samedi, 17 novembre 2018
 

Ce que disent les analystes au sujet de la crise sud-soudanaise

Depuis que les violences ont éclaté, le 15 décembre dernier, le conflit au Soudan du Sud a fait des milliers de victimes et provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes. Les représentants du président Salva Kiir et de son rival, l’ancien vice-président Riek Machar, se sont rencontrés à Addis Abeba pour tenter de négocier une entente et un cessez-le-feu. Pendant ce temps, des groupes de réflexion, des universitaires et des experts se creusent la tête pour expliquer les causes du carnage et de l’amertume qui règne dans le pays.

Quel est le rôle des forces armées ?

« Le conflit actuel comporte trois dimensions principales : il s’agit à la fois d’une dispute politique au sein du parti au pouvoir, le Mouvement de libération du peuple soudanais (MLPS) ; d’une guerre régionale et ethnique ; et d’une crise au sein de l’armée elle-même », ont écrit Alex de Waal et Abdul Mohammed dans Foreign Affairs. [ http://www.foreignaffairs.com/artic... ]

L’International Crisis Group (ICG) a noté : « Ce qui n’était, au départ, qu’une crise politique au sein du parti au pouvoir, le Mouvement de libération du peuple soudanais (MLPS), s’est propagé à l’armée, une institution déjà déchirée par des problèmes internes, notamment des tensions et des divisions ethniques. Le flou existant entre ces institutions, les figures politiques importantes et les communautés ethniques - ainsi que la prolifération à grande échelle des armes - a rendu la situation particulièrement instable. »

Selon MM. de Waal et Mohammed, les problèmes qui règnent au sein de l’armée remontent à la signature de l’Accord global de paix (Comprehensive Peace Agreement, CPA), en 2005. Au moment de la signature du CPA, l’APLS [Armée populaire de libération du Soudan] n’était, en fait, qu’une force militaire parmi tant d’autres au Soudan du Sud. Les Forces de défenses du Soudan du Sud (SSDF, selon le sigle anglais) rivales, soutenues et financées par Khartoum et ayant une forte base ethnique et régionale, étaient sans doute aussi puissantes que l’APLS. De nombreuses personnes craignaient qu’une guerre civile éclate dans le Sud à la suite de la paix avec le Nord. Mais M. Kiir, investi président en 2005, a tendu la main aux leaders des SSDF et aux commandants d’autres milices pour leur offrir de faire partie de l’armée et du gouvernement. »

Le gouvernement a consacré 55 pour cent de son budget à la défense, et plus de 80 pour cent de cette somme a servi à payer les quelque 200 000 personnes employées par l’APLS. « Au fil du temps, cette situation a créé des obstacles insurmontables à toute réforme ou professionnalisation de l’armée. L’armée n’était guère plus qu’une coalition d’unités ethniques ayant seulement en commun ces transferts d’argent », ont-ils dit.

Jok Madut Jok, directeur de l’Institut Sudd, un groupe de réflexion basé à Juba, montre aussi du doigt les fissures qui sont apparues pendant les conflits précédents. « Il était inévitable que la concurrence acharnée pour le pouvoir politique au sein du MLPS, le parti au pouvoir, déclenche des violences, et il était aussi prévisible qu’elle raviverait les blessures laissées par les guerres de libération des trois dernières décennies. Les Soudanais du Sud s’étaient en effet retournés les uns contre les autres pour déterminer qui prendrait le leadership du mouvement. » [ http://www.suddinstitute.org/assets... ]

Ces conflits « ont souvent été réglés de manière provisoire ou balayés sous le tapis afin de mettre l’accent sur l’objectif commun, mais ils n’ont jamais été totalement résolus et de trop nombreuses communautés souhaitent encore que justice soit rendue. »

Il attribue surtout la flambée de violences à « l’échec des programmes de développement post-guerre, qui n’ont pas donné les résultats que les citoyens escomptaient en faisant l’indépendance ». La plupart des habitants du pays n’ont pas vu le développement, la richesse, la réconciliation et la sécurité auxquels ils s’attendaient lorsque le Soudan du Sud est devenu un État indépendant.

Qu’en est-il de l’ethnicité ?

