mercredi, 18 octobre 2017
 

Kenya : Disparitions et décès dans le nord-est

Le gouvernement devrait enquêter et garantir la justice

Les forces de sécurité kényanes ont soumis au moins 34 personnes à des disparitions forcées au cours des deux années passées lors d’opérations abusives de lutte contre le terrorisme à Nairobi et dans le nord-est du Kenya, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Les autorités kényanes devraient mettre fin aux exactions perpétrées lors d’opérations de lutte contre le terrorisme et mener rapidement une enquête sur la disparition forcée et le décès de détenus dans le nord-est du pays.

Le rapport de 87 pages, intitulé « Deaths and Disappearances : Abuses in Counterterrorism Operations in Nairobi and in Northeastern Kenya » (« Décès et disparitions : Exactions commises lors d’opérations de lutte contre le terrorisme à Nairobi et dans le nord-est du Kenya ») documente 34 cas d’opérations de sécurité impliquant plusieurs services au cours desquelles les militaires ont été activement impliqués dans des descentes à domicile et dans d’autres lieux visant à arrêter des personnes prétendument soupçonnées de liens avec le groupe islamiste armé Al-Chabab. Or, des mois — voire plus d’un an après les faits dans certains cas —, les suspects n’ont pas été inculpés et leurs familles sont dans l’incapacité de les localiser. Dans chacun de ces cas, bien que les familles aient signalé la disparition à la police et recherché de l’aide auprès de différentes autorités, ces dernières ne les ont pas informées sur le sort des personnes détenues et aucune enquête digne de ce nom n’a été menée sur les allégations d’abus.

« Les habitants du nord-est du Kenya devraient être protégés contre les attaques perpétrées par Al-Chabab, au lieu d’être soumises à des exactions de la part des autorités », a déclaré Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch. « Détenir des personnes sans révéler à leurs familles le sort qui leur a été réservé constitue un crime sérieux, [aggravant le climat] qui ne fait qu’attiser les sentiments de crainte et de méfiance à l’égard des forces de sécurité. »

Human Rights Watch a passé plus de huit mois à enquêter à Nairobi et dans les comtés du nord-est de Garissa, Wajir et Mandera, interrogeant 117 personnes parmi lesquelles des victimes et des témoins d’opérations de lutte contre le terrorisme, des imams, des responsables gouvernementaux, des journalistes, des juristes, des défenseurs des droits humains, des fonctionnaires de police et des militaires ainsi que des chefs des communautés locales. Human Rights Watch a également mené des entretiens de suivi à Nairobi et par téléphone avec des victimes et des témoins dans le nord-est.

Les préoccupations concernant le bien-être des 34 disparus sont accentuées par l’existence d’au moins 11 cas au cours des deux dernières années où des cadavres de personnes précédemment arrêtées par des agents de l’État ont été retrouvés, pour certaines d’entre elles, loin du lieu où elles avaient été arrêtées. Human Rights Watch n’a pas connaissance de véritables enquêtes ayant été menées sur ces décès. Dans un cas, un corps a été exhumé à Mandera en réponse aux demandes du public, mais le gouvernement n’a pas mené d’enquête ou ordonné de recherches significatives comme l’exige la loi kényane.

Human Rights Watch a établi que les personnes arrêtées arbitrairement lors des ratissages de sécurité comprenaient de jeunes Kényans d’origine ethnique somalienne, des imams et des enseignants d’école islamiques. Ils ont été détenus, au moins dans un premier temps, dans des bases militaires et des camps militaires de fortune dans des forêts du nord-est et dans d’autres régions du pays. Dans certains cas, les policiers ont arrêté ces individus avant de les remettre aux mains des militaires.

Un homme âgé de 48 ans a déclaré à Human Rights Watch avoir été arrêté par la police en mai 2015. Il a été détenu deux jours durant au poste de police de Wajir avant d’être transféré vers la base militaire de cette même ville. Il a ajouté que des militaires avaient ensuite arrêté son frère aîné et qu’ils avaient été tous deux détenus à la base militaire de Wajir. Les militaires lui ont donné des coups de pied, l’ont giflé et frappé et ils lui ont infligé des chocs électriques avant de le relâcher 15 jours plus tard. Le sort réservé à son frère reste inconnu.

