dimanche, 24 mars 2019
 

Soudan. Les autorités doivent cesser de harceler, d’intimider et de censurer les journalistes

Cette année, les autorités soudanaises se sont montrées implacables dans leur volonté de réduire au silence les médias indépendants, arrêtant et harcelant les journalistes et censurant les médias audiovisuels et la presse écrite, a déclaré Amnesty International le 2 novembre 2018.

Elle a recensé au moins 15 arrestations et détentions de journalistes entre les mois de janvier et d’octobre, aux mains du Service national de la sûreté et du renseignement (NISS). En outre, l’ensemble des tirages de 10 journaux ont été saisis, à 27 reprises au moins. Al Jareeda, l’un des derniers journaux indépendants, a été saisi au moins 13 fois cette année.

« Depuis début 2018, le gouvernement du Soudan, par l’entremise de son appareil sécuritaire, mène une répression implacable contre la liberté de la presse et s’en prend aux journalistes et aux médias », a déclaré Sarah Jackson, directrice adjointe du programme Afrique de l’Est, Corne de l’Afrique et région des Grands Lacs d’Amnesty International.

« Faisant barrage à la liberté d’expression, l’hostilité dirigée contre les médias indépendants montre jusqu’où les autorités soudanaises sont prêtes à aller pour faire taire la dissidence. »

Arrestation et intimidation de journalistes

Chaque mois ou presque cette année, des journalistes ont été convoqués et interrogés pendant plusieurs heures, certains étant placés en détention et inculpés, tandis que d’autres ont été emprisonnés simplement pour avoir fait leur travail.

Le 29 octobre, le tribunal pour la presse à Khartoum a condamné Zine El Abeen Al Ajab, ancien rédacteur en chef du journal Al Mustagila, à un mois et demi de prison ou à une amende de 5 000 livres soudanaises (92 euros environ).

Il a notamment été accusé de « diffusion de fausses informations » au titre de l’article 66 du Code pénal de 1991, pour avoir publié deux articles selon lesquels le Soudan soutient l’État islamique (EI) et a reçu des fonds du Qatar en 2015. Il a également été inculpé en vertu de l’article 26 de la Loi de 2009 relative à la presse et aux publications, au titre de sa « responsabilité en tant que rédacteur en chef ».

Les 23 et 16 octobre, cinq journalistes – Osman Merghanie, Maha Al Telib, Lina Ygoub, Ashraf Abdel Aziz et Shamel Al Nour – ont été convoqués par le bureau du procureur de la sûreté de l’État et interrogés au sujet de la rencontre avec la délégation de diplomates de l’Union européenne, de l’Europe et des États-Unis, le 2 octobre.

Ils ont été réprimandés, entre autres, pour avoir sali la réputation du pays et débattu du projet de loi sur la presse et les publications avant même qu’il ne soit promulgué.

« Les autorités piétinent la liberté de la presse et la liberté d’expression dans le pays, et bafouent toutes sortes de droits dont les journalistes devraient jouir sans restrictions », a déclaré Sarah Jackson.

D’après les informations dont dispose Amnesty International, Ashraf Abdel Aziz, rédacteur en chef du journal Al Jareeda très souvent pris pour cible, a été convoqué et interrogé pendant des heures à trois reprises aux mois de septembre et d’octobre. En mars, il a été arrêté, inculpé et condamné à un mois de prison ou à une amende de 35 000 livres soudanaises (environ 643 euros) pour un article sur la corruption au sein du gouvernement.

Maha Al Telib, journaliste à Al Tayar, convoquée à trois reprises cette année, a déclaré qu’elle avait été interrogée sur plusieurs de ses articles, portant notamment sur l’État islamique en Libye, la relation entre les États-Unis et le Soudan, et le processus de paix au Soudan du Sud.

« Les raisons pour lesquelles elle a été convoquée étaient clairement arbitraires et on lui a demandé de révéler ses sources d’information lors des interrogatoires, ce qui est absolument contraire à l’éthique. Ce harcèlement incessant visant les journalistes qui couvrent des actualités pertinentes amène de nombreux reporters à s’autocensurer, par peur de se retrouver dans le collimateur des autorités. Aucun journaliste ne devrait avoir à travailler dans de telles conditions », a déclaré Sarah Jackson.

Plusieurs journalistes se sont même vus interdire d’exercer leur profession.

Salma Altigani, journaliste soudanaise installée au Royaume-Uni, a déclaré à Amnesty International : « [Le NISS] m’a interdit d’écrire pour Akhbar Al Watan et Albaath Alsudani [au Soudan le 25 juillet]. Il y a deux mois, j’ai écrit un article sur le génocide dans le Djebel Marra, au Darfour, pour un journal d’un pays du Golfe et l’ambassadeur soudanais de ce pays a demandé à la rédaction de ne plus publier mes articles ; le journal m’a alors informé que je ne pouvais plus écrire pour eux. »

Ahmed Younis, journaliste au quotidien panarabe basé à Londres Al-Sharq Al-Awsat, a été convoqué le 8 mai et une nouvelle fois le 10 juin et interrogé sur des articles portant sur la corruption au sein de la Sudan Railway Corporation (société des chemins de fer du Soudan), la saisie de journaux et les tensions politiques au sein du parti du Congrès national, au pouvoir. Sa licence pour travailler au Soudan lui a ensuite été retirée le 14 juin, avant de lui être restituée en septembre.

Des journaux saisis

En 2018, Amnesty International a constaté une recrudescence de la censure qui s’exerce avant la mise sous presse : des agents du NISS appellent chaque jour les rédacteurs en chef pour discuter de leur ligne éditoriale et leur demandent de justifier leur choix.

En outre, ils passent fréquemment aux imprimeries pour examiner chaque édition, et ordonnent aux rédacteurs de renoncer à certains articles avant publication ou décident de saisir tous les tirages.

« Les journalistes et les médias sont l’un des fondements du droit à la liberté d’information et doivent pouvoir faire leur travail sans ingérence ni intimidation », a déclaré Sarah Jackson.

De mai à octobre, le journal Al Jareeda a été saisi à 13 reprises au moins, Al Tayar cinq fois et Al Sayha quatre fois. Beaucoup d’autres publications, dont Masadir, Al Ray Al Aam, Akhirlahza, Akhbar Al Watan, Al Midan, Al Garar et Al Mustuglia, ont été saisies une ou deux fois.

Des débats télévisés interdits

Les médias audiovisuels sont loin d’être épargnés.

Le 10 octobre, le NISS a suspendu un débat politique – State of the Nation, sur Sudania24 TV – après qu’un commandant des Forces d’appui rapide a défendu dans une interview sa milice paramilitaire contre des accusations de violations des droits humains.

Le 31 août, un autre débat sur Omdurman TV a été interdit après l’interview de responsables politiques qui ont critiqué la décision du parti du Congrès national, au pouvoir, de désigner le président Omar el Béchir candidat à un troisième mandat en 2020.

« Les autorités soudanaises doivent mettre fin à cette offensive contre la liberté d’expression et laisser les journalistes travailler en paix. Le journalisme n’est pas un crime », a déclaré Sarah Jackson.

« Le Soudan doit modifier les lois qui servent à piétiner la liberté de la presse au nom de la règlementation et respecter et favoriser la liberté d’expression dans le pays. »

Amnesty International invite le gouvernement soudanais à réviser sans délai la Loi de 2009 relative à la presse et aux publications, afin de l’aligner sur les normes internationales qui permettent à la liberté de la presse et à la liberté d’expression de prospérer.

 
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