mardi, 20 février 2018
 

Kenya : effervescence électorale aiguë

Elections générales le 4 mars prochain au Kenya, la locomotive économique libérale d’Afrique de l’Est, ce pays disposant d’une réputation internationale de sécurité, de stabilité démocratique, de prospérité économique reposant sur le commerce avec, notamment, le port de Mombasa comme débouché maritime obligé pour les voisins, Ouganda, Rwanda et Sud-Soudan et le tourisme, et allié clé des Occidentaux, Etats-Unis en tête, dans leur lutte contre la nébuleuse islamiste Al-Qaïda dans la région, notamment en Somalie voisine.

Il s’agira de désigner le prochain chef de l’État, les sénateurs, les gouverneurs, les membres du Parlement, etc. C’est la première présidentielle depuis 2007 où le sortant Mwai Kibaki avait été déclaré vainqueur alors que les partisans de Raila Amolo Odinga, son opposant, avaient contesté cette réélection en raison de fraudes massives. La contestation avait dégénéré en violence dans plusieurs villes du pays où les partisans des deux hommes se sont entretués, ce qui a occasionné plus de 1 000 morts et 300 000 déplacés : la sortie de cette crise postélectorale a consisté en un partage du pouvoir avec le vaincu Raila Odinga qui avait voté « non » au référendum de 2010 mais avait été nommé Premier ministre.

L’élection de mars est aussi la première sous la nouvelle constitution approuvée par 68 % des voix au référendum où le président, Mwai Kibaki, avait fait voter une réforme donnant plus de pouvoir au chef de l’État. Clientélisme et coalitions

Depuis l’indépendance en 1963, le pouvoir politique au Kenya a été concentré dans les mains d’un groupe toujours plus rétréci d’élites autour de la présidence : ce sont quasi exclusivement des Kikuyu, l’ethnie majoritaire, qui ont tenu les rênes du pays ; Mwai Kibaki est le dernier de la série, quand Jomo Kenyatta en fut le premier. La polarisation au sein des classes dirigeantes politico-affairistes oppose les mêmes clientèles, même si les alliances se nouent et se dénouent de façon opportuniste et intéressée, souvent à une grande vitesse. Ainsi, Kibaki ne se présentant pas, nous assistons à un affrontement d’« héritiers dynastiques » : cette fois-ci à celui d’Uhuru Kenyatta et du fils d’Oginga Odinga, vice-président historique devenu opposant principal du « père de l’indépendance ». Les alliances et oppositions ont aussi et souvent des colorations ethniques : Kibaki soutient Uhuru Kenyatta à la présidentielle parce qu’ils sont tous deux kikuyu, tandis qu’Odinga est luo.

Quatorze millions d’électeurs sont appelés à se rendre aux urnes. Huit candidats : huit coalitions pour le ticket « président / vice-président » sont en lice.

Deux sont favorites : « Jubilee » avec Uhuru Kenyatta (The National Alliance) en candidat à la présidence et William Ruto (United Republican Party) à la vice-présidence ; « CORD » avec Raila Odinga (Orange Democratic Movement), actuel Premier ministre, candidat à la présidence et Kalonzo Musyoka (Wiper Democratic Movement), actuel vice-président et candidat au même poste. Les six autres coalitions sont : « Amani » menée par Musalia Mudavadi, actuel vice-Premier ministre et ministre du gouvernement local (The United Democratic Forum Party of Kenya) ; une coalition menée par Martha Wangari Karua, ministre de la Justice entre 2005 et 2009 (National Rainbow Coalition Kenya/Narc Kenya) ; les coalitions menées par l’homme d’affaires Peter Kenneth, James ole Kiyiapi, Paul Muite et Mohammed Dida.

Aucun candidat n’est certain de l’emporter dès le premier tour mais Uhuru Kenyatta gagnerait au second mais des tensions ethniques ne peuvent être exclues dans certaines régions entre partisans des différents candidats. Trois candidats se démarquent par rapport au autres. Passions exacerbées et insécurité

Martha Karua est la première femme à se présenter à une présidentielle. Surnommée « la dame de fer », cette avocate et militante des droits de l’homme, militante féministe « genre » de la Federation of Women Lawyers (FIDA-Kenya) et de la League of Kenya Women Voters, a été ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles de 2005 à 2009 quand elle a démissionné avec fracas : « J’ai décidé de démissionner en raison des frustrations dont je vous ai parlées. J’ai réalisé que je ne pouvais mettre en place des réformes dans mon ministère car on sape mon autorité. Des juges sont nommés sans que j’en sois informée et bien plus encore. » Le président Mwai Kibaki venait de procéder à la nomination de nouveaux juges sans consulter sa ministre qui avait appelé à un mode de nominations transparent. D’autre part, des députés voulaient déposer contre elle une motion de censure pour avoir, selon eux, échoué à lutter efficacement contre la corruption et à mettre en place des réformes du système judiciaire.

