jeudi, 21 mars 2019
 

Lettre ouverte à Laurent Fabius : ’hold-up électoral, répression et déni de démocratie à Djibouti’

Paris, le 8 Mars 2013

M Laurent Fabius Ministère des affaires étrangères 37, quai d’Orsay 75351 Paris Cedex 07

Copies : M. Jean-Christophe Belliard, directeur Afrique et Océan Indien du Ministère des Affaires étrangères.

M. Pascal Canfin, ministre délégué au Développement.

Elysee : Mme Hélène Le Gal, M. Thomas Mélonio.

M. Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire National International.

M. Alain Marsaud, député des Français établis hors de France Afrique Centre, Sud et Est, président Groupe d’amitié France-Djibouti, membre commission des affaires étrangères.

Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale : Mme Elisabeth Guigou, présidente, vice-président-e-s, Mme Odile Saugues, -M. Michel Vauzelle, M. Paul Giacobbi, Radical, M, Axel Poniatowski, secrétaires, Mme Pascale Boistard, M. Jean-Louis Destans, M. Michel Terrot, M. Pouria Amirshahi, député Français établis hors France Afrique Nord et Ouest.

Union Européenne, M. Nicolas Westcott, directeur général pour l’Afrique, Service Européen Action Extérieure de Union européenne.

Objet : Processus de démocratisation du continent africain et hold-up électoral, répression et déni de démocratie à Djibouti.

Monsieur le Ministre des affaires étrangères,

Le 22 février 2013 ont eu lieu à Djibouti des élections législatives auxquelles concouraient trois formations politiques : l’UMP (Union pour la majorité présidentielle) parti du régime, le CDU (Parti centriste unifié) créé quelques mois plutôt, et l’USN (Union pour le salut national) parti de l’opposition unifiée. L’opposition avait décidé de participer à ces élections tout en sachant que les conditions de tenue d’une élection libre et transparente n’étaient pas réunies, faisant confiance au peuple djiboutien pour contrecarrer les fraudes prévisibles. Le scrutin est un scrutin de liste majoritaire ou scrutin majoritaire plurinominal de listes de partis [1].

Le jour du vote, le gouvernement djiboutien a employé la violence pour expulser les délégués USN des bureaux de vote. De nombreux bourrages d’urnes ont été observés, particulièrement dans les régions du nord (Obock, Tadjourah), du sud-est (Dikhil) et du centre (Arta). Pour la région d’Ali-sabieh et de Djibouti-ville, selon les résultats constatés par l’USN dans les bureaux de vote, la victoire de l’USN est sans appel avec 55,81% des voix contre 41,55% à l’UMP et 2,64% au CDU. Dans la soirée du 22 février, au quartier général de l’UMP, la déconvenue était visible. Une équipe de journalistes de la Radio Télévision de Djibouti (RTD) s’est rendue au quartier général de l’USN et a constaté la joie du peuple de Djibouti. De hauts responsables de l’Etat ont commencé à congratuler des dirigeants de l’USN qu’ils ont croisés dans les couloirs du Ministère de l’intérieur. Ces résultats sortis des urnes et connus de tous, ont ensuite été manipulés au ministère de l’intérieur et tard dans la nuit, aux environs de deux heures du matin, la RTD a égrené les résultats de 124 bureaux de vote de la ville de Djibouti. Les résultats de quarante et un d’entre eux ont été changés. Dans dix-neuf bureaux de vote, les fraudeurs ont inversé les scores en attribuant les chiffres de l’USN à l’UMP et vice versa. Dans quinze autres bureaux, les scores de l’UMP ont été tout simplement majorés. Enfin dans les sept bureaux restant, les suffrages de l’USN ont été réduits tandis que les nombres des voix en faveur de l’UMP ont été augmentés. Au petit matin, à 5 heures, les journalistes de la RTD ont interrompu leurs annonces et ont cédé l’antenne au ministre de l’intérieur. A la grande stupeur de tout le monde, le ministre de l’intérieur a prononcé le résultat en accordant la victoire de Djibouti ville à l’UMP avec 49,39% de voix contre 47,61% de voix en faveur de l’USN et a crédité le CDU de 2,98% de voix.

