mercredi, 17 septembre 2014
 

Briefing : Le Soudan du Sud un an après l’indépendance

DJOUBA - Le Soudan du Sud a célébré le premier anniversaire de son indépendance le 9 juillet, mais l’optimisme n’est pas vraiment de mise : l’économie est en plein déclin, les projets de développement ont été suspendus, la priorité ayant été donnée au règlement des crises humanitaires, et beaucoup s’inquiètent d’une escalade de la violence entre les deux pays.

Les journalistes d’IRIN se sont penchés sur quelques-uns des défis qui attendent le plus jeune pays du monde qui peine à se remettre des ravages causés par des décennies de guerre civile.

Vers un apaisement des tensions avec Khartoum ?

Les discussions qui se sont tenues pendant plusieurs mois sous l’égide de l’Union africaine n’ont pas encore abouti. Au début du mois d’avril, les deux pays se sont affrontés pendant un mois à propos de la frontière qu’ils avaient décidé de démarquer. Le Soudan du Sud a occupé des champs de pétrole localisés dans une région disputée qui assure près de la moitié de la production de pétrole du Soudan, alors que Khartoum menait des opérations contre-insurrectionnelles et aurait effectué des bombardements jusqu’à 70 km à l’intérieur des terres du Soudan du Sud. [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ] [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... du Sud ]

Les accords de sécurité, qui prévoient notamment la création d’une zone démilitarisée le long de la frontière, sont au point mort, et chaque camp s’accuse de financer des groupes rebelles présents sur leur territoire respectif.

Le Soudan a à maintes reprises accusé le Soudan du Sud de soutenir les rebelles qui sont présents dans les États frontaliers du Sud-Kordofan et du Nil bleu et qui ont combattu aux côtés de l’Armée/Mouvement populaire de libération du Soudan au cours de la guerre civile entre 1983 et 2005. Djouba soutient que les insurgés de la branche nord, le SPLA-N [Armée populaire de libération du Soudan branche Nord], interviennent de manière indépendante depuis la sécession. [ http://www.irinnews.org/Report/9352... ]

Le rapprochement dépendra non seulement du règlement de ces questions de sécurité, mais aussi de la conclusion d’accords sur le partage des revenus pétroliers, la démarcation de la frontière et l’établissement des droits de citoyenneté.

Les affrontements frontaliers ont débuté quelques jours avant la signature par les deux pays de l’accord sur les « quatre libertés » relatives à la citoyenneté. En avril, environ 14 000 personnes qui attendaient d’être évacués vers le Soudan du Sud ont été expulsées de Kosti, un port fluvial situé dans l’État soudanais du Nil blanc. Les agences d’aide humanitaire ont donc dû organiser leur transport en bus jusqu’à Khartoum, puis en avion jusqu’à Djouba. [ http://www.irinnews.org/Report/9519... ]

Jusqu’à un demi-million de Soudan du Sudais vivent toujours au Soudan.

Qu’en est-il des conflits internes ?

Dans un pays où circulent beaucoup d’armes, les conflits ethniques et les vols de bétail constituent une grande menace pour la stabilité. Des milliers de personnes ont trouvé la mort au cours d’incidents liés aux vols de bétail et aux violences. [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ]

À la fin du mois de décembre, jusqu’à 8 000 jeunes appartenant à l’ethnie Lou Nuer, et rejoints par des Dinka, ont affronté des membres de l’ethnie minoritaire Murle dans l’État délaissé du Jonglei. Ces violences ont fait des centaines de victimes, selon les Nations Unies, et des milliers de victimes, selon des responsables locaux.

Les violences ont déplacé plus de 160 000 personnes et entraîné le déclenchement de nombre d’attaques de moindre ampleur qui ont fait des centaines de victimes. Une opération de désarmement des populations civiles de grande envergure a en conséquence été organisée dans l’État du Jonglei.

Alors que le Soudan du Sud a suivi une politique consistant à « payer pour la paix » en procédant à l’intégration de miliciens au sein de son armée, les analystes indiquent qu’une tendance inquiétante de politisation des groupes ethniques pourrait conduire le pays à se retourner contre lui-même si le gouvernement n’engage pas de poursuites à l’encontre des personnes responsables des attaques.

