jeudi, 15 novembre 2018
 

Visite de Florence Parly au Tchad : le soutien de la France au nom de la stabilité est contre-productif

Madame la Ministre des Armées,

Arrivée à N’Djamena lundi matin, vous avez déclaré sur Twitter que « la France est et restera un partenaire indéfectible pour combattre le terrorisme et assurer la paix ». Pourtant, depuis le début de l’année, vous dites que 130 terroristes ont été tués. Pour assurer la paix, la solution ne peut pas être que militaire. De plus, Déby a détourné les efforts de la lutte internationale contre ce fléau pour faire taire l’opposition démocratique, la société civile et discréditer la résistance armée en les qualifiant de terroristes. Il utilise la lutte contre le terrorisme pour légitimer un régime illégitime et manipuler la communauté internationale.

Vous avez ensuite expliqué que « Barkhane, c’est la France qui combat le terrorisme à sa source ». Or, le meilleur moyen de lutter contre le terrorisme c’est d’avoir des institutions démocratiques et non des dictateurs au pouvoir. Le ralliement de jeunes dans des groupes armés ne résulte pas uniquement d’un endoctrinement religieux. Certains facteurs socio-économiques pèsent aussi dans la balance. Le Tchad traverse une crise économique, sociale et politique sans précédent. En septembre, les fonctionnaires ont reconduit la grève pour protester contre les mesures d’austérité imposées par Déby et la rentrée des classes n’a pas encore eu lieu. En pleine capitale, à N’Djamena, le taux de malnutrition aigüe atteint les 5%.

Comprenez Madame, que si les Tchadiens sont à bout de souffle, ce n’est pas seulement à cause du terrorisme mais de la corruption et de la faillite de l’état de droit. Il est déplorable que cette obsession sécuritaire détermine l’ensemble de la politique de la France au Sahel. La question de l’échange des renseignements est au cœur de votre collaboration avec le régime Tchadien. Or, les citoyens Français ignorent que ces agents de renseignements tchadiens sont responsables des pires horreurs au Tchad : arrestations arbitraires, emprisonnements et torture des manifestants et des opposants au régime de Déby.

Certes, vous êtes venue avant tout pour dire votre soutien aux soldats français et leur parler de la loi de programmation militaire dont le budget s’élèvera à 295 milliards d’euros d’ici 2025. Vous offrirez, par exemple, 100 000 accès wifi aux soldats Français en exercice. A côté de cela, le régime tchadien ne cesse de violer les droits numériques de ses citoyens. Depuis le 28 Mars 2018, Internet est censuré et les réseaux sociaux ont été coupés sur ordre du ministère de l’intérieur. La jeunesse Tchadienne a disparu de la blogosphère.

Madame la Ministre, le soutien à l’autoritarisme au nom de la recherche de la stabilité est contre-productif. On ne peut sécuriser pas une région grande comme l’Europe avec une force militaire de 4500 soldats. Et puis, au nom de quel droit la France demande-t-elle au Tchad d’être le gendarme de la région ? L’année dernière, vous disiez sur le plateau de la RFI que l’Opération Barkhane n’a pas vocation à être éternelle et que le jour où la lutte contre le terrorisme sera gagnée, la présence de la force barkhane n’aura plus de sens. Or, le Tchad est le pays qui a connu le plus d’intervention française depuis son indépendance. Les motifs, eux, changent toujours.

Un jour viendra, Idriss Déby sera chassé du pouvoir. Il restera alors le peuple Tchadien qui se souviendra du soutien inconditionnel des autorités françaises à leur oppresseur. Prenez garde Madame la ministre de ne pas cultiver dans le cœur des Tchadiens et des habitants de la sous-région une détestation française légitime.

Madame la Ministre, le gouvernement français doit cesser toute coopération avec le dictateur Idriss Déby qui utilise la guerre contre le terrorisme à la fois comme un alibi pour se maintenir au pouvoir et qui manipule le gouvernement Français. La France doit, comme le Tchad l’a courageusement fait pour les citoyens français en 1940 aider le peuple Tchadien à sortir des griffes de la dictature d’Idriss Déby. L’armée française doit cesser de collaborer et de former l’armée tchadienne, qui est formatée à la répression de toute contestation sociale et politique dans le pays. Cette collaboration est à rebours de toutes les valeurs humanistes chères à la nation française.

Idriss Déby n’est appelé président que par vous-même. Pour une majorité de Tchadiens, il s’agit d’un chef de guerre et d’un tyran arrivé au pouvoir par un coup d’état. Aussi, quand vous lui serrez la main, vous cautionnez ses agissements.

Choisissez votre camp Madame la Ministre.


Annélie DELESCLUSE. Doctorante en sociologie. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Abdelkerim YACOUB KOUNDOUGOUMI. Activiste politique, coordinateur du mouvement citoyen tchadien PACT et Chef de la division Afrique centrale d’Internet sans frontière. Makaila Nguebla, journaliste indépendant et blogueur

Paris, le 11 Octobre 2018

 
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