mardi, 14 août 2018
 

Djibouti : "Résistance"

« Le Peuple, dit-on, n’a pas point de guides. Qu’il en apparaisse, et le Peuple, dès l’instant, brise ses chaines (…). Répétons-le encore : tous les maux sont à leur comble ; ils ne peuvent plus empirer ; ils ne peuvent se réparer que par un bouleversement total ! Que tout se confonde donc !..., que tous les éléments se brouillent, se mêlent et s’entrechoquent !..., que tout rentre dans le chaos, et que du chaos sorte un monde nouveau et régénéré ! » Gracchus Babeuf

Raconter les manifestations, les revendications de l’opposition et la répression inhumaine à Djibouti ? Il m’est impossible de m’intéresser à une histoire aussi banale et révoltante. Expliquer pour la énième fois qu’il ya eu bourrages d’urnes, dire qu’il y a actuellement des sanctions économiques, pénales généralisées contre de centaines de personnes (commerçants, enseignants, haut fonctionnaires) ? Oui le simple fait d’appartenir à l’opposition entraine des sacrifices considérables pour les Djiboutiens (surtout les fonctionnaires) et impliquent continuellement le risque de perdre son emploi, ses biens, sa vie ! M’associer à la masturbation médiatique de l’opposition (surtout Daher Ahmed Farah) pour faire monter les enchères (tôt ou tard un accord sera signé avec le dictateur Ismaël Omar Guelleh – « IOG » - sous le parrainage des Organisations Internationales) ? Contribuer au travail de dissimulation tendant à perpétuer un mensonge collectif : « Djibouti est une démocratie » ? Oui, en parlant de ces élections, je masquerai les pratiques, les petits arrangements entre partis politiques, ethnies, clans… Oui, amis lecteurs, « le changement (ce n’est pas) maintenant » (slogan de l’USN) ! Puisque je suis Djiboutienne et que je suis ici, il me faut donc démontrer pourquoi les accusations et les revendications de l’opposition Djiboutienne sont dépourvues d’intérêt. Vous me permettrez alors de généraliser mes propos en incluant toute l’Afrique. Partout en Afrique des élections (législatives ou présidentielles) sont régulièrement organisées grâce aux opposants qui font pression sur le gouvernement français, les investisseurs internationaux et l’Union Européenne. Sans relâche, ils dénoncent la corruption, les violations des libertés publiques et réclament le droit du peuple (djiboutien) à choisir librement ses dirigeants. Les Occidentaux (grâce à l’insistance des associations et des partis politiques de gauche) consentiront officiellement à ces prétentions absurdes tout en laissant croire qu’elles sont « légitimes ». Le dictateur acceptera l’organisation des « élections démocratiques » et le retour des opposants exilés (épuisés par la lutte). Ainsi l’opposition, satisfaite et rassurée par la présence d’observateurs internationaux, se prend au sérieux, présente des listes, tient des meetings... naturellement elle sait qu’elle va perdre ! En attendant, euphorique, l’opposition s’allie avec les anciens hommes forts du régime (Ismaël Guedi Hared, bras droit de Hassan Gouled Aptidon, tête de liste à Djibouti-ville) et des « racistes » corrompus (Aden Robleh Awaleh, propriétaire de plusieurs hôtels et villas à l’étranger ; c’est le Le Pen national ! et député UMP sortant !). Spontanément, le Peuple s’enthousiasme, s’active, se rassemble et rêve les yeux grands ouverts : décapiter (démocratiquement) son oppresseur ! Courageusement, le Peuple se rend aux meetings tenus par l’opposition ; il se met à désirer la Justice, la Liberté, le Changement. Il devient fou ! Et cela affole le dictateur, la peur s’empare de lui. En fait, le dictateur supporte le mépris unanime de la société, il trouve des courtisans, des flatteurs, des serviteurs pour opiner, opprimer et marcher avec lui. Mais qu’un autre suscite un enchantement affectif, idéologique, qu’une alchimie s’opère entre le peuple et ce concurrent… Et le dictateur qui n’avait aucune intention de plaire, se prend sincèrement et efficacement à aimer (temporairement) la population entière. Et pendant qu’il y est, il s’adressera à son peuple pour l’avertir, le reconquérir, le sermonner. Il ne s’agit pas d’amour mais d’une réaction à la tentative de dépossession : « Une colère juste », donc ! Il choisira la télévision (monologue diffusé le 20 février 2013, quatre fois) pour