Hannah Bryce, une experte en matière de sécurité internationale de la Chatham House, estime qu’il s’agit d’abord d’un conflit ethnique : « Les dynamiques de la lutte de pouvoir entre le président Salva Kiir, un Dinka, et l’ancien vice-président Riek Macher, un Nuer, influencent la politique de l’ensemble du pays, illustrant la prévalence du tribalisme politique au plus haut niveau. » Selon elle, les autres groupes ethniques croient fermement que le MPLS et l’APLS sont dominés par les Dinka. [ http://www.chathamhouse.org/media/c... ]

Amir Idris, professeur et directeur du département des études africaines et africaines-américaines à l’université Fordham, n’est pas du tout d’accord avec Mme Bryce. « La majeure partie des écrits coloniaux sur les cultures sociales et politiques du Soudan du Sud se sont concentrés sur deux groupes : les Dinka et les Nuer. Ceux qui se sont intéressés à d’autres groupes ethniques sont très rares. La politique a donc fini par être considérée et définie selon les perspectives de ces deux groupes.

« Il est inexact d’interpréter la récente crise politique comme un conflit ethnique entre le président Salva Kiir, un Dinka, et son ancien vice-président, Riek Machar, un Nuer, car cela suppose que la stabilité politique peut être rétablie si les deux groupes ethniques acceptent de partager le pouvoir politique », a-t-il dit.

Il a ajouté que la participation de tous les groupes dans les accords de paix était essentielle pour assurer le succès des pourparlers de paix. « [D’abord,] le conflit actuel n’est ni ethnique ni culturel : il est politique. Ensuite, les identités ethniques en conflit - comme celles des Nuer et des Dinka - ne sont pas statiques. Elles peuvent devenir des identités pacifiques si l’État est redéfini et restructuré de manière à rendre leur gestion et leur coexistence possible dans le Soudan du Sud post-colonial », a-t-il dit. À son avis, la situation exige une solution politique. [ http://www.sudantribune.com/spip.ph... ]

Faut-il attribuer la crise aux échecs de l’administration ?

Steve McDonald, directeur du programme Afrique du Wilson Center, croit que les hauts dirigeants n’ont pas bien fait leur travail. « Depuis l’indépendance, le gouvernement du Soudan du Sud a été miné par l’incompétence, la malfaisance et la corruption », a-t-il dit. « Les élites se remplissaient les poches pendant que la vaste majorité de la population souffrait de la faim. Les seigneurs de guerre concluaient des accords avec des entrepreneurs internationaux dans leur secteur, mais le gouvernement central semblait totalement inefficace. » [ http://africaupclose.wilsoncenter.o... ]

Dans un article d’opinion publié dans The Guardian, Alex Vines, de la Chatham House, a écrit : « Le conflit actuel peut être attribué au leadership médiocre exercé par les hauts dirigeants dans un pays qui a encore besoin d’un important processus de consolidation de l’État. » [ http://www.theguardian.com/commenti... ]

Il a ajouté : « Il semble qu’une lutte de pouvoir au sein de la petite élite des hauts dirigeants entraîne l’ensemble du pays dans une véritable guerre civile qui prend rapidement des dimensions ethniques. »

John Campbell, spécialiste des études sur les politiques en Afrique auprès du Conseil des relations étrangères, soutient que le piètre leadership est le résultat de problèmes structurels. « L’APLS était un mouvement de libération, pas un parti politique. Outre l’indépendance et le ’développement’, elle n’a aucun programme politique cohérent. » [ http://blogs.cfr.org/campbell/2014/... ]

« Il est évident que, deux ans après son indépendance, le Soudan du Sud n’a pas encore établi sa légitimité en tant qu’État disposant d’un gouvernement fonctionnel capable d’assurer la sécurité de son peuple et d’offrir des services aux citoyens », ont écrit Josephine Kibe et Mwangi S. Kimenyi, de l’Initiative pour la croissance en Afrique de la Brookings Institution, qui accusent par ailleurs les hauts dirigeants sud-soudanais de corruption. « Pour asseoir sa légitimité, l’État doit absolument fournir à ses citoyens des services essentiels comme l’éducation, la santé et la sécurité », écrivent-ils. [ http://www.brookings.edu/blogs/afri... ]

Quel était le rôle de la communauté internationale ?

« Les analystes peuvent débattre quant à savoir sur qui il faut rejeter la faute de cette terrible crise, mais une chose est claire : la communauté internationale - les nombreux acteurs régionaux et internationaux qui ont apporté leur soutien à la transition au Soudan du Sud - a une certaine responsabilité à endosser », a dit Sara Pantuliano, qui dirige le groupe de politique humanitaire de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI). [ http://thinkafricapress.com/south-s... r]

Elle a fait remarquer que la communauté internationale avait, après la signature du CPA, « des attentes élevées par rapport à la paix » et qu’elle considérait le conflit nord-sud comme le principal obstacle à la paix, omettant du même coup de s’intéresser aux divisions qui régnaient dans le Sud.