Dans un autre cas, le 21 mars 2015, quatre militaires ont arrêté Abdiwelli Ibrahim Sheikh, 28 ans, à son domicile. Des témoins ont vu des militaires l’emmener au camp militaire de Mandera. Il n’a pas été revu depuis. « Les forces de sécurité ont dit qu’elles voulaient lui poser quelques questions, puis qu’elles le libéreraient », a affirmé un homme âgé de 50 ans qui était avec Abdiwelli Ibrahim Sheikhthe au moment de son arrestation. « On était loin d’imaginer qu’on n’allait jamais le revoir. »

Des familles ont remué ciel et terre pour avoir des nouvelles de leurs proches, y compris dans les établissements de détention. Elles ont demandé leur aide aux responsables politiques et religieux, et, dans certains cas, se sont tournées vers les médias sociaux pour tenter de localiser leurs proches disparus. Certaines familles ont déposé des requêtes en habeas corpus visant à obtenir une ordonnance des tribunaux pour obliger le gouvernement à fournir des informations. Toutefois, les responsables ont nié avoir connaissance du sort réservé aux détenus.

« Si des Kenyans disparaissent, la police se doit d’œuvrer activement avec les familles et témoins afin de localiser ces personnes », a déclaré Kenneth Roth. « Le silence gouvernemental en dit long sur le sujet. »

Les opérations menées pour faire respecter la loi dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans le nord-est ont démarré peu de temps après l’attentat-suicide de Westgate, centre commercial situé dans la capitale du Kenya, Nairobi. Elles se sont intensifiées après l’attaque de l’université de Garissa en avril 2015 au cours de laquelle 147 personnes, notamment 142 étudiants, ont perdu la vie. Al-Chabab a revendiqué la responsabilité de ces deux attentats. Al-Chabab a revendiqué la responsabilité de plusieurs autres attentats très médiatisés au Kenya, notamment dans la région du nord-est.

En réponse à ces attentats, les Forces de défense kényanes, la police kényane, le Service national de renseignement et les gardes forestiers (rangers) du Service des Forêts et de la Faune du Kenya (Kenya Wildlife Service, KWS) se sont déployés dans la région du nord-est travaillant de concert, dans certains cas, avec d’autres unités à Nairobi.

Human Rights Watch pense que les 34 personnes dont il est question sont victimes de disparitions forcées définies dans le droit international comme toute privation de liberté par des agents de l’État, suivi du déni de l’État de reconnaître la détention ou de la dissimulation du sort réservé à la personne. La police et l’armée du Kenya n’ont pas répondu aux questions de Human Rights Watch sur le sort réservé aux 34 personnes.

L’action gouvernementale pour remédier aux pratiques abusives dans le cadre des opérations de lutte contre le terrorisme se fait attendre depuis longtemps, a déclaré Human Rights Watch. Le gouvernement devrait fournir des renseignements élémentaires sur l’identité et le sort des individus arrêtés lors de ces opérations, et il devrait garantir les droits fondamentaux de quiconque est arrêté ou placé en garde à vue.

La police et l’armée du Kenya devraient enquêter d’urgence sur les allégations de disparition, décès et torture dans le nord-est et traduire les responsables en justice. Le président devrait mettre sur pied une commission d’enquête spéciale chargée d’enquêter et d’établir l’ampleur des atrocités commises dans le cadre des opérations de lutte contre le terrorisme.

« Il ne fait aucun doute que le Kenya est confronté à de graves défis sécuritaires, mais les autorités sont tenues d’y répondre comme elles se doivent de respecter le droit dans le cadre de leurs opérations visant à rétablir l’ordre », a précisé Kenneth Roth. « Les disparitions et les décès non élucidés dans le nord-est du pays sont des actes illégaux qui risquent aussi de provoquer un sentiment d’aliénation auprès des communautés locales, dont la coopération est pourtant nécessaire. »

 
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