mardi, 21 août 2018
 

Djibouti : aggravation de la dictature constatée avant la parodie de législatives

En organisant le 23 février des élections législatives factices, le régime djiboutien confirme son mépris de toute forme de démocratie et de libertés. La simulation ne trompe personne, elle souligne à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, le contrôle militaire et la violence de la répression administrative visant à empêcher toute forme d’opposition démocratique.

A partir de fin 2015, Djibouti a rejoint le haut du classement des dictatures en Afrique, sans que cela ne soulève de réprobation internationale en dehors du parlement européen[1]. Après quelques efforts de médiation entre 2013 et 2015, les diplomates internationaux sont restés depuis 2016 sans voix face à un pourrissement sans issue, entre perplexité et focalisation sur leurs intérêts. L’Union africaine est, elle, en avril 2016, venue cautionner par une mission d’observation factice, une élection en dehors des règles de la démocratie[2].

Les flux de marchandises entre la Chine et l’Ethiopie[3], les navires et les avions des forces armées internationales traversent le pays-hub d’Ismaïl Omar Guelleh sous les yeux d’une population qui perd l’espoir, comme si plusieurs réalités se croisaient sans lien entre elles, dans un espace de non-droit international, dominé par des intérêts commerciaux et militaires. Les loyers de bases forment une rente qui facilite le maintien le statu quo sans exigence d’effort sur l’Etat de droit et pour la reprise du processus de démocratisation[4].

Ce refus d’une démocratisation s’inscrit depuis 1990 dans la durée. Sur 10 élections présidentielles ou législatives, 6 ont été boycottées par l’opposition réelle. La présidentielle de 2016 ayant été partiellement boycottée, les seules élections auxquelles toute l’opposition a participé sont la présidentielle de 1999 et les législatives de 2003 et 2013. La mainmise du pouvoir sur le soi-disant parlement est flagrante puisque lors de 4 législatives entre 1992 et 2008, l’ancien parti unique, le Rassemblement populaire pour le Progrès (RPP) au pouvoir depuis 1979, puis, depuis 2003, la coalition Union pour la majorité présidentielle (UMP), se sont attribués 65 sièges sur 65.

A partir de 2013, l’opposition s’est rassemblée dans la coalition Union pour le salut national, très suivie par la population. Le pouvoir menacé n’a pu se maintenir qu’en modifiant les résultats de deux scrutins au moyen de scores et procès-verbaux inventés, une première fois en inversant totalement le résultat des législatives de 2013, une seconde fois à la présidentielle de 2016, en s’attribuant un score fictif lui permettant d’éviter un second tour dans lequel l’opposition aurait pu s’unir, bien qu’elle ait souffert au premier tour d’une absence de candidat commun consensuel. Cela s’est fait en modifiant tellement les scores réels que l’opposition[5], qui aurait pu mobiliser la population pour le second tour mais ne disposait d’aucune estimation du résultat réel, est devenue inaudible à l’extérieur du pays, alors qu’à l’intérieur la répression militaire faisait tomber une chape de plomb.

Les inversions de résultat de législatives sont rares en Afrique, car elles sont difficiles à organiser. Celle de 2013 à Djibouti a été facilitée par un mode de scrutin qui attribue 80% des sièges d’une zone au parti qui atteint 50% des voix. Après invention de faux résultats, le ministère de l’intérieur a attribué 10 sièges à l’USN et 55 à l’UMP au lieu de l’inverse. Les procès-verbaux détaillés n’ont jamais été publiés.

Début 2013, l’Union européenne s’est compromise en validant diplomatiquement cette inversion de résultat pour ne pas mettre en danger son action militaire dans la lutte contre la piraterie maritime au large des côtes somaliennes, stratégique lors du démarrage d’une Politique de sécurité et de défense commune (PSDC)[6], puis a corrigé sa position suite à la vive désapprobation du parlement européen[7]. En dépit des corrections ultérieures visibles dans l’accompagnement de l’Accord-cadre du 30 décembre 2014, le soutien croisé franco-européen au pouvoir djiboutien après l’inversion de résultat des législatives[8], s’est avéré une cause profonde de détérioration de la situation politique, faute d’attention suffisante au processus électoral en 2015. La politique de François Hollande et Jean-Yves Le Drian, focalisée sur les aspects militaires aux dépends de la défense de la démocratie a également affecté Djibouti, ce qui est apparu lors de la visite du ministre de la défense en juillet 2015[9].