« Les inquiétudes et les avertissements au sujet du rôle du patronage et de l’ethnicité dans la politique sud-soudanaise, ainsi que les appels en faveur d’une meilleure compréhension des causes de la vulnérabilité, les relations de pouvoir et les facteurs d’instabilité, ont été largement ignorés. » Selon Mme Pantuliano, la communauté internationale mettait l’accent sur des solutions « techniques » liées au développement.

« De nombreuses personnes travaillant dans le secteur humanitaire au Soudan du Sud ont agi en se basant sur l’hypothèse selon laquelle le développement - l’amélioration des services, des infrastructures et de l’accès à la nourriture - garantirait la stabilité et la paix durable », a-t-elle dit. « Les solutions techniques n’ont pas réussi au Soudan du Sud : il est enfin temps de mettre la politique au cour du projet de construction de la nation. »

Comment obtenir justice et instaurer la reddition de compte ?

Un article rédigé par Princeton Lyman, Jon Temin et Susan Stigant pour l’Institut des États-Unis pour la paix (United States Institute for Peace, USIP) décrit les pourparlers entre les camps de MM. Kiir et Machar organisés par l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) à Addis Abeba comme une « première étape positive pour mettre un terme immédiat aux meurtres, à la destruction et aux déplacements ». [ http://www.usip.org/publications/cr... ]

Les auteurs de l’article ont cependant noté qu’il ne s’agissait que « de la première de nombreuses étapes. Aussi horribles qu’aient pu être les violences commises depuis la mi-décembre, la crise représente une occasion de se pencher sur des problèmes irrésolus et de remettre le Soudan du Sud sur le chemin de la démocratisation, de la bonne gouvernance et de la paix - un chemin dont il s’était écarté bien avant la crise actuelle. »

« Les processus de paix au Soudan du Sud ont souvent cherché la réconciliation à tout prix, omettant d’offrir des recours aux personnes affectées par les conflits », ont fait remarquer David Deng, directeur de recherche pour la Société du droit du Sud-Soudan (South Sudan Law Society, SSLS), et Elizabeth Deng, une avocate des droits de l’homme basée à Nairobi. « Pour éviter de répéter les mêmes erreurs, un processus intégré de vérité, de justice et de réconciliation devrait être inclus dans tout accord de médiation conclu par Kiir et Machar. » [ http://africanarguments.org/2014/01... ]

Les auteurs suggèrent de créer un tribunal mixte administré par des employés nationaux et internationaux. Des tribunaux semblables ont été créés au Cambodge, au Kosovo, en Sierra Leone et au Timor-Leste. « Vu le manque de capacité, de crédibilité et d’indépendance du système judiciaire, il est évident que des poursuites et des enquêtes impartiales ne peuvent avoir lieu sans le soutien de la communauté internationale », ont-ils dit.

« Quelles que soient les solutions proposées, elles doivent inclure la mise en place d’une forme de mécanisme de justice intégré à l’accord final afin de s’assurer que les victimes de ces atrocités ne sont pas simplement écartées et considérées comme des dommages collatéraux, comme ce fut le cas avec le CPA », a dit M. Jok, de l’Institut Sudd.

Au-delà de la crise actuelle, l’USIP recommande le redémarrage du processus de rédaction de la constitution. « L’élaboration d’une constitution permanente pourrait contribuer au processus de construction de la nation et à la mise en place de réformes au Soudan du Sud. »

Or, pour que ce processus soit significatif, « il doit bénéficier d’un soutien et des ressources suffisantes », ont-ils dit. « Il faut que les gens comprennent que l’élaboration d’une constitution n’est pas un simple exercice technique. Elle devrait plutôt être considérée comme un moyen de définir une vision nationale, de forger une identité nationale et de rebâtir la confiance entre les citoyens et les leaders, entre les citoyens eux-mêmes et entre les communautés. »

« En fin de compte, toute solution ne parvenant pas à changer la façon fondamentale de faire de la politique au Soudan du Sud ne constitue pas une solution réelle », a dit Peter Greste, journaliste pour Al Jazeera. « Si nous nous retrouvons avec un accord de ’partage de pouvoir’ qui se contente de boucher les fissures structurelles sans modifier la culture politique, le retour au calme ne sera que temporaire et la situation finira inévitablement par exploser de nouveau. » [ http://blogs.aljazeera.com/blog/afr... ]

Source : http://www.irinnews.org

 
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