jeudi, 23 novembre 2017
 

Tchad : « Idriss Déby doit s’expliquer »

Interview de Reed Brody par Enquête Plus,

A la fois conseiller juridique et porte-parole à l’ONG américaine Human rights watch (HRW), Reed Brody est très engagé, aux côtés des victimes tchadiennes, en faveur de la tenue du procès contre Hissein Habré. Dans cet entretien avec EnQuête, cet activiste des droits humains, peint sous les traits de lobbyiste impitoyable, confie ses souhaits dans ledit procès, et reprochent aux avocats de l’ancien président tchadien leur immobilisme hors du procès...

On est en plein dans l’affaire Habré. A votre avis, la procédure est-elle présentement dépourvue de toutes difficultés ?

Je pense que la procédure avance. Le secret de l’instruction empêche de savoir exactement où en est l’enquête. Les juges ont quand même fait une première commission rogatoire, je dirais historique, au Tchad où ils ont pu entendre des dizaines de témoins importants ainsi que plus d’un millier de victimes. Pour le Tchad, c’était un moment d’effervescence où les victimes ont, pour la première fois, eu l’impression que la justice est arrivée. C’était une victoire pour elles ! Maintenant, sans avoir accès au dossier, il est difficile de dire si l’enquête rencontre ou pas des difficultés.

Justement, les avocats de Hissène Habré ont souligné beaucoup de « fautes » de la part des Chambres africaines extraordinaires (CAE) lors des auditions de N’Djamena...

Je crois que l’accord de coopération judiciaire qui a été passé entre le Tchad et le Sénégal permet aux enquêteurs sénégalais de faire eux-mêmes l’enquête au Tchad. Et ils ne sont pas dans l’obligation de se faire accompagner par des autorités tchadiennes. Je crois qu’il y a possibilité pour eux de rencontrer des témoins et victimes qui le souhaitent de leur propre chef, sans la présence des autorités tchadiennes. C’est un choix qui leur est offert.

Pensez-vous sérieusement que des personnes, désireuses de rencontrer les CAE à N’Djaména même, le feraient sans courir de risque ?

Les juges ont la possibilité d’entendre des personnes soit par visioconférence, soit en les invitant ici au Sénégal. Pour les personnes qui pourraient être considérées sensibles, je pense qu’il y a des démarches à suivre.

Et qui va les prendre en charge ?

Ce sont les CAE qui le feront. Ce n’est pas aux victimes et témoins de le faire. Il y a déjà des témoins qui ont été invités ici à Dakar et auditionnés. Cette possibilité est offerte au tribunal.

Avez-vous été au moins une fois favorable à ce que le Président Idriss Déby, qui était quand même un dignitaire du régime de Habré, soit impliqué dans le procès ?

Idriss Déby est impliqué dans le dossier. Il était le commandant en chef de l’armée tchadienne pendant un moment particulièrement meurtrier qu’on appelle communément « Septembre noir ». A ce titre, il faut qu’il s’explique. Il faut que sa participation soit examinée. Je ne dis pas qu’il a commis des actes ou non. Mais je pense que le fait qu’il ait été commandant en chef et souvent dans le sud du pays, physiquement en 1984 et 1985, l’oblige à s’expliquer sur ces faits. Maintenant, on ne peut pas mettre sur le même pied l’exécutant qu’aurait été Idriss Déby, d’une part, et le chef suprême qu’était Hissène Habré d’autre part. Il faut aussi savoir que Idriss Déby a été écarté de tous les pouvoirs décisionnels en 1985, puis envoyé par Hissène Habré à Paris. Il était physiquement écarté du Tchad. Quand il est revenu en 1987, je crois, il n’était que conseiller sans pour autant avoir de pouvoir décisionnel.

Sa responsabilité comparée à celle de Hissène Habré est infime. La responsabilité de Habré, d’après les documents de la police politique (Direction de la Documentation et de la sécurité, DDS), NDLR), et les témoignages des anciens membres de cette structure, est écrasante. Il faut savoir que l’instrument principal de répression au Tchad a été cette DDS qui était créée par Hissène Habré. Elle était mise sous sa propre autorité. Elle ne rendait compte qu’à lui. Les directeurs de la DDS étaient des parents et des proches de Habré...

Il semble pourtant que Déby ait dirigé la DDS.

