jeudi, 23 novembre 2017
 

Djibouti : Histoire peu commune d’un garçon pas comme les autres

C’est l’histoire peu commune d’un garçon pas comme les autres. Son métier actuel : taximan. Il nous a donné rendez-vous à 17H30 à la rue d’Éthiopie où il a garé son taxi. Nous avons pris place à la terrasse du restaurant NIL BLEU pour siroter un jus et nous nous sommes laissé absorber par la gouache crépusculaire.

C’est un garçon au profil atypique. Deux grands yeux qui, lorsqu’ils se posent sur vous, vous enveloppent en entier. Petit de taille et discret, il doit avoir la trentaine malgré une calvitie avancée et une bouille à fossettes à peine éclose qui détonnent avec la sveltesse juvénile de sa silhouette. Pendant la petite heure que nous avons passée à discuter de son parcours et de sa situation professionnelle, pas une seule fois, il ne nous a donné l’impression de se plaindre. Et pourtant, dans sa situation, beaucoup l’auraient fait.

Lui, c’est Youssouf, cadre de l’USN, coalition des partis djiboutiens d’opposition à Hayabley, père de cinq enfants. Enseignant de vocation et taximan malgré lui. Eh oui ! Youssouf, habitant de la banlieue de Balbala, a servi, dans une autre vie, le pays en tant qu’instituteur, et cela, pendant treize années.

Il a commencé à enseigner en 2001 à Holl-Holl et a été titularisé en 2002. Depuis, il a professé dans plusieurs écoles primaires de la ville de Djibouti. Dernièrement en poste à l’école de Balbala 3. À la rentrée scolaire 201 4, il a été l’objet d’une mutation-sanction à Khor-Angar comme tant d’autres enseignants militants de l’USN ou soupçonnés de l’être. Ayant déjà effectué son service dans le district et se sentant lésé dans ses droits, Youssouf refuse la mutation. Depuis, révoqué de la fonction publique, il s’est recyclé en taximan. Toute la journée, il parcourt la ville de Djibouti en taxi. « Les clients, les feux, la circulation, …ce n’est jamais simple à Djibouti », lance-t-il avant de rajouter que « C’est véritablement stressant ».

A la tombée de la nuit, il endosse son costume d’opposant et participe aux différentes réunions politiques, encadre les jeunes de l’opposition, en sensibilise d’autres. Nous cherchons à savoir s’il n’a ni regret ni remords. Il émet un rire indigné, et après un court silence, il écarte les bras d’un geste théâtral et nous répond révulsé : « Je ne me suis pas lardé de questions. J’ai immédiatement cherché à rebondir. Vous savez, tout se passe dans la tête. Le regret est un état d’âme. Le remords est un cas de conscience. Je n’ai ni l’un ni l’autre ». Et de continuer :

« Je ne suis pas seul à me retrouver du jour au lendemain révoqué. Nous sommes quelques-uns qui devraient être réintégré dans la fonction publique après la signature de l’accord-cadre du 30 décembre 2014. Mais depuis, rien. S’il y avait une bonne volonté de la part du gouvernement dans le processus de l’accord-cadre, j’aurai repris mon poste d’enseignant dès la rentrée scolaire 2015. Attendons de voir ce qu’il en sera de cette nouvelle rentrée de septembre 2016 qui se profile ».

Et de nous rappeler ensuite que depuis août 2015, une quinzaine d’enseignants proches de l’opposition ont subi les mêmes mutations-sanctions.

Selon ce garçon qui donne l’impression de pouvoir résister à tout, en toutes circonstances, l’essentiel est d’être utile à quelque chose. Et lui est vraisemblablement utile à son pays.

Article paru dans le journal papier "L’Aurore"

KADAR ABDI IBRAHIM Co-directeur de publicatin du journal "L’Aurore"

 
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