveuglement » français est désormais officiellement reconnu – ce qui implique, de fait, la reconnaissance d’un positionnement en faveur des génocidaires -, il sera nettement plus difficile à l’avenir pour Péan de distiller son poison.

Nicolas Sarkozy en est reste là. En ce qui concerne la vérité historique - la question du soutien aux forces génocidaires -, il sera laissé à une future commission d’historiens franco-rwandaise d’en débattre et d’enquêter. En attendant, les anciens génocidaires vivant (encore en nombre) sur le territoire français, et qui n’avaient quasiment jamais été inquiétés jusqu’il y a peu, ont vu la pression augmenter. Le 02 mars, quelques jours après le voyage de Sarkozy à Kigali, Agathe Habyarimana – la veuve du président Juvénal H., qui était au courant des préparatifs du génocide par les extrémistes du régime (y compris ses propres frères) – a été interpellée dans l’Essonne où elle vit. Agathe Habyarimana avait fait dans la passé une demande d’asile en France, mais celle-ci a été rejetée en raison du soupçon « de participation à un crime contre l’humanité » (motif qui justifie le refus de l’asile en droit international). Elle continuait cependant à vitre tranquillement en France, à la différence de nombreux sans papiers traqués alors qu’ils n’ont commis rien de mal. Son arrestation le 02 mars, même si elle a été libérée quelques heures plus tard tout en étant soumise à un contrôle judiciaire, est censée symboliser la pression croissante de la justice française sur les anciens génocidaires. Le Rwanda ne devrait, a priori, pas se contenter de pures symboles, mais demander des extraditions réelles à l’avenir. Au moins pour les plus grands criminels, ou quelques uns parmi eux, il n’est pas exclu que la France abandonne la protection qu’elle leur avait jusqu’ici fournie.

A l’avenir, le rapprochement rwando-français devrait connaître des nouvelles manifestations. A la date du 27 mars, les deux pays ont ainsi annoncé « la reprise de leurs relations économiques ». Le président du Rwanda, Paul Kagamé, est annoncé comme participant au prochain sommet France-Afrique, fin mai et début juin 2010 à Nice.

Mais qu’est-ce qui motive ce « dégel » entre les deux pays, alors que (malheureusement) aucun responsable politique ou militaire français de l’époque du génocide rwandais n’a été accusé devant un tribunal ni jugé ? Du côté français, on recherche la « normalisation » afin d’échapper au risque de se voir adresser des reproches sur son rôle en 1994 sur le plan international, voire (un jour) devant une juridiction transnationale. Du côté rwandais, le régime recherche, entre autres, une garantie de stabilité en se rassurant que des forces d’opposition – surtout celles qui seraient tentées de re-jouer la carte « ethnique » hutu - ne puissent se retourner vers la France, en se rappelant son ancien rôle de « protecteur ». Au mois d’octobre prochain, le régime Kagamé affrontera une élection présidentielle incertaine. Une candidate d’opposition, Victoire Ingabire, se plaint actuellement de tracasseries policières et administratives à son encontre ; mais sa candidature est appuyée en Europe par des milieux proches des anciens génocidaires ou extrémistes hutu (telles que les « éditions des Sources du Nil » basées en France). Par ailleurs, le régime rwandais est aussi impliqué dans le Nord-Est de son grand voisin, la République démocratique du Congo (RDC), dans des conflits militaires et dans le pillage des ressources naturelles. Le Rwanda, après avoir (il y a quinze ans) initialement défendu une « zone de tampon » contre les milices des anciens génocidaires, joue dans certaines parties de la RDC un rôle de puissance d’occupation. A ce titre, son pouvoir aimerait bénéficier d’un appui des principales puissances occidentales.

Il reste à espérer que les intérêts propres du régime rwandais actuel ne fassent passer au second plan, la question des victimes et les intérêts des survivants du génocide. Il faut se battre pour la « réconciliation » désormais scellée entre la France officielle et le Rwanda officielle, ne se fasse pas sur la tombe de centaines de milliers de victimes en occultant cette réalité.

En France même, des associations et ONG se battent pour que cette « réconciliation » ne conduise pas à l’oubli (volontaire) et à l’amnésie. Dans deux appels, publiés fin février lors de la visite de Sarkozy à Kigali puis le 07 avril pour le jour-anniversaire du déclenchement du génocide, elles demandent que la lumière soit faite sur les responsabilités françaises dans le génocide. Dans le premier appel, les signataires (Survie, le MRAP, le NPA, le PCF…, mais aussi des personnalités telles qu’Olivier Le Cour Grandmaison, Edgar Morin ou Gustave Massiah…) constatent qu’« il est urgent que notre pays fasse la lumière sur le rôle exact que son gouvernement et son armée ont joué au Rwanda entre 1990 et 1994. Les responsabilités de la France dans ce drame apparaissent de plus en plus écrasantes (…), mais ceci reste un tabou profondément établi, à l’intérieur de nos frontières. » Prenant appui sur lé début de reconnaissance d’un rôle négatif joué par la France, implicitement formulé par Sarkozy, le second appel réitère la demande d’une enquête sur le rôle joué par la France, avant et pendant le génocide au Rwanda. Il serait en effet temps qu’un telle étude, non entravée par la soi-disant « raison d’Etat », soit entamée.

BERTOLD DE RYON

 
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