Il n’a jamais été (il ne termine pas la phrase) et ça, je ne sais pas d’où ça sort ! Il était à un moment conseiller militaire et sécuritaire. Mais il n’avait jamais de pouvoir décisionnel. Il n’était jamais dans la chaîne. Si vous parlez aux anciens de la DDS, si vous regardez les documents de la DDS, vous ne verrez jamais, jamais, son nom. Nous, nous avons des milliers de documents de la DDS, et le nom de Idriss Déby n’y figure nulle part. Par contre, celui de Hissène Habré y figure systématiquement. D’après des témoignages tirés des documents en 1987, quand il y avait malaise chez l’ethnie Hadjarai et que certains ont formé un groupe armé d’opposition, c’est Hissène Habré qui a mis en place une commission spéciale pour l’interrogation et la répression des Hadjarai. Et c’est cette commission qui a supervisé l’arrestation, la torture et même l’expulsion des Hadjarai. Le 1er avril 1989, quand Idriss Déby, Hassan Djamous et Mouhamed Itno rompent avec Hissène Habré et prennent le maquis, ce dernier met en place une nouvelle commission pour la traque des Zagawas. Cela a abouti à des arrestations, dans plus de quarante localités, ordonnées par le président de la République.

A ce titre, vous pensez que Déby est actuellement intouchable ?

Non je ne dis pas qu’il est intouchable ! D’ailleurs une des raisons de ce procès, c’est de lancer un avertissement à Idriss Déby et pour dire à ceux qui ont le pouvoir actuellement qu’il y a des limites, que votre prédécesseur est en train d’être jugé pour avoir dépassé ces limites. Gare à vous si vous dépassez ces limites vous aussi ! Ce procès est délicat pour Idriss Déby à plusieurs titres. Ce n’est pas seulement dû à son implication personnelle dans le régime de Hissène Habré, c’est parce que quand vous êtes un Président autocrate, c’est mauvais pour vous que votre prédécesseur soit jugé.

Vous pensez que Idriss Déby est un président autocrate ?

Oui.

Et c’est quoi, pour vous, un autocrate ?

Je pense que c’est un Président qui utilise souvent des méthodes peu démocratiques.

Revenons à la procédure en cours. L’arrivée de Me Sidiki Kaba, connu comme un ardent militant pour le jugement de Habré, n’est-elle pas un coup contre la crédibilité du procès ?

Je crois que Sidiki Kaba que je connais très bien est conscient des enjeux et de l’importance, surtout pour lui, de mener à bien cette procédure. Je pense justement que le fait qu’il ait été l’avocat des victimes de Hisssène Habré va l’obliger à aller jusqu’au bout dans la recherche d’un procès totalement équitable pour prouver qu’il n’a pas ce préjudice-là. Je pense que ce procès sera un précèdent seulement dans la mesure où c’est équitable. Si les défenseurs des droits de l’Homme y sont aussi impliqués, c’est pour créer un précèdent : montrer que les simples victimes et militants peuvent traduire en justice un dictateur et que l’Afrique est capable de juger les crimes commis sur sa terre. Ces précédents seront totalement viciés si le procès n’est pas équitable. Ce que nous voulons c’est qu’à la fin de ce procès, l’opinion sénégalaise, tchadienne, africaine et internationale puisse dire : voilà des victimes qui ont réussi à obtenir justice. Mais si les droits de Hissène Habré sont violés, s’il n’a pas les voies de la défense, nous ne l’accepterions pas !

Selon ses avocats, ces droits sont justement chaque jour violés...

Mais ils n’ont pas encore participé au procès ! Ils sont en attente et il faut qu’ils essaient d’aller au Tchad. Il faudrait qu’ils testent le régime de Déby au lieu de rester à l’écart en disant partout que le procès ne va pas être équitable.

Vous leur reprochez d’être immobiles ?

Ils sont très actifs mais seulement tout autour du procès. Pas dans le procès lui-même !

Il y a peut-être des barrières et obstacles qui sont dressés sur leur chemin.

Non, je pense que les avocats de Hissène Habré font comme tous les dictateurs quand la justice finit par les rattraper. Ils disent : ‘’ah non ! c’est l’Europe’’, ‘’ah non ! le tribunal n’est pas légitime’’, ‘’ah non ! c’est moi la victime’’. Ils font tout sauf regarder les faits. Je voudrais que ces avocats répondent sur les milliers de morts. Je voudrais qu’ils répondent aux informations contenues dans les documents de la DDS qui démontrent la participation personnelle de Hissène Habré. Je voudrais qu’ils répondent sur la peine de mort aux alentours de N’Djaména, qu’ils répondent sur l’archipel des prisons de la DDS. Ils veulent déplacer le débat, ils veulent parler de l’Occident, des Français, de Idriss Déby...