faire sa déclaration d’amour : « La cohabitation paralyserait l’action du gouvernement. Elle constitue un frein au développement et au progrès du pays. Et l’opposition n’a pas de programme politique. ». Le peuple, quant à lui, découvre que cette sangsue a un cœur et qu’il veut lui plaire. Le lendemain des élections, les observateurs prestigieux (Union Africaine, IGAD - Autorité Intergouvernementale pour le Développement, Ligue Arabe, Français, Union Européenne) apporteront une caution morale au tyran et entretiendront le mythe de la démocratie chez les sauvages ! Mauvaise langue ?! Lisons donc les communiqués : « Estimant que les élections législatives (de vendredi 22 février) ont offert au peuple (djiboutien) l’opportunité d’exprimer librement son opinion… exhortant les acteurs politiques Djiboutiens à respecter la volonté du peuple et à utiliser les voies légales de recours pour toute réclamation ou contestation éventuelle… » Bon prince, le président autoproclamé fera « part de la disponibilité de toutes les institutions nationales et (de) la sienne pour étudier les requêtes de l’opposition ». Et si les leaders politique persistent, s’entêtent, il pourra les mater en toute impunité : « Il incombe aussi à l’Etat dont nous sommes les responsables de garantir l’ordre et la sécurité des biens et des personnes. Et à ce titre, nous sommes contraints d’arrêter les fauteurs de troubles qui représentent une frange très minoritaire de notre société » ! Il saisira l’opportunité pour rappeler qu’ « A Djibouti, nous tolérons même la parution de journaux dévolus à l’injure permanente de dirigeants et de leurs familles sans qu’à aucun moment les auteurs de ces propos ne soient poursuivis devant les tribunaux… Ma modeste personne est à l’origine de la réforme qui a permis l’entrée de l’opposition au Parlement djiboutien ». Eh oui, Camarade, ainsi périssent la démocratie et le peuple ! Ne soyons pas pessimistes, les choses changent en Afrique (comme jadis en Europe) : on est passé de dictateur despotique à dictateur éclairé. Les optimistes (dont je suis !) devront préparer la révolution africaine. En cas d’insurrection populaire, le gouvernement français interviendra en bon humaniste pour faire accepter l’usurpation du tyran et siffler la fin du jeu : « Mes homologues et moi-même n’avons constaté rien d’anormal. Cela signifie un progrès très positif par rapport à un parlement monocolore. La stabilité de Djibouti est indispensable au développement de l’économie nationale et celles des pays voisins comme l’Ethiopie ». Merci à la France de nous enseigner ses valeurs morales : le sacrifice au nom de l’intérêt régional ! Nous savons que là-bas les ouvriers français se sacrifient pour l’intérêt général et nous remercions Monsieur le président François Hollande et célébrons le retour du paternalisme ! Ensuite, l’ambassadeur de la France proposera des solutions aux uns et autres. Qui d’autre que l’ancienne puissance coloniale pour les réconcilier ?! Il est connu et reconnu par tous que la colonisation a conféré un droit de propriété sur la vie des Nègres ! Tous oublieront les intentions cachées, les calculs (pour la sauvegarde des intérêts des industriels) de l’Etat français pour croire au mythe de la France pays des droits de l’homme. Très vite, ils concluront à un accord préparé par l’ambassadeur français : désintéressé et dévoué ! Il est écouté par le dictateur et il est aussi le protecteur du peuple. Mais il omet de dire qu’il est le conseiller, le souffleur, le commandeur. A la fin, la France veillera à maintenir IOG au pouvoir par tous les moyens tout en reconnaissant le droit incontestable à la démocratie du peuple djiboutien. Devant tant de difficultés, l’opposition pragmatique accepte le verdict, s’anéantit et trahit le peuple. Bien sûr, elle ira s’installer à l’étranger en attendant les prochaines élections. Tout est verrouillé ici, aussi la révolution n’aura-t-elle pas lieu ! C’est le résultat de la civilisation ou du progrès démocratique en Afrique. On préfère laisser le Peuple dans la misère et sauver « Djibouti, havre de paix ». Quant à moi, je constate qu’ici comme là-bas, les damnés de la Terre résistent. Espérons qu’ils trouvent un guide !

Ardo Mako

 
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