Depuis 2016, les 2 inversions et modifications de résultat ont été suivies de la destruction de l’opposition véritable qui allait se mobiliser suite à ces crimes électoraux. La grande majorité des processus électoraux dans les dictatures en Afrique sont détournés en amont au moyen de quelques familles de techniques de détournement : l’utilisation d’un mauvais fichier électoral, le contrôle des institutions et de la Commission électorale, la suppression des libertés permettant un débat politique et surtout la désorganisation de l’opposition. Ismaïl Omar Guelleh, décomplexé et sans scrupules, est sans doute le chef d’Etat africain qui maîtrise le mieux les techniques de désorganisation de l’opposition réelle en amont d’un processus électoral.

Bien que l’opposition ait souffert de ses divergences et ait mal explicité des choix faits sous contrainte, elle a surtout été empêchée de jouer son rôle à partir de 2013 et a été réduite par le pouvoir à un état dans lequel elle ne peut plus participer aux élections, alors que l’électorat du pouvoir est très réduit et que la population attend le changement. Depuis 2018, Ismaïl Omar Guelleh a utilisé l’empêchement de la création ou de l’existence légal de partis, l’interdiction des réunions et de l’accès aux lieux de réunion, des attaques physiques de leaders d’opposition, l’emprisonnement et la torture, les interdictions de voyager, les mutations et les radiations de fonctionnaires cadres des partis, les manipulations judiciaires et les fausses accusations, le clonage des partis, la création et le financement de partis de fausse opposition pour des manipulations électorales, la fabrication d’un système de fausse opposition en vue des élections.

En plus des violences et emprisonnements, les techniques principales qui ont été utilisées sont l’imposition d’une limite arbitraire de fait et sans loi correspondante de 4 statuts légaux maximum pour l’opposition[10], l’enlèvement du statut légal à des partis dont l’ARD et l’UDJ, l’interdiction de partis existants dont le MRD en 2008, le refus de la légalisation des partis Model et RADD, le clonage des partis ARD, UDJ, PND, toujours en jouant avec les 4 statuts maximum de fait. A l’approche des législatives, un parti ne pouvait avoir un statut légal que s’il ne boycottait pas, s’il parlait de l’accord du 30 décembre 2014 d’une manière qui ne dérangeait pas le pouvoir, et s’il ne dénonçait pas la Commission électorale (Céni). Mieux que tout autre dictateur, Ismaïl Omar Guelleh s’est fabriqué sur mesure un système de fausse opposition, composé de partis aux statuts volés, déconnectés de la population, pour participer à une élection factice qui redistribuera 10 sièges de l’assemblée à des politiciens neutralisés. L’Observatoire djiboutien pour la promotion de la démocratie et des droits humains (ODDH) dénonce une élection organisée « avec les clones des partis de l’opposition et ceux ou celles qui ont fait de leur carrière l’opportunisme politique et la trahison du peuple »[11]. Le point positif des « 25% de femmes » sert à la promotion internationale[12].

Le stade du boycott du « match amical », un boycott de fait, est une conséquence des attaques subies précédemment[13]. Selon la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH)[14], « les centres des retraits des cartes d’électeurs sont quasiment déserts et l’on peut dire sans exagération que le taux de retraits sont infimes. Et la RTD a annoncé le 08 février 2018 que 10% des électeurs inscrits avaient retiré leurs cartes »

L’élection est basée sur l’écrasement d’une opposition réelle et sur le silence d’une communauté internationale focalisée sur la géopolitique et les conflits du Moyen-Orient, du Sahel et de la Corne de l’Afrique. En 2018, devraient se dérouler en Afrique 25 élections, 8 présidentielles et 17 législatives, 9 processus électoraux dans un cadre démocratique, 16 processus électoraux dans un cadre non-démocratique[15]. Cette série électorale axée sur les législatives, au niveau des régimes non-démocratiques, commence à Djibouti. Alors que s’amorce la négociation « post-Cotonou », la réaction de l’Union européenne et de l’exécutif français sera observée à la fois par les populations, par la jeunesse africaine objet de l’attention de l’Ua, mais aussi par les régimes qui se préparent à détourner d’autres processus électoraux.