Mais ont-ils accès à ces documents-là ?

Comme vous êtes accusés dans un dossier criminel, vous avez accès au dossier.

Ont-ils accès aux milliers de dossiers qui sont disponibles pour pouvoir répondre point par point ?

Je ne connais pas jusqu’où va la procédure entre... (Ndlr : il ne termine pas sa phrase). Mais le code de procédure pénale sénégalais qui est applicable et appliqué donne des droits à la défense y compris la communication du dossier. Je ne peux pas vous dire que cela doit se faire à telle étape ou telle autre. Ce qui est certain, c’est qu’elle a accès au dossier pour répondre. C’est leur droit le plus élémentaire. Je ne peux pas vous dire qu’ils ont eu accès. Je crois qu’ils n’ont jamais demandé. D’ailleurs, je crois qu’au moment de l’inculpation, ils ont eu accès au dossier.

Vous pensez finalement qu’ils ne bougent pas !

Ils font beaucoup de bruit mais en fin de compte, qu’est-ce qui va compter ici ? Est-ce que dans un procès équitable où tous les droits de la défense sont respectés, l’accusation arrive à prouver que Hissène Habré s’est rendu coupable de ces atrocités ? C’est tout ce qui compte. Je comprends qu’ils n’aient pas envie de parler des fosses communes, des autres formes de tortures, de la prison qui s’appelait la piscine. Je comprends aussi qu’ils n’aient pas envie de parler de l’affaire des tracts où ceux qui ont osé distribuer des tracts ont été arrêtés, torturés. Je comprends qu’ils n’aient pas envie de parler de tout cela et qu’ils parlent d’autre chose. C’est de bonne guerre !

Des crimes sans doute, mais Habré n’était pas seul quand même ?

Il n’était pas seul mais c’était lui le chef suprême. Il y en a d’autres évidemment, des complices, mais selon plusieurs témoignages, on peut citer un cas où il était au bout d’un talkie-walkie...

Ces complices, on ne les voit pas pour le moment

Si. Le procureur en a cité cinq je crois et a demandé leur inculpation. Il pourrait y en avoir d’autres à la fin de l’instruction. Il faut savoir que les statuts des Chambres africaines extraordinaires parlent de poursuivre le ou les principaux responsables. Habré peut être seul ou avec cinq, dix ou quinze dix autres personnes mais pas 100. On n’a pas le budget pour cela. Le statut des CAE a repris une formule déjà utilisée au Tribunal pénal international pour la Sierra Léone.

Un sentiment d’affection lie des Sénégalais à Habré vu comme seul face à une machine...

C’est le bourreau qui se victimise ! Habré est quand même parti du Tchad avec le contenu du Trésor national. La commission d’enquête mise en place et dirigée par un distingué juriste a publié les chèques qui montrent que les derniers jours avant sa fuite, il a demandé au banquier central de lui donner tout l’argent pour soi-disant acheter des armes pour défendre N’Djaména. Il a pris tout cet argent et n’a pas fait la bataille de N’Djaména.

Le positif, c’est qu’il a épargné la capitale d’une bataille qui aurait été meurtrière mais il a fui avec cet argent. Cet argent est investi ici au Sénégal avec la complicité des banquiers et autres. Avec cet argent, il a su tisser des liens très importants ici et qui ont justement fait obstacle pendant 23 ans. C’est grâce à l’acharnement et à la ténacité des victimes, à l’élection de Macky Sall et à la Cour internationale de justice de la Haye que le Sénégal exécute ses obligations internationales au nom de l’Afrique.

Wade a été un facteur de blocage, selon vous ?

C’est clair ! Si l’on voit que Hissène Habré a été arrêté pour la première fois au Sénégal en février 2000 sous la présidence de Abdou Diouf, c’est douze ans après que les poursuites ont repris. On voit très bien que ces douze ans d’Abdoulaye Wade ont été douze ans d’impunité pour Habré.

Les procédures étaient difficiles et il a fallu changer la loi sénégalaise.

C’était ce qu’on peut appeler un feuilleton politico-judiciaire. C’était manipulé par le pouvoir. Le Président Wade était accusé par les rapporteurs des Nations-unies d’avoir interféré dans la justice en 2001. Dès qu’il a été élu en 2000, il a annoncé que Habré ne serait pas jugé et le Conseil supérieur de la magistrature qu’il dirigeait a muté Demba Kandji, le doyen des juges qui avait inculpé Habré en janvier 2000...