Catalogué comme marxiste par ses opposants, Raila Odinga serait juste un démocrate socialiste d’une « gauche non communiste ». Son programme politique devant faire du Kenya un État multipartite et démocratique a toujours été sa ligne de conduite mais ses actions et déclarations publiques sont ambiguës : ce programme est centré sur l’économie, la lutte contre la corruption, la dévolution du pouvoir aux régions (majimbo en swahili, soit littéralement « groupe des régions »), l’éducation libre à l’université, la santé, la place des musulmans et, surtout, la promesse d’une nouvelle constitution plus moderne et démocratique. Mais en août 2007, après que ses adversaires l’ont accusé d’avoir signé un protocole d’accord avec les leaders politiques de la communauté musulmane, ce qu’il dément, jusqu’à ce que Sheikh Abdullah Abdi, le président du parti National Muslim Leaders Forum, exhibe, à la télévision, un document, dans lequel Raila Odinga s’engageait à islamiser la constitution s’il était élu.

Leader de la coalition Jubilee, Uhuru Kenyatta, a avec lui la plus large ethnie du Kenya, l’ethnie kikuyu, et il s’est allié avec William Ruto, qui est le leader de la communauté des Kalenjin, la troisième plus importante du pays. Si Jomo Kenyatta reste une icône, un héros, son fils, Uhuru Kenyatta, est poursuivi pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI), la Haute Cour de justice s’étant déclarée incompétente vendredi 15 février. La CPI l’accuse d’avoir diligenté des violences lors de la crise postélectorale de 2007. Mais, dans sa communauté, les gens pensent que Kenyatta est victimisé par la CPI. Ils y voient une intrusion de l’Occident qui leur rappelle l’emprisonnement de Jomo Kenyatta par les Britanniques lors de la guerre d’indépendance. Son colistier Ruto, qui était dans le camp opposé lors des violences de 2007, est aussi poursuivi par la CPI pour implication présumée dans les tueries perpétrées fin 2007. Au cas où le ticket Kenyatta / Ruto serait gagnant, le Kenya deviendra-t-il un autre Soudan, c’est-à-dire un pays dirigé par un président inculpé par la CPI, Omar el-Béchir ? Question qui fait ironiser Raila Odinga : « Je crois que cela va être un sérieux défi pour lui de diriger le gouvernement via Skype depuis la Haye. »

Dans ce contexte électoral, les passions sont exacerbées et l’insécurité est de mise. Des attaques terroristes mortelles ont eu lieu, comme celle de ces derniers jours dans une école à Garissa, chef-lieu de la province du Nord, alors que la candidate Martha Karua y venait en campagne. Ailleurs, à Kisumu, à l’ouest du Kenya, des tracts incitaient les résidents luo à chasser des Kikuyu et des Kalenjin qui soutiennent traditionnellement Kenyatta et Ruto. La société civile voudrait baliser les violences potentielles par une « charte de bonne conduite » pour les éviter. « C’est un engagement à suivre un code de bonne conduite, accepter les résultats et appeler leurs militants à ne pas réagir par la violence après le scrutin et à accepter le résultat du vote. Et une fois que les résultats sont proclamés, il y a des mécanismes juridiques pour contester. Nous souhaitons accueillir beaucoup plus de membres dans ce groupe et surtout nous voulons engager les élites politiques », explique le directeur de la Croix-Rouge kenyane. Un rassemblement est prévu le 28 février, réunissant société civile, organisations religieuses, candidats et partis politiques pour appeler à la paix lors de ces prochaines élections.

Si le marqueur « ethnique » semble être encore très prégnant dans ce contexte électoral, il ne faut pas oublier que les puissances impérialistes anciennes ont besoin du Kenya, même si celui-ci, lui, peut s’appuyer sur des partenaires émergents, la Chine en tête.

Pierre Sidy

Poster pour la #BallotRevolution (révolution par les urnes) Mise en ligne par l’utilisateur Twitter @bonifacemwangi Le 16 janvier 2013, des manifestations pacifiques sous la bannière “Obsèques nationales, #BallotRevolution” (#RévolutionParLesUrnes) se sont déroulées dans la capitale du Kenya, Nairobi. Les manifestants ont brûlé plus de 200 cercueils représentant symboliquement « la mort de l’impunité et de la mauvaise gouvernance », pour protester contre la décision des députés d’augmenter leurs propres salaires et allocations. Ils ont appelé leurs concitoyens à ne pas réélire ces députés lors des prochaines élections qui sont prévues le 4 mars.

 
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