mardi, 11 décembre 2018
 

Les universitaires et le génocide des Tutsi du Rwanda

Du 13 au 15 novembre, avait lieu à Saint-Quentin-en-Yvelines et à Paris, un colloque international « Rwanda, 1994-2014 : récits, constructions mémorielles et écriture de l’histoire » qui avait la spécificité d’être organisé par les universitaires, ceux et celles du CERILAC de l’Univerisité Paris-Diderot, du Centre d’Histoire Culturelle des sociétés contemporaines de l’Université de Versailles St-Quentin-en-Yvelines et du Labex de l’Université Paris 1 (programme PDF).

Coincé par l’actualité au Burkina Faso et au Tchad, je n’ai pas pu être le jeudi à la table-ronde « La question française » avec Rafaëlle Maison, Gabriel Périès et Jean-François Dupaquier et Raphaël Doridand, l’animateur. Au-delà des faits de complicité de génocide, il était aussi question de la capacité des universitaires à s’organiser, en parallèle de la justice, dans un dossier très verrouillés par les politiques. A la fin de cette année de commémoration très fructueuse, est-il possible de savoir comment la recherche s’organise à plus long terme, entre historien-ne-s, juristes, chercheur-se-s varié-e-s en sciences sociales. Les composantes de l’Etat se désolidarisent face aux activités criminelles, à l’impunité et au déni des responsabilités, mais la question reste sensible et polémique dans les universités. La nouvelle génération des lycéen-ne-s et étudiant-e-s, de plus en plus averti-e-s par la somme des publications depuis 20 ans, ne supportera pas le statu quo ou le silence très longtemps, et l’excuse d’attendre la justice ne tient plus.

Le vendredi, j’arrive au début de la table-ronde "Imaginer le génocide. Mémoires croisées" avec Boubacar Boris Diop, Koulsy Lamko, Catherine Coquio, Bruce Clarke, et Virginie Brinker, la modératrice, qui présentent la participation indirecte des artistes à une mobilisation pour la vérité. Même si ces travaux ne sont pas les plus offensifs, ils affermissent symboliquement les gains dans la compréhension populaire.

La journée se termine par un grand entretien avec Patrick de Saint-Exupéry mené par François Robinet. D’autres colloques avait déjà proposé des témoins principaux, et en particulier Bernard Kouchner le 25 mai 2014. Le reporter raconte son périple au Rwanda en 1994, il n’apporte pas d’informations nouvelles pour les connaisseur-se-s. Il s’agit donc d’une présentation plus symbolique qui montre la cohérence entre recherche universitaire et enquête journalistique.

Ce dossier sur la complicité d’Etat dans un génocide met tout le monde sur le même plan, à travailler à déverrouiller les mêmes choses, juristes, juges, historiens, journalistes, associatifs ou élu-e-s. Le militantisme, la prise de risque est partagée. Les progrès des un-e-s et des autres sont immédiatement repris par l’ensemble des acteurs dans une vraie bataille de tranchée. Inversement, il est parfois nécessaire de repousser au fur et à mesure des personnes si une espèce de complicité secondaire se fait sentir, ce qui n’a rien de simple. Les vieux verrous sautent au fur et à mesure que le puzzle se complète, mais si la tâche devient plus facile par le recoupement des données, paradoxalement, elle devient aussi plus délicate et tendue face aux enjeux qui se précisent et aux résistances des accusés.

Patrick de Saint-Exupéry précise pourquoi il est parfois impossible de parler du génocide, pourquoi c’est "indicible". Ce n’est pas parce que c’est "effroyable", c’est parce que l’on ne trouve pas de témoignages, qu’il n’y a pas de traces, de preuves écrites avec des mots, qui auraient pu dire la vérité. Le négationnisme, même au Tribunal Pénal International à Arusha, dans la bouche des avocats des accusés, a continué longtemps à nier le poids des mots correspondants, eux, à la vérité.

Répondant à une question du public, il rappelle sa position, que j’approuve, sur les responsabilités individuelles dans la complicité de génocide : "Il y avait une politique d’Etat secrète, la France n’était pas au courant". Par ailleurs, "culpabiliser toute la France, ça ne marchera pas", "il faut de la précision dans les incriminations", et on ne peut pas dire qu’ "on veut les conclusions avant les enquêtes", ce sur quoi "il y a encore pas mal de travail à faire", parce que "les responsabilités sont multiples". Il conclut sur "la responsabilité, aujourd’hui, pour la presse ou les historiens".

Source : http://regismarzin.blogspot.fr

 
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