vendredi, 21 septembre 2018
 

Etre pirate en Somalie : une alternative à l’oubli

Questions : l’état avancé de délabrement de la Somalie ne serait-il pas la conséquence d’une certaine forme de nonconformité avec le modèle occidental ? Les méchants pirates somaliens qui sèment la terreur et menacent une des artères vitales du commerce mondial dans le golf d’Aden, ne représenteraient-ils pas une compensation au pillage de leurs ressources, à l’abandon de la communauté internationale, à la seule logique de répression violente et intéressée du reste du monde ? Quand et comment les puissances industrielles vontelles comprendre que la solution manichéenne consistant soit à distribuer du riz, soit à intervenir militairement, ou par le biais de l’ingérence dans un pays souverain, est vouée à l’échec ou plus encore à la destruction pure et simple de l’Etat concerné (Irak, Afghanistan, Pakistan, Somalie…) ? Car, bien sûr, les politiques bien connues de pompiers et de lutte contre le crime font florès dans ces régions dévastées du monde… Après la chute du dictateur Siad Barre en 1991, l’ONU multiplie les opérations humanitaires en Somalie où la première intervention au nom du droit international d’ingérence humanitaire est menée. De 1992 à 1995, toutes les tentatives « humanomilitaires  » tournent au fiasco et sont incapables de normaliser la situation. Pendant une décennie, l’Occident ignore cette zone du globe et le pays, majoritairement musulman, livré au chaos impliquant des clans régionaux et aux mains de « seigneurs de la guerre », assiste à un renouveau islamique. C’est ainsi qu’en juin 2006, des affrontements entre l’ARPCT (Alliance pour la Restauration de la Paix et Contre le Terrorisme) et les Nouvelles du continent fondamentalistes musulmans de l’UTI (Union des Tribunaux Islamiques) ont conduit à la victoire de ces derniers pour le contrôle de Mogadiscio. S’ensuit alors une brève période de paix (6 mois) ou l’UTI, à sa manière, acquiert la confiance de la population et instaure une force politique unifiée et un certain ordre. Un ordre pas au goût de tout le monde. Le mot « islamique » ayant été lâché, celui de « terroriste » y est immédiatement associé. Le 11 Septembre aidant, la Somalie est alors considérée par l’administration Bush comme un fief des membres d’Al Qaïda. Craignant une « talibanisation » de la région pouvant menacer l’accès aux matières premières, les Etats-Unis donnent le feu vert à l’ennemi de toujours, l’Ethiopie, pour envahir la Somalie. Au mépris de toute légitimité de l’Etat et de sa population, et dans le but d’imposer leur propre modèle démocratique, les Etats-Unis, par le biais de l’Ethiopie, replongent le pays dans le chaos, réduisent à néant la tentative de construction d’un Etat unifié par l’UTI et impose de nouveau l’anarchie. C’est à se demander si la misère et la piraterie somaliennes ne sont pas plus acceptables pour la communauté internationale qu’un régime hostile aux valeurs occidentales ? Il est en effet moins coûteux, plus rapide et beaucoup plus spectaculaire de créer des forces navales, des polices internationales des mers et de permettre à des navires de guerre d’entrer dans les eaux territoriales de la Somalie (au mépris de sa souveraineté) que de chercher une véritable stratégie internationale et une concertation pour un volet de stabilisation de la Somalie. Les pirates ne sont que les symptômes de ce pays à l’agonie et non les causes. Au large d’un pays où la moitié de la population a faim et où un enfant sur cinq souffre de malnutrition, des cargos transitent avec des armes, des hydrocarbures, du poisson… Pour les uns, la vie continue tout près de l’endroit où elle s’est arrêtée pour les autres. Non, ces hommes n’ont rien à perdre, peut-être se servent-ils une petite partie du gâteau dont ils ont été privés. La prise d’otages comme seule alternative à l’oubli.

Isabel Ferreira

 
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