lundi, 20 novembre 2017
 

TCHAD : Procès Habré, l’Afrique juge un de ses bourreaux

La date du 20 juillet 2015 restera une date importante pour les peuples, la justice et pour l’Afrique. En effet, l’ouverture du procès d’Hissène Habré est d’abord le fruit d’un long combat opiniâtre des victimes de la dictature.

Qui aurait pu penser que deux décennies après sa prise de pouvoir un dictateur comparaitrait pour ses crimes ? Autre élément important, la capacité de l’Afrique en tant que telle à juger l’un de ses dirigeants. Effet bénéfique du départ de l’ancien président sénégalais, Wade, qui n’a eu de cesse de reporter le procès, Dakar a organisé, au titre des chambres africaines, le procès d’Habré. Accusé de crime contre l’humanité, crime de guerre et actes de torture pendant ses huit ans de pouvoir, sa stratégie de défense apparaît lâche et dérisoire. Lâche parce qu’il refuse d’assumer ses actes et se réfugie dans le silence, dérisoire lorsqu’il crée un incident, avec la complicité de quelques dizaines de partisans, lors de l’ouverture de son procès. Sa seule déclaration sera d’accuser les juges de traîtres à l’Afrique et d’impérialistes. Décidément l’indécence est de mise, lui qui a été mis au pouvoir par la France, les États-Unis de Ronald Reagan, soutenu par l’Israélien Ariel Sharon et par Mobutu, fer de lance de la lutte anticommuniste en Afrique, pour contrer la politique expansionniste de Kadhafi dans les années quatre-vingt, notamment lors de l’annexion de la bande d’Aozou par les troupes libyennes.

De ce fait, il ne fait que reprendre la tactique éculée de nombreux dictateurs qui se rendent complices du pillage de leur pays par les multinationales occidentales et sont accusés par les ONG africaines et internationales de violations des droits humains, de détournement de fonds et crient au complot impérialiste en se disant victimes du néocolonialisme, tel le Congolais Sassou Nguesso ou le Guinée-équatorien Teodoro Obiang Nguema.

Les progressistes sont aux côtés des victimes tchadiennes qui se battent pour que justice soit rendue au nom des quarante mille personnes qui ont péri dans les répressions de masse organisées par le régime Habré. Leurs témoignages recueillis par plusieurs organisations de défense des droits humains, comme Amnesty International ou Human Rights Watch, sont terrifiants. L’ensemble des faits montre que la responsabilité d’Hissène Habré était engagée, mais il n’était pas le seul.

Travailler sur le passé mène directement au locataire actuel du Palais

Certes, il y a eu un procès contre vingt-cinq personnes à N’Djamena, au Tchad, grâce à l’action courageuse et tenace d’activistes comme Jacqueline Moudeina. Lors de ce procès, sept personnes ont été condamnées à perpétuité, notamment le directeur de la direction de la documentation et de la sécurité (DDS), Saleh Younous, et le responsable de la direction de la sureté nationale, Koche Abdelkader, condamné par contumace. Mais le compte n’y est pas. En effet, Idriss Deby, qui fut le n°2 du régime et qui renversa Habré par la suite pour s’emparer du pouvoir, n’est pas inquiété. Le dirigeant actuel est tout juste considéré comme témoin. Pourtant les recherches méticuleuses du journaliste indépendant, Régis Marzin, pour le compte du collectif de solidarité avec les luttes sociales en Afrique[1], ont bien mis en évidence le rôle de l’actuel président dans la répression de masse qui s’est abattue sur le pays. Plusieurs massacres ont eu lieu, comme celui dit « du Septembre Noir » en 1984 où les populations du Sud du pays ont été exécutées. D’autant que Deby, arrivé au pouvoir par les armes, n’a fait que continuer la politique de violation des droits humains d’Habré. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’envoyé spécial de RFI, qui préparait un reportage sur l’affaire Habré à l’occasion de son procès, fut expulsé manu militari deux jours après son arrivée à N’Djamena Travailler sur le passé, concernant cette affaire, mène directement au locataire actuel du Palais Rose, la résidence présidentielle.

La France va défendre jusqu’au bout le régime d’Hissène Habré

Mais Habré a eu d’autres complicités, notamment celle des États-Unis de Reagan qui, à l’époque, faisait de la lutte contre Kadhafi une priorité. Ainsi Habré va recevoir une aide, estimée par le journaliste Farah Douglas du Washington Post, à 182 millions de dollars[2] et les agents de la DDS vont bénéficier de la formation de la CIA. Quant à la France, elle va jouer un rôle majeur, puisqu’elle va défendre jusqu’au bout le régime d’Hissène Habré, contre Goukouni Oueddei soutenu par les Libyens.

Alors qu’Habré se rend coupable de graves violations des droits humains, notamment à l’encontre de la population du Sud du pays, la France va déployer ses troupes dans l’opération Manta, puis elle interviendra avec l’opération Épervier alors qu’une répression de masse va s’abattre sur les Hadjeraïs et les Zaghawa. Son soutien sera sans faille jusqu’à ce qu’elle décide de changer de pion en fermant les yeux sur le coup d’État de Deby. Pendant que les membres de la DGSE formaient ceux de la DDS et tenaient des réunions dans leurs locaux, à quelques mètres seulement, les prisonniers tchadiens se faisaient torturer. Difficile de prétendre que la France n’en savait rien en dépit de la présence de… spécialistes du renseignement. La cohérence de la politique française est parfaite. En 1983, le gouvernement socialiste de Mitterrand soutient Habré contre les Libyens. En 2013, le gouvernement socialiste de Hollande soutient Deby contre l’islamisme. La rhétorique est la même, la stabilité de la région la condition idéale pour le business des multinationales.

Briser l’impunité des Occidentaux serait un formidable obstacle à la tyrannie

Les dictateurs bénéficient, généralement, d’un soutien occidental ou asiatique officiel ou officieux. Les procès contre ces tyrans doivent être l’occasion d’exiger que l’ensemble des coupables, y compris ceux en Europe, aux États-Unis ou en Chine qui les ont aidés à prendre le pouvoir ou qui ont fermé les yeux sur leur coup d’État, leur ont vendu des armes ou du matériel high tech, les ont soutenus diplomatiquement ou ont organisé leur soutien financier et la fuite des capitaux, répondent de leurs actes.

Toutes les organisations de défense des droits de l’homme sont d’accord sur le fait que l’impunité des tyrans favorise un cycle sans fin de pouvoirs autoritaires, mais ce qui est vrai pour les dictateurs l’est aussi pour leurs complices. Briser l’impunité des soutiens occidentaux serait un formidable obstacle à la tyrannie dans ces pays.

Hier, que des dictateurs puissent être jugés n’était qu’une utopie ; aujourd’hui l’utopie devient réalité sur le Continent même. Ce qui reste une utopie aujourd’hui est de penser que les dirigeants occidentaux puissent répondre de leurs méfaits contre les peuples africains devant la justice, mais demain peut-être, avec nos luttes incessantes et tenaces, à l’image des anciens prisonniers tchadiens, cette utopie pourra-t-elle devenir une réalité.

Paul Martial

[1] http://www.electionsafrique.org/IMG...

[2] Farah, Douglas (November 27, 2000), "Chad’s Torture Victims Pursue Habre in Court", Washington Post

 
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