mardi, 21 novembre 2017
 

Tchad : conférence sur les droits humains à Amnesty

Ce jeudi à Paris, Amnesty International organise une conférence-débat sur « l’intensification de la répression de la société civile au Tchad » avec les défenseurs des droits humains, Saturnin Bemadjiel et Mahadjir Younous. Le premier est journaliste à radio Fm Liberté à Ndjaména et militant au sein de l’Association pour la Promotion des Libertés Fondamentales au Tchad (APLFT) et le second est leader syndical de l’Union des Syndicats du Tchad (UST), principale organisation syndicale au Tchad.

Balkissa Ide Siddo, chargée de campagnes pour l’Afrique Centrale, Amnesty International à Dakar est présente par visioconférence. Elle a participé à écrire le rapport du 14 septembre 2017 : « Tchad : Entre récession et répression : Le coût élevé de la dissidence au Tchad » (résumé). Delphine Lecoutre, coordinatrice Centrafrique, Tchad et Gabon pour Amnesty International France intervient également. La Chargée de plaidoyer Libertés d’Amnesty, Katia Roux est également présente.

Balkissa Ide Siddo présente le rapport d’Amnesty et rappelle quelques faits : en 2016, l’interdiction des marches, la loi pour réduire le droit de grève, l’interdiction de mouvements citoyens, l’aggravation de la surveillance. Cette surveillance se réalise sur le terrain et sur internet. Il a suffi d’une vidéo postée sur youtube pour que l’activiste Tadjadine Mahamat Babouri soit enfermé depuis le 30 septembre 2016. L’Agence Nationale de la Sécurité (ANS) est responsable de plusieurs arrestations arbitraires sans cadre juridique, de tortures, de détentions secrètes.

Saturnin Bemadjiel revient sur l’affaire de trafic d’armes vers la Syrie, qui a provoqué l’arrestation du journaliste Juda Allahondoum, directeur de publication de l’hebdomadaire Le Visionnaire, le 23 octobre 2017. Il avait cité la femme d’Idriss Déby. Selon Saturnin Bemadjiel, l’ANS est au-dessus des ministères et rend compte directement au chef de l’Etat. Il pense que la surveillance est devenue pire que sous Hissène Habré.

Mahadjir Younous décrit le contexte politique qui a entouré les atteintes aux droits humains, à partir de l’élection de 2016. Le manifeste contre un cinquième mandat avait provoqué l’arrestation de cinq personnalités de la société civile pendant un mois juste avant l’élection. Depuis, il y a eu également l’emprisonnement de Nadjo Kaïna. Le syndicaliste souligne que le gouvernement français a demandé le 25 octobre au Togo de laisser la population manifester, mais ne se prononce pas sur l’interdiction totale de manifester au Tchad.

Katia Roux indique qu’Amnesty demande un cadre législatif pour protéger les défenseurs des droits humains partout dans le monde, des protections des ambassades, et travaille au renforcement des capacités des organisations victimes de répression.

Lors du débat, Mahadjir Younous explique les raisons du durcissement. Suite à l’inversion du résultat de la présidentielle, puisqu’Idris Déby aurait dû perdre au second tour, il se sent rejeté par le peuple. Il constate que l’ANS va vers le style Habré. Le blogueur Makaila Ngebla remarque que Paris et l’Union européenne privilégie la lutte contre le terrorisme et invite Macron à mieux prendre en compte les droits humains. Il souligne que Déby a peur des manifestations de rue. Un tchadien pense que demander à Macron d’agir est un « leur » parce que Déby est « sous le parapluie de l’impérialisme français ».

Le député Gali Gatta de passage à Paris affirme qu’« avec la lutte contre le terrorisme, le reste est passé sous silence ». Il rappelle la mort de 5 manifestants lycéens fin 2015. Il insiste sur le fait que Déby est « non élu », qu’il n’a gagné aucune élection, et qu’il a été sauvé par les français en 96, 98, 2004, 2006 et 2008. Selon lui, les syndicats, les organisations de droits humains, les partis politiques, luttent et paye un prix très cher à cette lutte, et le lobbying est nécessaire pour que la « chape de plomb explose ». Mahadjir Younous évoque l’emprisonnement du maire de Moundou, Laokein Médard, depuis le 14 juillet 2017.