Plus deux semaines après, le ministre de l’intérieur n’a toujours pas publié les résultats par bureaux de vote, ce qui aurait validé ce mensonge d’Etat, avant de présenter ces résultats au Conseil constitutionnel pour vérification. Depuis, l’USN a rejeté ces résultats et appelé à des manifestations pacifiques pour les contester, mais le régime utilise la brutalité pour écraser toute mobilisation du peuple djiboutien. Les arrestations, les menaces, les intimidations et les battues sont quotidiennes pour l’ensemble des leaders de l’opposition USN, les militants, les sympathisants ou les simples citoyens dans l’ensemble du territoire djiboutien et plus particulièrement dans la capitale où la contestation prend de plus en plus d’ampleur.

En outre, s’appuyant sur l’absence totale de liberté de la presse, le régime manipule et utilise toutes les déclarations du corps diplomatique stationné à Djibouti ou des « observateurs internationaux » (Union Africaine, Organisation de la coopération islamique (OCI), et IGAD) pour valider son hold-up électoral. Les prétendus « observateurs internationaux » n’étaient suffisants, ni en nombre, ni en compétence pour couvrir la totalité du processus électoral à Djibouti. Et contrairement à certaines déclarations manipulées ou sorties de leur contexte par le régime, les ambassades n’ont pas eu accès à l’ensemble du processus électoral. En effet, les fraudes ont été réalisées par bourrage d’urnes dans des bureaux sans observateurs étrangers, ou pour les grandes villes comme Djibouti Ville au regroupement des résultats au Ministère de l’intérieur.

Dans un tel contexte, la déclaration de l’ambassade de France à Djibouti, M. Forceville, selon lequel, « Mes homologues et moi-même n’avons constaté rien d’anormal » et celle du secrétaire général adjoint du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), Maciej Popowski, qui affirme « avoir noté que les élections législatives du 22 février dernier se sont déroulées dans le calme et a appelé les partis d’opposition à renoncer à la violence », constituent pour le régime djiboutien une validation implicite de son hold-up électoral. Par ailleurs, ce que les diplomates français ou européens savent, c’est que dans un pays non démocratique, aucune contestation par voix juridique suite à une fraude avec silence de la communauté internationale, n’a encore permis de faire reculer un régime qui avait inversé le résultat d’un scrutin.

Nous appelons la France à condamner fermement l’usage de la force contre le peuple et contre les leaders de l’opposition. Nous aimerions également que la France condamne les arrestations et les détentions illégales des leaders de l’opposition : Daher Ahmed Farah (DAF), Guirreh Maidal, Abdourahman Bachir, Abdourahman Barkad God, Ali Arras, Maydane Okieh et les militants de l’opposition arrêtés au nombre de plus de 1000. Tout dirigeant ou militant de l’USN est susceptible d’être arrêté ou de nouveau arrêté à tout moment sous l’accusation de trouble à l’ordre public ou sans chef d’inculpation le plus souvent.

L’opposition et le peuple djiboutien dans son ensemble aimeraient avoir l’aide de la France et de l’Union européenne pour que Djibouti rentre dans la lumière de la liberté et de la démocratie. Cette élection prend place dans une série de législatives, Djibouti, Guinée Conakry, Togo, Cameroun, Mauritanie, qui impactera durablement le processus de démocratisation de l’ensemble du continent africain. L’absence de soutien réel et affirmé de la diplomatie française et européenne à Djibouti sera compris par l’ensemble des démocrates africains comme un renoncement dans le soutien de la démocratie en Afrique pour des intérêts européens tels que la construction de l’Europe de la défense, puisque Djibouti est considérée comme une place stratégique.

Il est temps par ailleurs pour la France de comprendre que dans le contexte régional difficile de la Corne de l’Afrique, le régime actuel de Djibouti ne représente plus une garantie de stabilité. Au contraire, désavoué par un peuple qui a trouvé la force de se lever contre lui, ce régime représente désormais une grave menace tant pour la stabilité du pays et de la région que pour la défense des intérêts communs sur place.

Le comité de soutien à l’USN en France souhaiterait être reçu par les autorités françaises. Il est disposé à apporter tout éclairage nécessaire aux autorités françaises sur la situation de Djibouti. Dans l’attente de votre réponse, le comité de soutien à l’USN en France vous prie d’agréer l’expression de sa haute considération.

Comité de soutien à l’USN en France

[1] Système de vote par liste. Chaque parti propose une liste. L’électeur choisit une liste. La liste ayant obtenu une majorité de voix obtient tous les sièges. Une dose de 20% de proportionnelle a été ajoutée en 2013

 
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