Quelles sont les tendances économiques ?

Lorsque le Soudan du Sud a obtenu son indépendance en juillet 2011, récupérant ainsi 75 pour cent des richesses pétrolières de l’ancien Soudan, il avait l’espoir de pouvoir construire des infrastructures rudimentaires et fournir des services de base à sa population.

Toutefois, un conflit lié aux sommes que Djouba devait verser à Khartoum pour le transit et d’autres frais (le pétrole est exporté depuis le Soudan) a conduit le Soudan du Sud à suspendre la production pétrolière en janvier 2012 - une décision qui a coûté 98 pour cent de ses revenus à Djouba et entraîné la mise en ouvre d’un ensemble de mesures d’austérité. Cependant, avant la fermeture des puits de pétrole, seuls quelques Soudanais du Sud vivant à l’extérieur de Djouba ou n’appartenant pas aux forces de sécurité - dont le financement représenterait la moitié des dépenses du gouvernement - avaient vraiment profité des revenus pétroliers.

Les derniers chiffres fournis par le gouvernement ont montré que l’inflation mesurée en glissement annuel a atteint 80 pour cent en mai. Les prix des produits alimentaires et du carburant sont particulièrement touchés, car ces biens sont en grande majorité importés, et en l’absence de revenus pétroliers, les populations n’ont pas suffisamment d’argent pour se les procurer.

Quel est le niveau de corruption ?

La corruption est répandue dans ce pays qui a un temps profité des milliards de pétrodollars, mais qui n’a toujours pas mis en place de systèmes de gestion financière.

Dans une lettre en date du 3 mai, le président Salva Kiir a demandé à 75 ministres ou ex-ministres de rendre « en partie ou en totalité » les 4 milliards de dollars détournés des caisses de l’État. L’argent récupéré sera versé sur un compte bancaire ouvert par le gouvernement au Kenya.

« Nous nous sommes battus pour la liberté, la justice et l’égalité . cependant, une fois au pouvoir, nous avons oublié ce pour quoi nous avons combattu et nous avons commencé à nous enrichir aux dépens du peuple », indique la lettre.

Interruption du développement

La suspension de la production pétrolière et la corruption ont ébranlé les bailleurs de fonds, qui ont commencé à financer l’aide humanitaire au détriment des fonds de développement de ce pays qui a connu environ 30 situations d’urgence au cours de sa première année d’existence. [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ]

Le budget 2012-2013, qui entre en vigueur ce mois-ci, s’élève à 6,4 milliards de dollars contre 10,2 milliards de dollars pour l’année 2011-2012, et « moins de la moitié de ce budget est financé », selon George Conway, directeur adjoint du bureau du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) au Soudan du Sud.

« Les efforts à long terme et les efforts d’urgence, dont dépend près de la moitié de la population qui n’a pas assez à manger, pourraient être mis en péril par une économie désormais hors de contrôle », a prévenu Oxfam dans une déclaration du 6 juillet.

« Nous ne devons pas permettre que de grands investissements dans l’agriculture, l’eau, l’éducation et d’autres services ne soient pas réalisés à cause de la crise économique et de l’accroissement des conflits. Plus cette crise s’éternise, plus le risque que le développement du Soudan du Sud recule est grand, et son vaste potentiel ne sera pas réalisé », a dit Helen McElhinney, conseillère en politique pour Oxfam au Soudan du Sud.

Les services de santé sont-ils au niveau ?

Le PNUD indique que le secteur de la santé a peu progressé ; les agences d’aide humanitaire, et non pas le gouvernement, fournissent une grande partie des services. À l’hôpital universitaire de Djouba - le meilleur établissement du pays - une odeur âcre envahit des services plongés dans la pénombre et surchargés.

« L’hôpital [de 580 lits] est trop petit et les [patients] sont de plus en plus nombreux », a dit le directeur de l’établissement, Akajomsuk Moi.

