samedi, 24 juin 2017
 

RWANDA : Interview d’Adelaïde MUKANTABANA

Adelaïde MUKANTABANA est Présidente de l’Association Cauri à Bordeaux.

AEL : Bonjour Adelaïde, pouvez-vous nous parler de l’association CAURI, de son histoire ainsi que de ses objectifs aujourd’hui ?

Adelaïde Mukantabana : Lorsque la France préparait l’opération Turquoise à la fin du mois de juin 1994, à Bordeaux il y a eu une action de protestation contre le départ des militaires. Beaucoup de citoyens étaient convaincus que c’était non seulement trop tard, mais aussi l’objectif n’était pas celui avancé. La plupart savaient que la France repartait secourir ses alliés. En effet l’armée rwandaise et le gouvernement intérimaire étaient dans une débandade totale face à l’armée du FPR. Ce groupe a continué dans la région bordelaise des actions sur le génocide des Tutsi, sous le nom de collectif girondin pour le Rwanda, à la tête duquel, il y avait Gilles Durou, qui, malheureusement est décédé en 2003. Ce collectif a organisé des conférences notamment avec la journaliste belge Colette Braeckman, l’historien Jean-Pierre Chrétien.

Après la mort de Gilles, nous avons essayé de remonter la pente en créant l’association qui a pour objectif évidemment d’informer l’opinion publique sur la réalité du génocide celui-ci nous conduisant obligatoirement à aborder les rapports entre l’Afrique et la France. Je cite une phrase de nos statuts : Sensibiliser l’opinion sur les rapports entre la France et l’Afrique afin que la politique africaine de la France soit soumise au débat public. Agir contre les risques de banalisation des actes et des discours génocidaires.

Nous nous efforçons avec nos petits moyens de lutter contre l’oubli, le négationnisme et de soutenir les survivants. Nous travaillons avec les associations qui oeuvrent dans le même sens, notamment Survie, Ibuka.

AEL : Cauri a organisé le 6 octobre 2012 à Bordeaux une projection-débat autour du film Tuez-les tous ! Histoire d’un génocide sans importance de Raphaël Glucksman, David Hazan et Pierre Mezerette. Dix huit ans après le génocide des Tutsi du Rwanda, pensez-vous que les Français soient encore très peu au courant de ce qui s’est passé et du rôle de leur pays pendant le génocide ?

A. M. : Au sein de notre association nous essayons d’abord de nous informer, c’est-à-dire, d’éplucher la presse, de suivre les enquêtes et de lire les livres qui sortent sur le sujet. Le constat est tel qu’en France il y a eu une désinformation accompagnée d’une sorte de négationnisme d’État. Volontairement le pouvoir a jeté un brouillard épais sur ce génocide pour se dédouaner de son implication. Très peu de journalistes ont courageusement approché la vérité, et quelques citoyens apportent leur contribution comme ces jeunes gens qui ont réalisé ce documentaire. Ça fait donc partie des engagements des militants de Cauri de relayer l’information, c’est pour cela que nous organisons souvent des projections et des débats.

AEL : Est-ce l’histoire, notamment l’histoire coloniale qui explique ce qui s’est passé ? La Belgique pendant la colonisation et la France sont-elles au coeur du processus qui a conduit à cette terrible tragédie ?

A. M. : Chacun a sa part de responsabilité : la colonisation étrangement liée à l’évangélisation ont toutes les deux conduit la société rwandaise à un schéma racial, principalement en installant la mention ethnique sur la carte d’identité avec et en montant les uns contre les autres. La France arrive au Rwanda avec un peu de retard, elle s’installe comme une puissance post-coloniale, elle commence par signer les accords de coopération militaire sous le président Giscard tout au début du régime Habyarimana en 1975, et à partir des années 80 avec le président Mitterrand, les relations deviennent très fortes, les liens d’amitiés sont purement familiaux. Après l’attaque du FPR en 1990, le président français fait semblant d’appuyer le processus de démocratisation, (ce processus pouvait nous éviter la catastrophe) alors qu’en réalité il protège la liaison dangereuse avec un régime visiblement totalitaire à qui il fournit un soutien militaire et diplomatique. Je pense que Paris ne pouvait pas ignorer l’existence de la carte d’identité, du système des quotas, du régionalisme ou du problème des réfugiés tutsi des années 1959.... Au nom de l’amitié, de la francophonie, et de la volonté d’inscrire le Rwanda dans son pré carré, le pays des droits de l’homme s’est retrouvé au coeur d’un crime contre l’humanité.