Comme le Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique l’indiquait déjà en 2016[16], « les acteurs internationaux, en particulier les pays possédant une base militaire, sont interpellés sur l’arrêt du processus de démocratisation. Une vision conservatrice de Djibouti, associé au Moyen-Orient sans démocratie, dans les compromis avec la dictature, s’oppose à la volonté de la population djiboutienne. Dans la Corne de l’Afrique, aussi la paix ne s’installera durablement qu’en s’appuyant sur la démocratie et l’Etat de droit. Un clivage entre militaires et diplomates français et européens, et population, risquerait de pousser une partie de cette population, si ce n’est pas vers le désespoir, vers d’autres voies, en pratique et intellectuellement. »

A l’occasion de la parodie d’élection du 23 février 2018, le Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique demande à l’Union européenne et au gouvernement français de dénoncer l’absence de démocratie et d’Etat de droit à Djibouti et de soutenir dans ce pays l’expression démocratique et la liberté d’organisation des partis politiques.

Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique,

Paris, le 19 février 2018

Alliance Républicaine pour le Développement (ARD, Djibouti), Mouvement pour le Renouveau démocratique et le développement (MRD, Djibouti), Association pour le Respect des Droits de l’Homme à Djibouti (ARDHD), Alliance Nationale pour le Changement Ile-de-France (ANC-IDF, Togo), Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR, Tchad), Union des Populations du Cameroun – Manidem (UPC-MANIDem), Coalition d’Opposition pour la Restauration d’un Etat Démocratique (CORED, Guinée Equatoriale),Fédération des Congolais de la Diaspora (FCD, Congo Brazzaville), Amicale panafricaine, Parti de Gauche, Europe Ecologie les Verts (EELV).

* * *

Notes de bas de page

[1] 11.5.16 : http://www.europarl.europa.eu/sides...

[2] https://au.int/sites/default/files/...

[3] Même si les commerçants chinois commencent à constater le manque d’Etat de droit administratif qui rend les affaires difficiles, http://www.lemonde.fr/afrique/artic...

[4] Bilan loyers en 2016 avant arrivée militaires chinois https://electionsafrique.wordpress....

[5] Le score de Guelleh a été gonflé au-dessus de 50% pour éviter le 2nd tour et il a été fixé arbitrairement très haut à 87,07% pour impressionner et faire penser que la contestation serait non seulement inutile mais également injustifiée.

[6] Maciej Popowski, Secrétaire général adjoint du SEAE, directeur Politique de sécurité et prévention des conflits, (est venu) assurer de son soutien le régime djiboutien en soulignant des progrès secondaires dans les processus électoraux, pour mettre l’accent sur « le rôle clé que Djibouti joue dans la lutte contre la piraterie maritime sévissant au large des côtes somaliennes » ‘Djibouti : l’Ue abandonne-t-elle les démocrates pour considérer Djibouti comme une zone militaire ?’, 20.1.14, https://electionsafrique.wordpress....

[7] Parlement européen 4.7.13 http://www.europarl.europa.eu/sides...

[8] Régis Marzin, 11.5.13, https://regardexcentrique.wordpress...

[9] Jean-Yves Le Drian http://discours.vie-publique.fr/not...

[10] De 1992 à 2002, 4 partis maximum étaient autorisés au total côté pouvoir comme opposition https://www.humanite.fr/node/270850. A partir de 2002, http://www.afrik.com/article4938.html, aucune loi ne limite plus le nombre de partis mais, de fait, sans loi correspondante, le ministère de l’intérieur a arbitrairement empêché que le nombre de parti dits ‘opposants’ soit supérieur à 4.

[11] ODDH, Farah Abdillahi Miguil, 13.2.18, https://www.facebook.com/permalink....

[12] http://www.jeuneafrique.com/510183/...

[13] ARD 21.1.18, https://www.facebook.com/PartiARD20...

[14] LDDH, O. Ali Ewado, 9.2.18, http://www.lddh.net/elections-legis..., http://www.lddh.net/elections-legis...

[15] https://regardexcentrique.wordpress...

[16] https://electionsafrique.wordpress....

 
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