« Comme vous pouvez le constater, certains des patients sont allongés sur le sol », a-t-il dit en montrant les patients étendus sur de fins matelas dans l’établissement ; certains ont une poche de drainage et d’autres hurlent de douleur.

Dans ce pays où l’on compte 2 000 décès pour 100 000 naissances vivantes, « une jeune fille de 15 ans a plus de risques de mourir en couches que de chances de terminer sa scolarité », a dit M. Conway.

Le PNUD indique que le Soudan du Sud a réussi à réduire la mortalité infantile, mais le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) dit que le pays doit faire davantage d’efforts. « Malgré la réduction de la mortalité des enfants de moins de cinq ans, on estime qu’un enfant sur neuf décède avant l’âge de cinq ans et que 20 pour cent des enfants souffrent de malnutrition », indique-t-il.

Le Soudan du Sud souffre de l’un des taux de mortalité maternelle les plus élevés au monde, et les bailleurs de fonds comparent souvent les mauvaises conditions sanitaires du Soudan aux conditions sanitaires de l’Afghanistan.

« Selon le ministère de la Santé, le Soudan du Sud compte quelque 120 médecins et un peu plus de 100 infirmiers et infirmières autorisés pour une population estimée à environ neuf millions d’habitants », a indiqué le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans une déclaration du 6 juillet. Le pays compte dix fois moins de médecins par millier d’habitants que le Kenya voisin qui dispose de 14 médecins pour 100 000 habitants, a-t-il indiqué.

Les médecins indiquent que lors des coupures de courant, qui sont fréquentes, ils opèrent parfois à la lumière de leur téléphone portable, car les hôpitaux n’ont pas suffisamment d’argent pour acheter l’essence qui permet de faire fonctionner les générateurs.

Nadim Philip a indiqué qu’à son arrivée à l’hôpital de Djouba il y a quatre ans, plusieurs femmes mouraient en couches chaque semaine. Aujourd’hui, le nombre de décès maternels ne dépasse pas un décès toutes les quelques semaines ou quelques mois grâce à la mise en place de mesures simples, comme la formation du personnel à l’utilisation de l’oxytocine qui permet de prévenir les hémorragies. Certains décès sont dus au manque de formation du personnel médical, a-t-il dit. « Les ordonnances ne sont pas toujours respectées. Les infirmiers et infirmières ne sont pas formés ».

Le PNUD indique que près de 30 pour cent de la population n’a toujours pas accès aux soins de santé de base, et qu’en raison de la mise en ouvre des mesures d’austérité, les hôpitaux publics auront du mal à acheter des médicaments.

« Le pays est vulnérable aux maladies, comme la méningite, la rougeole, la fièvre jaune et la coqueluche qui sont endémiques dans certaines régions. Les maladies que l’on pourrait éviter, comme le paludisme et les infections respiratoires aiguës, sont les principales causes de problèmes de santé. La cécité des rivières, la trypanosomiase et le choléra sont également très répandus », dit le CICR, qui s’inquiète également de l’augmentation du nombre d’admissions d’enfants souffrant de malnutrition à l’hôpital de Malakal, situé dans l’État du Nil supérieur. Il ajoute que les quelque 50 000 personnes handicapées que compte le pays reçoivent très peu d’aide.

Combien d’enfants finissent le cycle d’enseignement primaire ?

« Environ 70 pour cent des enfants âgés de six à 17 ans n’ont jamais mis les pieds dans une salle de classe et le taux d’achèvement du cycle primaire atteint à peine 10 pour cent », a indiqué l’UNICEF dans un communiqué du 7 juillet.

« Les filles sont particulièrement désavantagées s’agissant de l’accès à l’éducation, dans la mesure où elles sont exposées à des pratiques telles que le mariage et la grossesse précoces », indique la déclaration.

Depuis 2005, le taux de scolarisation a été multiplié par deux, mais selon Gerald Magashi, le directeur pays de l’organisation non gouvernementale (ONG) Plan, « on se demande vraiment si ces enfants plein d’enthousiasme reçoivent un quelconque enseignement ».

Le taux d’alphabétisation, qui est de 27 pour cent, est l’un des plus bas au monde.

