samedi, 23 février 2019
 

TCHAD : Sérieuse crise sociale

Pourrissement d’une crise sociale, en plus de la situation économique et politique déjà délétère : inflation, crise alimentaire, paupérisation, ras-le-bol généralisé… Telle est la situation au Tchad actuellement.

Bras de fer…

Mi-juillet 2012, une grève du secteur public tchadien éclate. Les protestataires exigent des hausses de salaire et dénoncent la corruption du régime d’Idriss Déby Itno. Au centre de cette crise : les salaires des 80 000 fonctionnaires, dont le gouvernement refuse la revalorisation, en dépit d’un accord signé en ce sens le 20 mai 2011. Les niveaux de salaires, très bas (50 à 90 euros par mois pour la majorité des fonctionnaires civils), ne permettent pas de faire face à la cherté de la vie, aggravée par la flambée des prix des denrées de base (mil, sorgho, huile, haricots, sucre).

Les fonctionnaires demandent au gouvernement « l’application des 20% de ce reversement conformément au protocole d’accord du relèvement de la valeur de point d’indice de 115 à 150 et la refonte immédiate des conventions de 1958 et de 1971, relatives aux agents contractuels et décisionnaires de l’État »… et ce, dans le but de permettre « aux travailleurs de faire face à la cherté de vie, mais aussi de leur garantir une pension de retraite acceptable ». La rencontre du 27 juillet de la Commission de négociation avec le ministre de la Fonction publique et du Travail, n’a abouti qu’à l’application d’un seul point, à savoir le reversement intégral de tous les fonctionnaires dans la nouvelle grille du décret 1249. Grève reconduite pendant plusieurs semaines. Mais en suspendant le 1er août le paiement des salaires du mois de juillet, le gouvernement rompt le contrat. Les syndicats durcissent la grève dans le secteur public et parapublic. Les travailleurs menacent de passer à une grève totale, sans service minimum si les salaires du mois d’août ne sont pas versés, comme l’a annoncé le ministre des Finances. Les fonctionnaires tchadiens appellent le secteur privé à manifester à leurs côtés.

Manoeuvres dilatoires et répressions

Le pouvoir fait alors intervenir les chefs religieux (catholiques et musulmans) dans la médiation entre lui et l’UST (Union des syndicats du Tchad) : le 17 septembre, ces religieux obtiennent de l’UST la suspension provisoire de la grève pour un mois alors que celle-ci durait depuis deux mois. La stratégie gouvernementale vise au pourrissement de la grève. Le 18 septembre 2012, une parodie de justice, a condamné le président de l’UST Michel Barka, son vice-président Younous Mahadjir, et son secrétaire général François Djondang à 18 mois de prison avec sursis et chacun à une amende d’un million de francs CFA pour « incitation à la haine tribale » en ayant fait circuler une pétition dénonçant l’« arbitraire du pouvoir Deby, la mal gouvernance, le népotisme, la dilapidation des deniers publics… ». Le journaliste Jean-Claude Nekim a été condamné une première fois pour « diffamation » à un an de prison avec sursis, une amende de 1 500 euros et trois mois de suspension de parution de N’Djamena Bi-Hebdo (dont il est le directeur de publication) d’avoir publié un extrait de la pétition de syndicalistes dénonçant l’attitude ubuesque du pouvoir qui refuse d’honorer l’accord de revalorisation des salaires conclue avec l’UST en 2011 ; il est ensuite condamné pour outrage à magistrat pour la publication d’une caricature du procès. Le sommet de cette « justice » ubuesque a été atteint quand Gustave Mbailao, un travailleur présent dans la salle pendant l’audience du 18 septembre, a été condamné séance tenante à trois mois de prison ferme pour outrage à magistrat en laissant éclater son sourire à l’annonce du verdict.

Mais au-delà de la revendication salariale, c’est bien la destination de la manne pétrolière qui est en jeu. Dans ce pays exportateur de pétrole depuis 2003, la production de 120 000 barils par jour a rapporté 3 000 milliards de francs CFA (4,5 milliards d’euros) entre 2004 et 2011, selon le ministre tchadien des Infrastructures, Adoum Younoussmi. [Source : Francetv.fr du 31 mai 2012]… sans que la population n’en voie la couleur : le Tchad restait, fin 2011, classé au 183e rang sur 187 pays, selon l’indice de développement humain.

Le Tchad et les Tchadiens contre Déby

« Le cercle clanique des prédateurs des deniers publics gère l’État et les biens publics comme leurs propriétés privées », expose l’opposant Djimadoum Ley-Ngardigal, secrétaire général de l’Action tchadienne pour l’unité et le socialisme (Actus).

Deux décennies après le putsch militaire du 1er décembre 1990 et sept ans après son putsch constitutionnel de 2005 supprimant la limitation des mandats, ouvrant donc la voie à une présidence à vie, le pouvoir tyrannique de Déby accentue sa répression contre la presse et les leaders syndicaux. Il n’a non seulement tenu aucune de ses promesses, mais a aggravé la situation du Tchad et des Tchadiens, dans les domaines vitaux des droits de l’Homme, de la sécurité des personnes, de la gestion des ressources nationales, de la santé, l’éducation et la transparence électorale. Ce système tyrannique est comptable :

- des assassinats de militants des droits de l’Homme, de journalistes et de responsables de partis politiques, dont les cas emblématiques de Me Joseph Behidi et du Pr. Ibni Oumar Mahamat Saleh ;
- du pillage compulsif de la manne pétrolière au profit d’une minorité, sous couvert de dépenses d’infrastructures, alors que la masse des citoyens voit ses conditions de vie et de travail se détériorer de jour en jour ;
- de l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire pour réprimer les mouvements syndicaux dans leurs justes revendications, les journalistes indépendants et les députés de l’opposition (à l’exemple des procédures contre les députés Pierre Gali Ngothé et Saleh Kebzabo) ;
- d’ingérences militaires dans les pays de la région, avec des effets humanitaires catastrophiques, notamment au Soudan (Darfour) et en RCA ;
- d’une confiscation clientéliste du pouvoir par la terreur armée et par l’achat des consciences ;
- du refus d’entamer un vrai dialogue avec les autres composantes nationales etc.

La reprise, appelée par les syndicats, de la grève illimitée le 17 octobre affole visiblement le pouvoir tchadien au point que, une semaine plus tôt, il expulse un religieux italien qui, dans son homélie, a tenu des propos critiques sur la gestion des ressources pétrolières dans ce pays et pris position en faveur d’une plus grande justice sociale. L’exacerbation de la crise sociale actuelle atteste du discrédit qui frappe le régime Déby, d’une part, et d’une volonté des travailleurs et de la population à ne rien lâcher et à faire aboutir leurs luttes, d’autre part. Le soutien militaire, financier et politique de la France à ce régime doit maintenant cesser sans conditions, puisque le candidat s’est engagé à rompre avec les « miasmes de la Françafrique » et à soutenir les aspirations démocratiques des peuples d’Afrique.

Pierre Sidy

 
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