Les chefs d’Etats africains viennent de taper sur la table contre la Cour pénale internationale pour dire « assez »…

C’est intéressant. Qu’est-ce que les chef d’Etats africains ont dit ? Ils ne veulent pas que l’Occident, que la communauté internationale juge des chefs d’Etats en exercice. Mais l’Union africaine est consciente qu’il faut quand même que les crimes commis en terre africaine soient jugés. L’UA a pris le procès de Hissène Habré justement pour montrer qu’il est possible en Afrique que des victimes africaines trouvent justice des crimes commis en Afrique.

Le sentiment fort des Africains est que toutes les personnes qui passent devant la CPI sont des Africains.

C’est vrai et je le déplore. Moi, j’ai écrit un livre dont le titre est ‘’Faut-il juger Georges Bush ?’’ J’ai écrit le rapport de Human rights watch qui demande l’ouverture d’une enquête criminelle contre Georges W. Bush. Je déplore le double scandale depuis toujours. Mais le fait qu’on n’arrive pas à juger Georges Bush signifie-t-il qu’on ne doive pas aider les victimes de Hissène Habré ? Nous luttons contre un système à double tranchant. Nous essayons en même temps de secourir des victimes là où nous pouvons le faire.

L’ardeur et le militantisme que vous déployez contre Habré, vous ne le développez pas en ce qui concerne Bush …

Mais si ! A Human rights watch par exemple, le pays sur lequel nous écrivons le plus de rapports, c’est les Etats-Unis. Sur la peine de mort, le traitement des immigrés, la discrimination raciale et sexuelle, c’est sur les Usa que nous travaillons le plus. Mais il y a un double standard en vigueur !

Qu’est-ce qui empêche que Ariel Sharon ou Georges Bush soient jugés un jour ?

Nous, on a demandé au Président Obama de faire juger Georges Bush parce qu’en premier, ce sont les Etats-Unis qui doivent le juger. J’ai écrit cinq rapports pour Human rights watch sur les crimes commis par les Usa dans la guerre contre la Terreur dont le dernier s’appelle ‘’Getting away with torture’’ (Ndlr : En finir avec la torture) qui demande l’ouverture d’une enquête criminelle contre Georges Bush, Donald Rumsfeld (Ndlr : ex-Secrétaire à la Défense) Georges Tenet (Ndlr : ancien directeur de la CIA), et (31 minutes 50). Nous savions qu’il y avait peu de chances que Barack Obama le fasse. Nous avons participé avec des organisations sœurs à porter plainte contre Georges Bush, contre les responsables du gouvernement américain en France, en Espagne et en Allemagne.

Et en Belgique...

Et même en Belgique, c’est vrai. Pour l’Espagne, cela se poursuit. Je suis appelé comme témoin expert d’ailleurs. Ces plaintes sont écartées pour des raisons politiques. On le déplore. L’archevêque Desmond Tutu a dit que ‘’la justice est au service des victimes’’. Les victimes des crimes de Hissène Habré sont africaines. Pourquoi Souleymane Guengueng (Ndlr : un activiste tchadien ayant survécu aux tortures de la DDS) n’a pas droit à la justice. Les Africains devraient féliciter l’arrivée de la justice jusqu’aux victimes africaines des leaders africains.

Que souhaitez-vous par rapport à ce procès ?

Moi, je souhaite en premier lieu qu’à la fin de ce procès, l’opinion dise ‘’waouw’’ et que l’on sache qu’il est possible que de simples victimes, avec persévérance et ténacité, arrivent à faire traduire en justice un dictateur. Qu’on puisse dire que c’était un procès équitable, que la meilleure des preuves a été présentée, que le verdict se soit appuyé sur des faits, que la défense de Hissène Habré puisse s’exprimer et faire valoir tous ses droits, que les voix des victimes soient entendues. Je voudrais aussi que ce procès serve de modèle avec une vaste communication autour. Je voudrais que des Tchadiens surtout s’assoient autour des chaînes de télévision ou postes radios dans les rues de N’Djaména ou dans des villages, qu’ils voient Jacqueline Moudeina (Ndlr : avocat et victime), une femme qui a failli être assassinée par les sbires de Hissène Habré et qui porte toujours en elle des fragments de grenade (Ndlr : il met la main sur sa cuisse droite) faire l’interrogatoire de Hissène. Et que ces Tchadiens voient que les Chefs d’Etats ne sont pas intouchables. Qu’il est possible pour une femme, pour une victime, pour une handicapée de se mettre au même pied qu’un chef d’Etat. C’est ça que je veux.

Propos recueillis par MOMAR DIENG

http://www.enqueteplus.com

 
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