Bien que le gouvernement se soit engagé à ne pas réduire ses dépenses en matière d’éducation (elles représentent environ 6 pour cent du budget), le PNUD craint que les progrès réalisés dans le domaine de l’éducation ne soient mis en péril par l’abandon des projets de construction d’écoles par le gouvernement.

Quelles sont les conditions de vie des réfugiés ?

Les Nations Unies indiquent que quelque 175 000 personnes ont fui les États du Sud-Kordofan et du Nil bleu pour rejoindre le Soudan du Sud depuis le début des affrontements en juin et en septembre 2011 respectivement.

Au camp de Jamam, situé dans l’État du Nil supérieur du Soudan du Sud, les agences d’aide humanitaire s’inquiètent pour la survie de quelque 40 000 réfugiés originaires de l’État du Nil bleu, car les fréquentes coupures d’eau ont provoqué l’apparition de maladies diarrhéiques. [ http://www.irinnews.org/Report/9447... ]

Les fortes précipitations du début du mois de juillet ont provoqué des inondations dans le camp et ont fait déborder les latrines, contaminant les sources d’eau et entraînant une augmentation des cas d’hypothermie et de paludisme. « Les conditions de vie dans le camp de Jamam sont tout simplement inacceptables », a indiqué Tara Newell, coordinatrice d’urgence pour Médecins Sans Frontières.

« Il faut que toutes les agences impliquées, placées sous la direction du HCR, se rassemblent pour trouver une solution et protéger les réfugiés des risques sanitaires associés aux mauvaises conditions de vie dans le camp. Il faut intervenir très rapidement », a ajouté Mme Newell.

Le HCR a récemment fait part de ses craintes concernant la dégradation de la situation sanitaire dans le camp de Yida, situé dans l’État voisin d’Unité, où 500 à 1 000 personnes arrivent de l’État du Sud-Kordofan chaque jour depuis le mois d’avril.

Le site a accueilli un tiers de réfugiés en plus, soit environ 60 000 personnes, au cours de ces derniers mois, alors que les populations fuyaient la famine et les bombardements dans l’État du Sud-Kordofan.

« Les partenaires de la santé signalent une augmentation des cas de diarrhées chez les réfugiés [à Yida], et expriment leur plus vive inquiétude quant aux risques d’épidémies », a dit Marie-Hélène Verney, responsable du bureau du HCR à Bentiu dans l’État d’Unité.

Comment réduire l’insécurité alimentaire ?

Près de la moitié des 9,7 millions d’habitants du Soudan du Sud souffrent d’insécurité alimentaire, ce qui veut dire qu’ils n’ont pas un accès suffisant à la nourriture pour mener une vie saine et active. [ http://irinnews.org/Report/94908/SO... ]

Au vu des précipitations médiocres, du retour du Soudan de plus de 400 000 citoyens depuis octobre, des conflits internes et de l’augmentation des prix des produits alimentaires, le Programme alimentaire mondial (PAM) prévoit que 2,7 millions de personnes auront besoin d’aide alimentaire cette année.

« Certaines personnes survivent avec un repas par jour, et le nombre de personnes ayant besoin de l’aide alimentaire a doublé par rapport à l’année dernière », a dit Mme McElhinney d’Oxfam.

Alors que les réfugiés continuent de franchir la frontière, que l’économie se dégrade et que les précipitations ont rendu 60 pour cent des routes du Soudan du Sud impraticables, le nombre de personnes ayant besoin d’une aide d’urgence devrait augmenter.

Le gouvernement a exhorté la population - dans ce pays, 70 pour cent des produits alimentaires sont importés et seulement 5 pour cent des terres sont cultivées - à commencer à planter des cultures.

« Le Soudan du Sud a le potentiel pour nourrir sa population, et pourrait devenir le grenier à grains de la région. Mais à cause de la résurgence des conflits et des sévères revers économiques, jamais autant de personnes n’ont été confrontées à la faim depuis l’accord de paix de 2005 », a dit Mme McElhinney.

Source : http://www.irinnews.org


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