jeudi, 23 novembre 2017
 

Tchad : Justice et Liberté pour les Maliens… et pour les Tchadiens

Pendant que l’armée tchadienne donne la chasse aux Islamistes d’Ansardine dans les montagnes de l’Adrar des Ifoghas, aux confins du Niger et du Mali, au nom de la Liberté et de la Justice, le gouvernement qui envoie cette armée bafoue ces mêmes principes dans son propre pays. S’il faut soutenir le contingent tchadien dirigé par le Général MÉÏRI, unique force étrangère africaine de la Mission Internationale d’Aide au Mali ( MISMA ) déployée pour l’instant au Mali, son action ne saurait masquer au regard de la communauté internationale une autre, commise à l’intérieur du Tchad, qui dévoie les principes sus-évoqués.

Le gouvernement du Tchad vient de déposer sur le bureau de l’Assemblée nationale, ce 9 janvier 2013, un projet de révision constitutionnelle dont l’objet principal est la suppression du minimum de garantie requise à la crédibilité de tout système judiciaire moderne : l’inamovibilité, et l’indépendance des Juges du Siège. Ceux-ci seront désormais nommés et placés sous la tutelle du ministre tchadien de la Justice, l’Exécutif. De manière accessoire, la révision constitutionnelle porte sur les incompatibilités de la fonction de Chef de l’État. Après avoir organisé de manière constitutionnelle la perpétuité de la magistrature suprême en supprimant de la constitution la limitation des mandats présidentiels en 2004, un nouvel article de la Constitution tchadienne viendra parapher cet édifice qui institutionnalise la tyrannie en renvoyant de manière définitive les citoyens de ce pays au temps du parti unique : le président aura désormais la faculté de présider également le parti au pouvoir le « Mouvement Patriotique du Salut ».

Le propos n’est pas de prétendre que la justice tchadienne était mieux administrée avant et que cette réforme constitutionnelle la dégraderait. Il est de montrer que nous avons affaire à un des plus iniques systèmes judiciaires de la planète et que lorsque le glaive de la justice sera remis entièrement entre les mains de celui qui condamne et exécute, elle deviendra plus tyrannique pour le citoyen tchadien.

Cette Justice connaît et a à connaître de nombreux cas de prisonniers politiques. Le lugubre chapelet des arrestations à caractère politique ou détentions dites de droit commun qui déguisent des motifs politiques, est long. Amnesty International dénonçait déjà l’efficacité de cet appareil sensé rendre la Justice, mais qui opprime. Dans son rapport de 2012 cette organisation non gouvernementale a condamné l’utilisation du système judiciaire pour le harcèlement des journalistes, des syndicalistes, des opposants politiques et autres membres de la société civile tchadienne. Les adversaires politiques du Président Déby Itno ne sont pas en reste. La tyrannie de la Justice tchadienne s’abat aussi sur ses alliés d’hier, tombés en disgrâce ou devenus gênants, accusés de « détournement de fonds publics ». Le cas le plus saillant est celui de Mahamat Zen Bada ancien Maire de la capitale, Ndjamena, traîné sur les bancs de Justice sur une civière, à moitié mourant, ses bras piqués de perfusions intraveineuses. Son état de santé, ou l’impossibilité d’application d’une peine compte tenu de cette circonstance, n’ont pas particulièrement ému ses inquisiteurs, qui l’ont condamné à 5 années de travaux forcés il y a un mois. La mairie de Ndjamena apparaissait d’ailleurs sous le coup d’une malédiction, puisque son successeur Djimet Ibet a lui aussi arrêté en novembre 2012 pour « tentative de corruption ». La série noire s’arrêtera peut-être, puisque la sœur du Président a été promue par la suite première magistrate de la capitale par intérim, en remplacement des corrompus.

Cette justice sensée protéger les plus faibles est surtout encline à signer des permis de piller ou de tuer aux plus forts. L’arrestation par des forces gouvernementales armées puis la disparition du principal porte parole de l’opposition démocratique et non armée tchadienne Ibni Oumar Mahamat Saleh, n’a été suivie d’aucune enquête sérieuse de cette Institution moribonde. La disparition et la probable mort de cet homme de paix, par ailleurs universitaire reconnu par ses pairs, pour qui la société française de Mathématiques a d’ailleurs créé un prix, resteront impunis ; parce qu’on ne peut feindre l’État de Droit, lorsque les fait parlent d’eux mêmes.

Ainsi, la guerre menée au Mali au nom de la Liberté et la participation active du Tchad, principal allié militaire de la France, pourrait masquer au regard de la communauté internationale l’organisation d’un affligeant déni de Justice et de Liberté dans un pays de plus de 10 millions d’habitants dont 7 millions ont moins de 25 ans. Comment expliquer à cette jeunesse que son armée mène une guerre au nom d’une Liberté qu’on lui refuse ? Comment demain chasser les démons moyenâgeux de l’islamisme qui prêchent à cette même jeunesse la haine des principes de droit modernes, de Justice, alors qu’on accepte peut être, sans le savoir d’aider au dévoiement de principes immuables ?

ABDELKERIM YACOUB KOUNDOUGOUMI

Activiste Politique Tchadien, membre de l’ opposition tchadienne, Chargé de la diplomatie au Conseil National pour le Changement et la démocratie au Tchad ( CNCD )

Source : www.cncd-tchad.com

 
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