dimanche, 22 octobre 2017
 

République de Djibouti : 40 ans déjà. Pourquoi en est-on arrivés là ?

A tous ceux qui, hier, ont plié leur nuque et l’ont tendu bien raide aux sabres du colon...

Depuis un peu plus d’une semaine la république de Djibouti a 40 années bien tassées. Si pour certains, qui ont été prêts à gager leur vie, l’indépendance était une occasion de s’affranchir du colon, et sans aucun doute, le choix « d’une volonté active de communauté » comme l’appelle Achille Mbembé, dans l’esprit de bien d’acteurs de l’époque, emportés par le tressaillement de l’euphorie du moment, la question du devenir de la jeune nation ne s’était même pas posée.

Ils ont bien voulu regarder l’avenir mais n’ont jamais su se situer par rapport à lui, faute d’une grille de lecture à la fois extrinsèque et intrinsèque. Extrinsèque, en tant que phénomène historique, miroir de fond des linéaments successifs et dramatiques empruntés par les nations nouvellement indépendantes du début des années 60, et qui accordent, en quelque sorte, la primauté aux attaques spermatiques contre les aspirations démocratiques, et par voie de conséquence, l’enterrement, dès le lendemain des indépendances, de toute forme d’un Etat institutionnalisé. « Ne pas apprendre de l’Histoire, c’est fragiliser l’avenir » dit-on.

C’est donc sous les douloureuses gerçures d’une main tremblante et tâtonnante, pas sûre d’elle, symptômes physiques du maelström que fut la lutte pour l’indépendance, que s’est construite la République. Une jeune nation accompagnée de la bienveillance insidieuse au ton paternaliste de la France qui a minutieusement soupesé puis théorisé la recomposition politique et économique, à coup sûr plus prémédité qu’inopiné, pour tirer les marrons du feu. La fragilité de la première est au péril des convoitises de la seconde. Ainsi, s’explique, pour l’essentiel, le fiasco de la promesse du succès annoncé de la future République.

40 ans déjà. 40 années bien tassées. L’âge de la raison. De la Révélation. De la capitalisation. En cet âge blasé, il est une interrogation sur cette indépendance. N’en déplaise à certains, elle est loin d’être un propulseur sertie de joyaux éblouissants. Tout reste à faire ou à refaire. Parce qu’au lieu d’être un grand moment d’union, elle ne fut que dé-liaison. Les déceptions s’accumulent. Les souffrances sanguinolentes nous baignent dans une insoutenable et intolérable latence qui nous enténèbrent. Nos rues sont jonchées de tas d’immondices et de moignons. La sécheresse du sol est telle que les chaussées, qui n’ont pas été bitumées en 40 années, ne sont que sentiers battus que les samaras et les sandales raclent à longueur d’années. La chiourme est notre quotidien jusqu’à s’esquinter le dos. Elle nous pousse à un renoncement salutaire : « On se dit que c’est ainsi, et c’est tout ». Tous n’attendent qu’un soupirail divin s’entrebâille de la voûte céleste.

Nous voulons tous devenir « chef ». Le docteur quitte les salles de soins pour un poste administratif. L’ingénieur abandonne le terrain pour un bureau cossu. L’enseignant délaisse les salles de classes. L’architecte aussi. Tous rivalisent d’ingéniosité pour obtenir le « Poste ». Tous courent comme une horde d’assoiffés dont le louvoiement crée un besoin frénétique de se racler la gorge et prêts à dégainer la tronçonneuse dès que l’un de nous « monte » pour lui couper l’herbe sous le pied. Parce que derrière la fonction de « chef », il y a enrichissement personnel. Donc, corruption. Se goberger aux frais de la République est devenu le sport national. Tous cherchent à se faire la pelote. Nous nous complaisons tous dans « le moi d’abord ». L’amour du pouvoir est plus fort que le pouvoir de l’amour. La justice censée être indépendante est en mode de « clochardisation ». Tout se monnaie. Les repères sont falsifiés. Tout semble enflammé. Foudroyé sous le poids tantôt de l’ignorance, tantôt de la mauvaise foi. Il ne reste plus qu’un pays troué. Une république forée. Le Djiboutien a failli individuellement. La société collectivement. Nous vivons le chaos dans le naufrage.

Tout cela est la conséquence de l’affadissement de nos âmes et de l’aridité de nos cœurs.

Pour nous éviter la désintégration annoncée et la politique de la terre brûlée, il nous faut des principes intangibles, garde-fous des égarements de ces politiciens retors, happés uniquement par les attitudes jouisseuses dans lesquelles ils se vautrent éperdument. De cette élite retorse qui ne s’ébaudit nullement de la réalité et dont les intonations, sans écho, semblent seoir à la situation.

Il nous faut une insurrection des consciences collectives. Des hommes et des femmes de bonne volonté, inspirateurs de l’Etat de demain, armés de leurs seules convictions et déterminations. Il faudra que nous soyons, chacun dans son coin, avec le peu des moyens en sa disposition, les dépanneurs de la République. De la façon dont nous agissons actuellement, nous sommes devenus ses pires ennemis. Soyons sa dernière chance !

Kadar Abdi Ibrahim

 
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