Le débat revient sur Plan national de développement (Pnd). Mahadjir Younous pense qu’il va se confronter à la mauvaise gouvernance et qu’il faudrait d’abord changer les hommes. Saturnin Bemadjiel donne l’exemple du programme de l’Ue sur la justice sans aucun lien avec la société civile. Dans le public, Abacar Assileck, qui se présente comme activiste politique, signale qu’« avant le Pnd, la France pouvait dire de faire des législatives ».

Katia Roux souligne que face au « rétrécissement des espaces dans la société », l’enjeu pour les autorités française est de ne pas se retrouver dans une situation de complicité. Amnesty dénonce donc le silence, qui ternit l’image, en attendant une réaction.

Gali Gatta reprend la parole pour parler de l’éducation : « dans deux ans, il n’y aura plus d’écoles au Tchad, car le corps enseignant en primaire n’est pas payé depuis 40 mois ». Deux ou 3 millions d’enfants mal scolarisé seront plus facilement attiré par le jihadisme. Il souligne que le Tchad est dans les derniers des classements sur la corruption et la mauvaise gouvernance. Il s’inquiète du fait que le Pnd a permis de camoufler la question de la dette du Tchad, dont le montant reste inconnu. Selon lui, si l’Ue est le premier financier, elle a un droit de regard. Enfin il attire l’attention sur l’histoire des interventions militaires tchadiennes en Afrique sous Déby : deux Congos, Côte d’Ivoire, Soudan, Togo, Centrafrique. Les français considèrent comme essentielles les questions militaires.

En conclusion, Makaila Nguebla interpelle de nouveau le pouvoir français, lui demande de « jeter un regard croisé », rappelle que la diaspora tchadienne de Paris a organisé un contre-sommet à la conférence des bailleurs le 6 septembre 2017. Il réclame que l’aide soit conditionné au soutien de la société civile.

Venu pour écouter, je ne m’exprime pas lors de cette conférence-débat, et je note quels sont les points débattus en ce moment dans la diaspora tchadienne et dont certains sont repris par Amnesty international. Amnesty joue son rôle sur les droits humains en tenant correctement compte du contexte politique et des responsabilités extérieures notamment françaises ou européennes.

Cependant, pour finir, je rajoute un point à ce compte-rendu, celui de la comparaison avec les 3 autres pays qui ont connu des inversions de résultats de présidentielles en 2016, le Congo Brazzaville, Djibouti et le Gabon. La situation a beaucoup plus dégénéré dans ces 3 pays qu’au Tchad. Ces 3 pays vivent maintenant des surenchères dans la mainmise dictatoriale, le niveau de dictature y est fortement remonté. Par contre, au Tchad, alors que malgré la répression et la surveillance sont très fortes, un certain niveau d’expression reste encore possible. Le nombre d’occurrence dans la répression augmente sans doute aussi parce que la volonté de s’exprimer est très forte. La société civile et les partis sont mieux organisés qu’avant 2016 et résistent bien. Pour les législatives suivant le coup d’Etat électoral, le dictateur tchadien est en position défensive alors que les dictateurs congolais et djiboutien ont finalisé un quasi-écrasement de toute opposition et que la situation s’est figée, gelée, au Gabon à un niveau de dictature beaucoup plus élevé que par le passé.

L’action d’Amnesty est d’autant plus importante au Tchad, que la situation n’est pas fermée. Son action peut avoir des résultats. La continuité actuelle d’une alliance franco-tchadienne renforcée à partir de la guerre du Mali de 2013 peut justifier de mettre une certaine priorité sur le Tchad dans le plaidoyer vers les dirigeants français sur la relation avec les dictatures africaine.

Régis Marzin

Paris, compte-rendu écrit et publié le 31 octobre 2017

Source : http://regismarzin.blogspot.fr/

 
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