AEL : En 1994, le fait que l’ethnie soit inscrite sur les cartes d’identité a contribué au massacre de masse des Tutsi du Rwanda. La programmation en amont en fait un génocide. Y a-t-il dans le monde d’autres cas où l’inscription de l’ethnie sur les cartes d’identité existe ? Faut-il définitivement l’abolir si c’est le cas ?

A. M. : Actuellement au Rwanda c’est fait, la carte d’identité avec la mention ethnique n’existe plus. Existe-t-elle ailleurs dans le monde ? Je ne sais pas mais si c’est le cas, c’est quelque chose qu’il faut combattre. En avril 1994, pendant le génocide cette carte a été un outil de repérage des Tutsi sur les barrières ou ailleurs, où les Tutsi pouvaient échapper aux tueries comme dans les villes. Elle n’a pas beaucoup servi dans des villages parce que les gens se connaissaient d’emblée. Tout au long des deux Républiques, c’est-à-dire depuis l’indépendance, la carte d’identité a été un instrument d’exclusion des Tutsi. Elle a été utilisée pour appliquer les quotas ; pas de Tutsi dans l’administration, un Tutsi ne pouvait pas être nommé maire d’une commune (à l’époque ça s’appelait bourgmestre, ceux-ci étaient nommés directement par le président de la République), pas de Tutsi dans l’armée (je reviens un peu en arrière, ce n’était pas possible que la France ne sache pas que l’armée d’Habyarimana était mono-ethnique), un ou deux Tutsi dans le paysage universitaire... il ne faut pas oublier que cette fameuse carte, en 1973, lors de la chasse aux Tutsi dans les écoles et les bureaux, était demandée, il ne faut pas oublier non plus qu’elle était demandée pour se faire faire un passeport, un document pour sortir du pays. Je dis ça pour souligner aussi que nous étions des prisonniers du régime, on a tendance à l’oublier, souvent, on me demande pourquoi nous n’avons pas fui ce régime ?

AEL : Les tribunaux populaires « gacaca » ont-ils permis la réconciliation ou ont-ils surtout permis aux victimes de commencer le deuil de leurs proches tués pendant le génocide ?

A. M. : Avant de parler des gacaca, je voudrais dire que le deuil est impossible, non seulement on ne peut pas faire le deuil dans un contexte si extrême, mais encore les gacaca ne le permettent pas. Il y aurait peut-être d’autres moyens pour accompagner ce que j’appellerai une probable reconstruction des survivants en les aidant, par exemple, à accomplir des rituels aux morts, à s’insérer dans la société, à aller à l’école, à accéder aux soins (la plupart ont été gravement endommagés physiquement ). Au départ l’idée même des gacaca me semblait insultante pour la mémoire des morts, petit à petit je me suis résignée en me disant que vaut mieux ça que rien. J’avais dans mes souvenirs ce qu’étaient les gacaca : des sortes de tribunaux traditionnels comme le nom l’indique qui se tiennent sur l’herbe pour régler des petits conflits, des petits vols entre voisins, entre les familles ou les habitants d’une même colline. C’est pour cela qu’au début, je me suis dit qu’on se moquait de nous : juger celui qui a tué mes enfants, mon père, mes frères, mes soeurs dans le gacaca était une injure à leur vie ! A ma survie ! Il a fallu que je me rende à l’évidence, tout comme les autres survivants d’ailleurs, le constat était amer mais c’était comme ça, le Rwanda ne pouvait pas assumer seul une justice presque populaire où plus de la moitié de la population hutu a trempé dans les tueries.

