mardi, 21 novembre 2017
 

Rwanda : Interview : Boubacar Boris DIOP

AEL : Bonjour M. DIOP, pouvez-vous nous parler de votre propre histoire avec le génocide des Tutsis du Rwanda ? Comment vous est venue l’histoire de Murambi ?

La première fois que je suis allé au Rwanda, c’était en 1998 à la demande d’un couple d’amis qui voulaient rassembler des écrivains africains pour parler du génocide des Tutsis du Rwanda. En réalité, présenté en France comme des massacres inter ethniques, beaucoup d’Africains n’ont pas compris ce qui se déroulait réellement au Rwanda. Qu’une solution finale, organisée de longue date était mis effectivement en œuvre de façon terriblement efficace. Nous étions donc une dizaine d’écrivains à faire le déplacement (Tchad, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Djibouti, Guinée… ). Nous avons rejoint au Rwanda deux écrivains rwandais. Et là, en voyant de mes propres yeux le génocide des Tutsis du Rwanda, tout a basculé pour moi. Même mon écriture ne sera plus pareille.

L’objectif de mes amis initiateurs du projet était de nous inciter à écrire sans que ce soit obligatoire. Ecrire par devoir de mémoire en quelque sorte. « Murambi ou le livre des Ossements » est donc sorti de là. J’étais terriblement marqué par ce que j’ai vu au Rwanda. Le Génocide des Tutsis du Rwanda a changé ma façon de penser les choses. Par exemple, si je n’étais pas allé au Rwanda, je n’aurai pas écrit mon livre « Domi Golo » en Ouolof. J’en avais pourtant l’intention depuis longtemps (écrire en Ouolof) ma langue maternelle, le Rwanda a été pour moi le signal que le moment était venu. Tout ce qui suivra ensuite sera marqué par cet événement.

AEL : Vingt ans après le Génocide des Tutsi du Rwanda, pensez-vous que les citoyens Français soient encore très peu au courant de ce qui s’est passé et du rôle de leur pays ?

L’opinion française évolue beaucoup et très vite. Il y a à peine quelques années, personne ne voulait rien entendre. Ce sont des citoyens français qui se sont levés dans le cadre de la commission citoyenne pour savoir ce qui s’est réellement passé au Rwanda. Le document que cette commission a produit « l’horreur qui nous prend au visage » a ouvert la boîte de pandore. Elle s’est uniquement focalisé sur les faits, sans juger. Et lorsque les faits sont devenus écrasants, personne ne pouvait plus fermer les yeux. D’autres citoyens ont mené courageusement leurs propres enquêtes, écrit des livres.

La 3ème étape qui sera menée par ceux et celles que j’appelle « Les enfants de Verschave » sera d’exiger les comptes aux responsables qui sont désormais identifiés et connus. Patrick De Saint Saint-Exupéry en a fait un listing d’une trentaine de personnes environ. Ce ne sera pas facile, ça prendra du temps, une dizaine d’années, une quinzaine même peut être. Mais il faudra qu’ils rendent des comptes tôt ou tard. Les citoyens français le savent. Souvent, quand je présente mes livres, certains me demandent ce qu’il faut lire pour bien comprendre ce qui s’est passé au Rwanda. En réalité, ils disent simplement « Non, ce n’est pas en notre nom ! ». Les complices des génocidaires doivent payer. Ce crime est imprescriptible car c’est un crime contre l’humanité.

AEL : Depuis peu, des mémoriaux sur le Génocide des Tutsis du Rwanda voient le jour en France, est ce une reconnaissance au moins par les citoyens français du rôle de la France dans cette tragédie ? un Mémorial du génocide des Tutsis du Rwanda à Paris ?

Aujourd’hui, des Mémoriaux voient le jour en France. Je crois qu’il y a en eu quatre dont un à Bègles chez le courageux Noël Mamère qui est un des rares hommes politiques français qui ne prend pas de gants avec cette histoire du rôle de la France dans le génocide des Tutsis du Rwanda. Les autres politiques, de gauche comme de droite sont dans le déni. Le Mémorial de Bègles inauguré en novembre 2013 « Les hommes debout s » de l’artiste sud africain Bruce Clark est donc très important pour nous. Un jour, il y aura certainement un Mémorial à Paris. Je crois qu’il est prévu un carré en hommage aux victimes du Génocide des Tutsis du Rwanda au cimetière du Père Lachaise.

AEL : Qu’en est-il des Africains ? L’union africaine se sent elle coupable d’avoir abandonné les Tutsis pendant le Génocide ?

