vendredi, 15 décembre 2017
 

Djibouti : de l’Etat d’urgence à la terreur électorale

L’élection présidentielle sent le souffre à Djibouti. Pour être plus juste, on devrait dire que toutes les élections dans ce petit Etat de la corne de l’Afrique sont sujettes à des tensions extrêmes depuis que le président Ismaïl Omar Guelleh a mis en place un système autoritaire recouvert d’un vernis démocratique.

Alors que l’opposition se faisait de plus en plus entendre dans la société djiboutienne, l’instauration de l’Etat d’urgence en novembre dernier et les violences répétées du pouvoir à l’encontre de leaders démocrates ne sont que les symptômes d’un durcissement du régime et d’une élection présidentielle déjà jouée d’avance.

Les candidats à l’élection présidentielle ont jusqu’au 8 mars 2016 pour déposer leur candidature. Et il est peu de dire qu’il n’y a pas beaucoup de monde pour briguer le poste suprême. Trois hommes sont en lice : un ancien diplomate Hassan Idriss Ahmed, Hassan Omar Mohamed, président du Parti Djiboutien pour le Développement (PDD), et le président sortant Ismaïl Omar Guelleh. Dans de nombreux pays une telle élection fait germer d’innombrables candidatures – des plus sérieuses aux plus loufoques – mais certainement pas à Djibouti. Le pays est-il fait d’un métal particulier pour déjouer toutes les lois des ambitions politiques et personnelles ?

Djibouti est en fait en train de changer son ADN depuis plusieurs années. D’un pays aux processus démocratique – certes fragile – Djibouti devient le royaume d’un président Guelleh qui vise un quatrième mandat malgré la promesse faite de conclure sa carrière politique à la fin de son troisième quinquennat. Une promesse de dupes proférée par celui qui n’a pas hésité à modifier la Constitution afin de pouvoir se faire réélire ad vitam aeternam. Aujourd’hui l’opposition n’est plus naïve et refuse de présenter un candidat pour ne pas légitimer une élection jouée d’avance. Mahamoud Djama, membre du Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD) parle quant à lui « d’intronisation » et non pas d’élection pour qualifier le processus électoral.

Et pour s’assurer d’un nouveau succès électoral, le pouvoir n’a pas hésité à prendre prétextes des attentats de Paris et de Bamako pour instaurer l’Etat d’urgence dans le pays. Les libertés publiques sont une nouvelle fois rognées et de graves actes de violence à l’encontre de l’opposition sont à déplorer. La plus sanglante de ces dernières semaines a eu lieu en décembre 2015 et a fait entre 9 et 34 morts selon les sources dont une fillette. Le nombre de blessés et d’arrestations arbitraires dans les jours qui ont suivi s’élevant à une centaine. Le pouvoir a choisi la manière forte quand bien même un accord avait été négocié avec l’opposition en 2014. Le deal était simple : les élections législatives truquées en faveur du parti d’Ismaïl Omar Guelleh étaient validées à condition d’une réforme profonde de la Commission électorale nationale indépendante (Céni). La Commission n’a cependant pas changé d’un iota et le président continue d’avoir tous les leviers du pouvoir entre les mains.

Le regard de la communauté internationale

Seuls les pays étrangers peuvent aujourd’hui exercer une certaine pression sur le pouvoir et la venue possible d’observateurs internationaux pour s’assurer du respect d’un vote libre et démocratique en mars prochain est sur la table. Cela pourrait gêner les fidèles d’Ismaïl Omar Guelleh, mais certains dans l’opposition qui boycottent le scrutin ne veulent pas de cette éventualité car le résultat serait in fine légitimé par cette présence étrangère. Mahamoud Djama explique qu’ « en envoyant des observateurs, on redonne une légitimité internationale au président Guelleh. N’envoyez surtout pas des observateurs à Djibouti ! Il ne faut pas cautionner ces élections. Le fichier électoral n’est pas crédible, les cartes d’identité ne sont pas fiables, on ne sait plus qui est Djiboutien et qui ne l’est pas. L’ensemble du processus électoral est complètement faussé ». Là encore les avis divergent, mais la réputation du président Guelleh a dépassé les frontières depuis quelques années déjà.

Même le système judiciaire djiboutien est appréhendé avec les plus grandes réserves comme en témoigne la relaxe de l’opposant et homme d’affaires djiboutien Abdourahman Boreh, jugé par la Haute Cour de Justice de la Grande-Bretagne sur la demande des autorités de Djibouti. Accusé de corruption, Abdourahman Boreh a finalement été innocenté par les juges britanniques fautes d’éléments suffisants retenus contre lui. Des preuves identiques sur lesquelles s’étaient pourtant appuyés les magistrats djiboutiens pour condamner cet opposant à de la prison ferme. Soulagé, Abdourahman Boreh se dit prêt à rentrer au pays, mais pas sans certaines garanties : « si le gouvernement français et les Américains me donnent des garanties pour ma vie. Mais pas sans garantie, parce que je n’ai pas confiance en ce régime ». Une crainte pour sa propre vie qui n’est pas exagérée alors que le pouvoir pourrait qualifier de terroristes tous les opposants un peu trop remuant à l’approche des élections. Une telle étiquette amenuise sérieusement une espérance de vie déjà faible dans cet Etat toujours plus autoritaire.

FREE DJIBOUTI

Source : https://blogs.mediapart.fr/freedjib/blog

 
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