Concernant la réconciliation, c’est pareil : les Rwandais n’ont pas d’autres choix que de revivre ensemble. Dire que les gacaca ont permis la réconciliation, ça me semble, encore une fois, léger comme tissu social. Je souhaitais que les gacaca fassent un recensement des victimes, qu’ils établissent des listes des disparus à chaque colline, ça n’a pas été fait ; et pour les procès, j’ai eu l’impression que les bourreaux devaient faire des aveux, ensuite pouvaient être libres. Il y a eu quelques condamnations à mon sens très symboliques.

Par conséquent cette réconciliation est automatiquement symbolique. Et encore une fois, il n’ y a pas vraiment eu de protection de témoins, ce qui fait qu’il y a eu plusieurs assassinats liés au gacaca, alors que ces témoins étaient très rares, vu le nombre de rescapés du génocide sur les collines, il faut noter qu’il y a des familles qui ont été entièrement décimées.

AEL : Les expatriés tutsi n’ont pas eu la possibilité de participer à ces gacaca. Pourtant, ce travail est nécessaire pour toutes les victimes. Est-ce la raison pour laquelle Cauri veut un mémorial du génocide des Tutsi du Rwanda en France ?

A. M. : Non, ce n’est pas parce que je n’ai pas participé au gacaca que je souhaite un lieu de mémoire dans ma commune de résidence. En principe les gacaca étaient ouverts à tout le monde, je n’y étais pas physiquement mais je me tenais informée de ce qui s’ y passait. Cauri se bat pour la mémoire des victimes : pour les militants, un mémorial serait une vraie reconnaissance de ce génocide, ce qui pour eux serait un grand pas en avant dans un pays qui est infiniment lié à ce crime.

Pour moi, je pense que je me sentirai citoyenne de ce pays à part entière. Jusqu’à maintenant, je suis juste naturalisée française mais c’est comme si mon pays d’adoption, si je peux l’appeler ainsi, me refusait la moitié de moi-même, mon passé, mon histoire, mon statut de victime. Le jour où j’aurais ce souvenir, (je ne réalise pas encore, le chemin est sans doute encore très long), ce jour-là, je penserais que la France et le Rwanda se sont réconciliés et que, moi, je peux être fière d’être française, la société m’aura reconnue. J’imagine parfois ici, en France, un mémorial inauguré par le président de la République. Cela signifierait que l’État français reconnaît sa responsabilité dans le génocide des Tutsi : d’octobre 1990 à novembre 1994 : soutien militaire, diplomatique, politique aux génocidaires. Ce serait un acte politique authentique.

AEL : Le rapport des juges Trévidic et Poux ont mis à plat le travail biaisé du juge Bruguière. Aujourd’hui, le rôle de la France dans le génocide des Tutsi du Rwanda est pointé du doigt et cette piste est crédible. Pourtant, les politiques français, de gauche comme de droite, parlent d’une seule voix pour défendre la France. Que faut-il faire pour que la France accepte de voir la réalité en face ?

A. M. : je ne sais pas exactement ce qu’il faut faire : continuer les luttes sans doute, unir nos forces, ne pas perdre espoir en se disant que nous sommes sur la bonne voie que la vérité finit par triompher ! Le travail du juge antiterroriste Bruguière, c’était purement un négationnisme d’État, celui de son successeur, Trévidic, montre bien qu’il y a des gens intègres dans ce pays. Alors, que la gauche et la droite parlent d’une seule voix, ça ne doit pas nous faire peur ou nous faire reculer. On va continuer les luttes avec ceux et celles qui veulent vraiment l’honneur de la France et qui se battent pour que cette tradition de magouille et d’impunité s’arrête.

AEL : Certains criminels rwandais sont aujourd’hui en France. Pourquoi ne sont-ils pas arrêtés ? La France protège-t-elle les auteurs d’un génocide reconnu ?