L’union africaine a présenté ses excuses et son rapport « Rwanda, un génocide évitable » est très instructif. Des investigations a été menées avec le soutien d’éminents juristes de plusieurs pays (Canada, Algérie, Mali…). Mais la forfaiture est à l’image de l’Afrique. N’oublions pas qu’en 1994, le secrétaire général de l’ONU (Boutros - Ghali) ainsi que son second (Koffi Annan) sont des Africains. Et c’est sous leur mandat qu’un génocide a pu se dérouler sur les terres africaines. L’ONU a retiré ses troupes pendant qu’un million de Tutsis se faisaient massacrer. Quant aux autres pays africains, ils ont été attentistes comme d’habitude s’attendant certainement que les pays occidentaux règlent le problème. A part le Nigeria et son délégué , peu de pays africains ont bougé pour sauver le Rwanda et les Tutsis du chaos.

AEL : Malgré le jugement et la condamnation de Pascal Sibukangwa. Comment se fait-il que d’autres génocidaires ne soient pas arrêtés ? La France protège t-elle les bourreaux d’un génocide reconnu ?

Petit à petit, le France est en train de les lâcher. Je crois que d’autres procès suivront. Les regards sont désormais braqués sur la France et aucun autre pays ne viendra à la rescousse tant les accusations sont graves. Deux présumés génocidaires ont été récemment arrêtés en France et ils seront jugés. Mais, on a pris beaucoup de retard et c’est ça qui interpelle. Dans les autres pays, les génocidaires ont été arrêtés et jugés. Pourquoi la France a tant traîné les pieds ?

AEL : . Au nom de la real politique et des relations commerciales, n’avez-vous pas peur que le rôle de la France dans le génocide des Tutsi du Rwanda soit définitivement enterré y compris par le pouvoir rwandais actuel ?

Je ne crois pas qu’un homme comme Paul Kagamé enterre le rôle de la France dans le génocide des Tutsis du Rwanda. C’est impossible car Kagamé est un homme qui ne négocie pas les faits moraux, il n’y a donc pas d’arrangements possibles. D’ailleurs, c’est ce qui gène le plus la France. Kagamé les dérange à tout point. Je ne fais pas l’apologie de Paul Kagamé mais voilà un homme qui a hérité d’une situation chaotique (un génocide) et réussi à mettre son pays debout. Les occidentaux aiment bien choisir les priorités pour les autres et on nous parle tout le temps d’élections mais tout le monde sait que c’est une mascarade dans beaucoup de pays africains où les élections ne servent en réalité qu’à maintenir les dictateurs au pouvoir avec l’assentiment des pays qui les exploitent. Le Rwanda est par exemple le pays où la lutte contre la corruption est la plus avancée en Afrique. En ce qui concerne la parité, je dois juste dire que le parlement rwandais regroupe 56 % de femmes, un des taux les plus élevés au monde. Le Rwanda a banni les sacs plastiques de son environnement et Kagamé est en train de démontrer que la force de l’homme est de se relever et de continuer son chemin. En pardonnant à ceux qui nous ont offensés. C’est donc très facile de critiquer mais j’aimerai bien savoir ce qu’auraient fait certains pays s’ils sortaient d’un génocide. Certes, tout n’est pas parfait mais il y a beaucoup d’avancées malgré tout.

AEL : Afrique en lutte se bat pour une enquête sur les responsabilités françaises dans le génocide au Rwanda et l’assassinat de Thomas Sankara. C’est au cœur de ses objectifs. Comment faire pour faire converger nos luttes et aboutir à une reconnaissance du rôle de la France dans le génocide des Tutsis du Rwanda ?

Il faut continuer le combat pour la vérité et la justice. Tous ensemble, nous y arriverons. Ceux que j’ai appelé les enfants de Vershave continueront le combat et réaliseront nos objectifs.

Propos recueillis par Moulzo


Boubacar Boris Diop est un auteur, romancier, essayiste, scénariste sénégalais né en 1946 à Dakar. Il a d’abord été professeur de littérature, de philosophie, ou encore conseiller au ministère de la Culture du Sénégal.

Il travaille ensuite dans le domaine journalistique, il a dirigé notamment le quotidien "Le matin de Dakar", et a également écrit pour le compte de plusieurs journaux sénégalais, ou pour un quotidien suisse.

Le style d’écriture qu’il utilise est alerte et se rapproche parfois du polar. Son écriture est relativement journalistique, très documentée et réaliste. Ainsi, il a publié en 2002 un article, après le naufrage du Joola dans le Monde Diplomatique. Son œuvre est impressionnante tant en quantité, qu’en engagement politique et humain. Il écrit pour dénoncer, pour apprendre et pour la mémoire. Il parcourt aujourd’hui le monde entier et son succès est mondial.

Il a reçu de nombreux prix pour ses écrits. Ainsi "Les Tambours de la mémoire" a reçu le Prix des Lettres du Sénégal), "Le Cavalier et son ombre" a reçu le Prix Tropiques).

Homme activement engagé par la politique et par son pays, il s’est en 1998, rendu avec d’autres auteurs et personnalités africaines au Rwanda, ce qui les a conduit au collectif d’écriture : "Rwanda, écrire par devoir de mémoire". Il parcourt désormais le monde dans l’espoir qu’enseigner le génocide rwandais, et ses vérités cachées aide le monde à lutter pour la paix. Source : over-blog


 
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