A. M. : C’est une bonne question. Je ne sais pas si la France protège les présumés génocidaires rwandais ; en tout cas elle ne fait rien pour qu’ils soient inquiétés... vu le nombre de personnes qui figurent sur Interpol et qui résident tranquillement sur le territoire français, y exercent un métier, et même la médecine où je pensais qu’il fallait faire le serment d’Hippocrate. L’éthique ne touche même pas l’église ; il y a des prêtres rwandais qui, malgré les plaintes, continuent de célébrer le culte. Il y a même des plaintes qui datent de 1995. Si ce n’est pas de la protection, c’est sûr qu’il s’agit d’une mauvaise volonté d’instruire les dossiers, je peux dire ceci puisque dans le cas contraire la procédure ne tarde pas : je pense à notre procès avec Munyemana, notre action devant l’hôpital où il travaille a été considérée comme une atteinte à sa présomption d’innocence et le jugement est tombé en moins d’un an.

AEL : Paul Kagamé lors de sa visite en France en septembre 2011 a déclaré dans Libération qu’il avait parlé avec les officiels français de l’avenir et qu’il ne fallait pas se laisser piéger par le passé. Au nom de la politique et des relations commerciales, n’avez-vous pas peur que le rôle de la France dans le génocide soit définitivement enterré y compris par le pouvoir rwandais actuel ?

A. M. : Je suis une analphabète politique, je me dis que tout est possible. Cependant, dans le cas d’un génocide, j’espère qu’aucune raison ne prévaudra sur l’ampleur du crime et que rien ne pourra couvrir la responsabilité française. Je l’espère parce qu’il y a des travaux accomplis par des Rwandais qui ont déjà vu le jour, notamment le rapport Mucyo et celui de Mutsinzi. Je l’espère encore plus fort, parce que je sais qu’il y a aussi des citoyens, des militants et des journalistes français qui ne laisseront pas une telle chose se produire.

AEL : Afriques en lutte se bat pour qu’on enquête sur les responsabilités françaises dans le génocide au Rwanda et l’assassinat de Thomas Sankara. C’est au coeur de ses objectifs comme de celui d’autres organisations comme Cauri, Survie, GMIF[1] et de personnes privées . Comment faire pour faire converger nos luttes et aboutir à une reconnaissance du rôle de la France dans le génocide des Tutsi du Rwanda ?

A M : Une chose est sûre, il faut faire converger nos luttes, comme je l’ai dit plus haut, il faut unir nos forces. Comment faire ? Là, c’est un beau début, nous venons de nous rencontrer, il faut continuer, ne pas s’endormir, rien n’est acquis. Nous devons nous rassembler. A nous de réfléchir ensemble, à nous de nous donner les moyens soit au sein d’un collectif, soit au sein d’une grande association. Nous devrons penser à nous donner un ou deux objectifs pour ne pas éparpiller nos forces. Il faudra voir comment approcher les politiques et aussi comment inscrire les Africains dans cette démarche. Mais surtout continuer à nous informer, à informer l’opinion publique et à lutter contre l’impunité, il faut que le voeux « du plus jamais ça » soit une fois pour toute valable, il ne faut pas que ça se reproduise.

[1] Rwanda, Génocide Made in France

Propos recueillis par Moulzo

 
A propos de Afriques en Lutte

Afriques en lutte est un collectif de militant(e)s anticapitalistes membres ou non de plusieurs organisations politiques. Ce site présente les articles parus dans le bulletin (envoi gratuit sur simple demande) ou d’autres publications amies. Notre objectif est de diffuser, à partir d’un point de vue militant, un maximum d’informations (politiques, économiques, sociales et culturelles) sur le continent africain et sa diaspora.

Si les articles présents sur ce site reflètent une démarche volontairement ouverte et pluraliste, leurs contenus n’engagent, bien évidemment, que leurs auteur-e-s. Tous les commentaires sont bienvenus. La rédaction se réserve toutefois le droit de les modérer : les propos injurieux, racistes, sexistes, homophobes, diffamatoires, à caractère pornographique, pédophile, ou contenant des incitations à la haine ne seront pas publiés.

Pour nous contacter : afriquesenlutte@gmail.com

Thèmes